Du sommet de la tour Sapphire, le regard fier et noir d’Alpaslan Korkmaz se perd dans les méandres infinis d’Istanbul, la ville aux 17 millions d’habitants. Sous ses pieds, le plus haut gratte-ciel d’Europe, inauguré ce printemps. Soit 261 mètres de verre et de béton, 66 étages, des appartements à près de 7 millions de francs. Le symbole de la récente renaissance du Phénix turc, né et mort Empire byzantin, puis Empire ottoman.
Sous ses yeux, l’Europe et l’Asie s’embrassent le long du Bosphore, enlacées pour l’éternité par le ciment des ponts Bogaziçi et Fatih Sultan Mehmet. Deux artères qui permettent aux Stambouliotes de franchir les continents sans même en être conscients. «L’une des grandes forces de la Turquie, c’est d’être à la fois tournée vers l’Europe et vers l’Orient», pose Alpaslan Korkmaz.
Le Turco-Suisse, né à Porrentruy et élevé à Moutier, a apprivoisé la ville et le pays il y a à peine six ans. Le premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, lui demandait alors de devenir son conseiller économique et de mettre en place une agence de promotion, afin de vendre la Turquie aux investisseurs étrangers tout en facilitant la vie des entrepreneurs déjà établis.
Parce que l’homme fort du pouvoir turc avait eu vent de son travail à la tête de la promotion du canton de Neuchâtel. Alpaslan Korkmaz, dont le prénom signifie «lion vaillant», n’avait que 35 ans quand il se mit à suivre Erdogan dans ses voyages à la rencontre des Obama, Hu Jintao, Kadhafi. Et des plus grands patrons du monde.
Son BlackBerry vibre discrètement. Au bout de la ligne, un de ses partenaires en affaires, membre d’Is Investment, société fille d’Is Bank et principale banque d’investissement du pays. Les trois tours du groupe se dressent face à Sapphire, dans le quartier de Levent – cœur de la finance et des affaires turques sorti de terre en dix ans. Des mastodontes rutilants, loin de la grâce des 3000 mosquées plantées dans la ville, érigés pour 200 millions de dollars (176 millions de francs).
Et qui coûteraient dix fois plus cher aujourd’hui, tant l’immobilier s’est envolé. L’arrivée au pouvoir de l’AKP d’Erdogan en 2002, l’assouplissement du cadre législatif aujourd’hui presque eurocompatible, les incitations à l’investissement ont fait exploser l’économie turque. En 2010, son produit intérieur brut bondissait de 8,9% – un taux digne de la Chine – à 735 milliards.
«Notre industrie manufacturière est forte et diversifiée. Elle se développe rapidement depuis que nous nous sommes affranchis des grandes entreprises d’Etat qui dominaient jusque dans les années 80, expose Ilhami Koç, directeur général d’Is Investment. Nous sortons de deux décennies de privatisation et de libéralisation, d’ouverture aux capitaux.» Au point qu’Istanbul se rêve désormais centre financier international, occupant le vide entre Francfort et Dubaï.
Le BlackBerry se remet à vibrer: au bout de la ligne, un ministre veut voir Alpaslan Korkmaz à Ankara. Même s’il a quitté la promotion pour se mettre à son compte l’an dernier, le quadragénaire reste en contact étroit avec les autorités. Mais le voyage attendra.
Pour l’heure, il se mêle aux employés, entre les portiques de sécurité des tours d’Is Bank, au pied d’une statue démesurée d’Atatürk: le père fondateur de la nation, vénéré sur les bords du Bosphore, est aussi le créateur de l’établissement. Sous son regard sévère défilent des hommes à la peau claire ou mate, aux yeux sombres ou verts. Des femmes en minijupes, d’autres couvertes par un voile noir d’encre ou bigarré. Loin des préjugés européens.
«L’Union européenne ne peut plus se permettre d’ignorer la Turquie», plaide Alpaslan Korkmaz. Et de vanter sa patrie: marché intérieur de 75 millions de consommateurs; 500 000 nouveaux diplômés supérieurs par année; des employés qui bossent 53 heures par semaine; un coût du travail deux fois plus bas qu’en Roumanie. Sans compter la position du pays, à trois heures de vol de toute l’Europe, de l’Asie centrale, du monde arabe, de la Russie.
Le BlackBerry vibre à nouveau. Au bout de la ligne, un prince saoudien avec lequel il fait des affaires. Comme beaucoup d’autres, celui-ci mettra des dollars dans le pays, raconte Alpaslan Korkmaz. Courtois, séduisant, percutant, l’homme aux favoris taillés à l’équerre, au verbe clair et aux gestes précis, pourrait convaincre n’importe qui.
Sans doute parce qu’il a suivi la meilleure des écoles: c’est au milieu des 4000 boutiques du Grand Bazar d’Istanbul, chez un oncle marchand de tapis, que le fils d’ouvriers a, entre son gymnase et l’université, rodé son bagout de commerçant.
Voilà pourquoi les investissements directs étrangers n’ont cessé de grimper. Entre 2003 et 2010 (huit ans), ceux-ci ont atteint 94 milliards de dollars, soit six fois plus qu’entre 1972 et 2002 (trente ans), relate le VRP d’Istanbul. Parce qu’il a su séduire des Foxconn, Huawei, Areva ou Microsoft, venus rejoindre les Coca-Cola, Siemens ou Toyota.
Au total, la centaine de collaborateurs de l’agence de promotion ont généré sous son règne plus de 15 000 emplois directs, dans l’électronique, l’irrigation, l’énergie ou la santé. En se ménageant le luxe, parfois, de dire non – par exemple à 10 000 postes dans la sidérurgie lourde, parce que «la Turquie n’est pas la poubelle de l’Europe».
Le BlackBerry vibre encore. Au bout de la ligne, Hulusi Bulduk, partenaire en affaires et ami. Un entrepreneur élevé en Allemagne, dont les parents avaient quitté la Turquie par manque d’espoir, revenu parce que les rêves fous se réalisent désormais dans l’ex-Constantinople. Formé à l’ingénierie outre-Rhin, l’homme vend des machines à faire des fenêtres, presque deux fois moins chères que les Allemands.
«Dans cinq ans, il n’y aura plus de production en Europe», parie-t-il, en tirant sur sa chicha menthe-citron. «Moi, d’ici, j’exporte dans 47 pays et je table sur une croissance de 20% par an.» Difficile de concevoir qu’à quelques kilomètres à peine, la Grèce voisine est si fébrile. La croissance est aussi folle chez la société de télécommunications Netas, qui grignote des parts de marché dans les Balkans, en Afrique du Nord, au Moyen-Orient.
«Les affaires, c’est une question de compréhension. En Turquie, nous avons la chance d’être à l’aise tant avec les Européens qu’avec les Arabes ou les voisins asiatiques», pose Müjdat Altay, son président. Un legs de l’histoire, parce que l’Empire ottoman s’est étiré jusqu’à Alger, Sofia, Bagdad.
Les investisseurs du monde entier ont d’ailleurs flairé le filon. En 2002, 5600 entreprises turques disposaient de capitaux étrangers. L’an dernier, elles étaient 25 500. Sans tabou: le Kazakhstan, l’Iran, Israël sont des partenaires aussi naturels que l’Allemagne ou la France.
Le BlackBerry vibre sans cesse. Au bout de la ligne, un horloger suisse pour lequel Alpaslan Korkmaz a poussé les portes de la Turquie. Un marché de rêve, car les Turcs consomment énormément. Trop même. Le compte courant affiche un déficit chronique (8% du PIB), corollaire inquiétant d’une croissance difficile à maîtriser. Au même titre que l’inflation (6,4% en 2010), le taux de chômage (autour des 10%), ou la mauvaise répartition des richesses.
A quoi s’ajoute la crise qui lamine l’économie mondiale. Au point que les analystes de Goldman Sachs évoquent l’imminence d’une récession dans le pays des sultans. «Personne ne peut prétendre qu’il ne sera pas frappé par la crise. Mais certains s’en remettront mieux que d’autres et ici, les fondamentaux sont bons», défend Alpaslan Korkmaz.
Le BlackBerry vibre toujours. Cette fois, ce sont ses enfants de 7 et 10 ans, qui vivent en Suisse avec leur maman. Alpaslan Korkmaz se fait tout miel. A courir au rythme de l’économie turque, il avait presque omis de les voir pendant près de cinq ans. «Je suis content d’avoir contribué à un changement historique pour ce pays. Mais maintenant, je me concentre sur l’essentiel», sourit-il pudiquement.
L’homme réajuste le bracelet de cuir offert par son fiston, jette un regard furtif à sa montre Blancpain, tapote sur ce BlackBerry qui ne se tait jamais. Et s’engouffre dans les méandres infinis d’Istanbul, à l’assaut de nouveaux projets.
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