L'Hebdo;
2009-06-04 LE «TRIANGLE ROSE» SURGI DE L'OUBLI
FLORENCE PERRET
TÉMOIGNAGE.
A 96 ans, il est sans doute le dernier «triangle rose» encore en vie. Rare entretien avec Rudolf Brazda, déporté pour homosexualité.
«Retiens ton souffle!» La main lourde qui écrase la tête de Rudolf Brazda sous l'eau, dans un bain de désinfection, est celle d'un SS du camp de concentration de Buchenwald où le jeune homosexuel de 28 ans vient d'être conduit. Rudolf s'étrangle, boit la tasse, vomit le produit. Il enfile son uniforme rayé bleu ciel et blanc. Son matricule sera le 7952 et son insigne un... «beau triangle rose», ironise-t-il. Le SS lui arrache encore sa chaînette où pend une petite croix en or que Werner, son amant, lui a offerte. Il peut rejoindre son baraquement. Le numéro 2. Nous sommes le samedi 8 août 1942, le premier jour de la vie de déporté de Rudolf Brazda, citoyen tchèque, huitième et dernier enfant d'une famille d'ouvriers, né le 26 juin 1913 à Brossen en Allemagne et condamné, selon le paragraphe 175 du Code pénal allemand, pour homosexualité.
Trop tard, vraiment?
En cet après-midi de canicule, dans son canapé d'un cuir passé, Brazda, chemise rose et charentaises noires, oscille entre rires tonitruants et pleurs intérieurs. Il en a réchappé. L'ancien déporté, qui vit depuis la Libération près de Mulhouse dans la petite maison qu'il a construite en 1960 avec son compagnon, a même atteint un âge inespéré: 96 ans. Vieux mais pas sénile, sourd mais pas muet, fin mais pas fragile, l'ouvrier qui peine à exprimer ses émotions est sorti de l'oubli presque par hasard. C'était l'an dernier. Brazda, qui regarde volontiers les programmes de télévision en langue allemande - il ne parle quasiment pas le français - apprend qu'aura lieu, le 27 mai 2008 à Berlin, l'inauguration du mémorial pour les 50000 homosexuels persécutés par le nazisme. «Trop tard!» déploret-on alors: le dernier survivant des «triangles roses» est mort trois ans plus tôt. Croit-on.
Etincelles masculines.
Les yeux rivés sur la grande télévision qui mange son petit salon, un téléspectateur alsacien sait qu'il en reste au moins un: lui, Rudolf Brazda. L'ouvrier qui vit seul au milieu de ses bibelots et peluches depuis six ans, depuis la mort de «son Edi», décide de se faire connaître auprès des associations gay berlinoises. Le 28 juin 2008, jour joyeux de Gay Pride, c'est en invité exceptionnel et face aux photographes des grandes agences qu'il participe à une cérémonie devant le mémorial aux côtés de Klaus Wowereit, «le maire de Berlin», précise-t-il un rien fier. Ce jour-là, Rudolf Brazda, 95 ans depuis deux jours, devient le dernier survivant connu des «triangles roses».
Les gros ennuis ont commencé en 1937. Jusque-là, Rudolf vit une vie plutôt heureuse entre Meuselwitz et Leipzig. L'apprenti couvreur sait depuis belle lurette que les filles et lui ne feront pas de grandes étincelles. Il a beau souvent les côtoyer -Rudolf qui adore danser est un partenaire «très recherché» -, parfois les embrasser, voire même les laisser s'approcher plus encore, l'homme ne voit que des hommes dans ses rêves. Sa mère l'a vite compris: «Elle acceptait.» Il faut dire que la période, sous la République de Weimar, est tolérante. L'homosexualité de Rudolf ne sera d'ailleurs jamais un problème pour la famille. Même lors des pires moments, ses frères et sÅ“urs n'essaieront jamais de le rendre «normal », le vocabulaire des nazis, celui que Rudolf a si bien intégré qu'il l'utilise encore, sans visiblement en être gêné. C'est lors d'un bal qu'il aperçoit Werner, «ein blond schöner Junge». Un jeune tailleur pour hommes qui, lui glissent ses copines, est«comme lui». Sportif, il se rend tous les dimanches à la piscine. Rudolf y court. Coup de foudre. Suivent des heures gaies, au grand jour ou presque. Les deux amants «font les folles» et jouent parfois à prendre des noms de filles, Uschi pour Wemer, Inge pour Rudolf.
Prison et expulsion.
A partir de 1935, «les choses ont évolué très vite». La persécution se met en place. Les rafles dans les boîtes fréquentées par les homos se multiplient, les courriers sont interceptés. Werner part à la guerre. Un de leurs amis, qui craint d'être arrêté, se suicide. Un autre écrit à Rudolf, qui travaille désormais comme groom dans un hôtel de Leipzig, pour le mettre en garde: «Ils savent», écrit-il.
Avril 1937, Rudolf reçoit une convocation au commissariat. Il s'y rend sans être «trop inquiet», mais est arrêté immédiatement, puis passe en procès: «Ils avaient ramassé des preuves, intercepté des lettres, connaissaient les lieux où nous avions vécu, les prénoms dont Wemer et moi nous nous affublions.» Le jugement tombe: l'homosexuel est condamné à six mois de prison à Altenburg pour «activités contre nature». La moitié des détenus y croupissent d'ailleurs pour le même motif. Rudolf y sera homme à tout faire, «des conditions pas si mauvaises que ça», juge-t-il aujourd'hui. Mais, que ce soit en prison ou plus tard dans le camp de concentration, jamais Rudolf n'a imaginé une seule seconde «arrêter avec les garçons».
A sa sortie de cet enfer, le Tchèque, qui a toujours vécu en Allemagne mais n'en a pas la citoyenneté, reçoit un avis d'expulsion. « Furieux de devoir partir» tout en étant «soulagé de fuir le régime de Hitler», Rudolf va s'installer à Karlsbad, dans la région germanophone des Sudètes. Il ne reverra jamais Werner qui meurt sur le front deux ans plus tard. Seul souvenir de cet amour: une chaînette qu'il porte autour du cou et où pend une petite croix en or... Rudolf gagne sa vie en faisant «des imitations de Joséphine Baker», puis rejoint une troupe de théâtre itinérant où il rencontre Toni, un coiffeur.
Arrive septembre 1938: l'Allemagne annexe les Sudètes. La persécution des Juifs frappe durement la petite troupe. Ce sera bientôt au tour des homos. Rudolf, qui vit désormais avec Toni et a repris son travail de couvreur, reçoit une nouvelle convocation de la police criminelle. Arrestation, jugement et à nouveau prison. Il y entre le 30 mars 1941. Brazda ne recouvrera pas la liberté avant avril 1945.
Tout pour plaire...
Ce 8 août 1942, c'est donc les poignets enchaînés et attachés par quatre que des hommes sont débarqués d'un camion au camp de concentration de Buchenwald. Parmi eux, Rudolf et un camarade déserteur si paniqué qu'il s'est mutilé les yeux avec une pointe de crayon. Le prisonnier sera emmené à l'infirmerie comme il l'espérait «mais pour y subir une injection léthale», pleure Rudolf.
Lui, le «triangle rose» est affecté aux travaux de carrière: déblayer la roche, remplir les wagonnets qui seront tractés par des Juifs, sous la brûlure des fouets. Beau garçon, homo et un brin efféminé, Rudolf va très vite être sollicité par des supérieurs, à commencer par un kapo responsable du chantier, pour des échanges sexuels.
Cobayes humains.
«Tous ces gens-là, notamment les doyens des baraquements, avaient des pulsions à satisfaire, car le camp n'était pas mixte», raconte Brazda qui se retrouve dans les bons papiers des chefs. Résultat: il mange souvent mieux que d'autres détenus et collecte de la nourriture pour eux quand il le peut. Rudolf décroche aussi un poste plus léger: il soignera les blessés de la carrière.
De sacrés avantages, mais à quel prix? «Quand j'étais seul et que le kapo venait, il en profitait pour se satisfaire. Ce sexe-là n'était bien sûr pas celui qu'on apprécie habituellement, il était machinal», articule Rudolf Bradza qui veut faire croire que ce n'etaitpas si terrible que ça. Comparé à la mort en tout cas. Puis d'une traite: «Il y a eu une période où pas mal de «triangles roses» disparaissaient du camp, ils étaient utilisés comme cobayes pour tester des vaccins.» Comment vit-on cela? «Sur le moment, on s'endurcit, répond le vieil homme. C'est maintenant que je pleure.»
La mort, il l'a vue de très près. A plusieurs reprises. Lorsqu'un codétenu, accusé d'avoir volé un morceau de pain à un autre, s'est fait abattre sous ses yeux ou qu'un Juif de Bruxelles qui ne travaillait pas assez dur aux yeux des kapos, a été précipité dans le vide de la carrière avant de mourir sous les balles.
Lui-même a échappé au pire si l'on excepte cette histoire: « C'est labaraque de quel commando?» Rudolf entend la question, mais ne voit pas celui qui la pose. Il répond: «C'est marqué sur la porte!» Le coup de poing qui s'écrase sur sa figure démolit plusieurs dents et lui fait comprendre qu'il ne s'agit pas d'un codétenu mais d'un SS. Menacé d'être envoyé à Dora, un camp souterrain annexe de Buchenwald - «autant dire à la mort» - Brazda est sauvé par son kapo qui ira plaider sa cause plus haut. Le commando de couvreurs, où il est affecté depuis 1943, lui permettra de rencontrer Fernand, sans lequel il n'aurait jamais rejoint Mulhouse après la Libération.
Tout s'agite au début d'avril 1945. Les Allemands évacuent le camp de Buchenwald. C'est le début des «marches de la mort» où meurent des dizaines de milliers de détenus. Rudolf, comme un certain nombre d'autres, a pu se cacher à temps dans la remise de la porcherie, grâce, là encore, à un kapo: «On nous avait dit que les homosexuels seraient raflés en premier.» Brazda est encore à Buchenwald quand l'armée américaine entre dans le camp le 11 avril 1945. Il arrivera à Mulhouse un mois plus tard et rencontrera bientôt Edi, l'homme de sa vie. Tous deux vivront librement durant cinquante ans et travailleront comme couvreurs pour le même patron.
Danse avec Edi.
S'il n'oublie pas les crimes nazis dont il a été le témoin - des cauchemars surgissent encore dans ses nuits - les souvenirs se sont estompés: «J'essaie de ne pas trop y penser.» Rudolf Brazda se dit «content de sa vie». Il faut savoir que l'homme est d'un tempérament plutôt joyeux, «le fait de voir le bon côté des choses l'a beaucoup aidé», glisse Jean-Luc Schwab, délégué alsacien des Oubliés de la mémoire qui, depuis une année, multiplie les visites au vieil homme pour recueillir ses souvenirs uniques et les documents liés à sa vie. Le vieil homme hoche la tête. Non, il n'aurait pas voulu vivre à une autre époque. Bien sûr, ça lui a fait «quelque chose» de savoir que deux femmes ou deux hommes peuvent désormais se pacser. Lui aussi aurait pu le faire après cinquante ans de vie commune, mais «ça faisait si longtemps, que je n'en ai pas éprouvé le besoin. J'étais avec Edi, il dansait avec moi. J'étais heureux.»
Rudolf Brazda est invité jeudi4 juin au dîner de gala de l'Europride à Zurich qui célèbre les 40 ans du mouvement LGBT. Parade samedi 6 juin dès 15 heures.
8 AOÛT 1942
Entrée au camp.
BUCHENWALD
Rudolf Brazda est retourné l'an dernier dans le camp déconcentration où il a passé trois ans. Sa fiche d'admission (à gauche) précise le motif de sa déportation.
KARLSBAD
Expulsé d'Allemagne, Rudolf intègre en 1938 une troupe de théâtre dans les Sudètes (ici avec deux actrices).
MULHOUSE
Cette«photo d'art» de Rudolf, prise à la fin des années 40 alors qu'il a la trentaine, est sa préférée et trône dans son salon.
ÉCHAPPÉES
Peu après son arrivée en Alsace en 1945, il rencontre Edi, avec lequel il vivra durant 50 ans.
TRIANGLES ROSES
La plaque en mémoire des 650 homosexuels déportés à Buchenwald. Beaucoup n'en sont jamais ressortis.
«QUAND J'ÉTAIS SEUL ET QUE LE KAPO VENAIT, IL EN PROFITAIT POUR SE SATISFAIRE.»
Rudolf Brazda
«LE FAIT DE VOIR LE BON CÔTÉ DES CHOSES L'A BEAUCOUP AIDÉ.»
Jean-Luc Schwab, des Oubliésde la mémoire
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