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Le lobby des armes fait la loi

Mis en ligne le 21.09.2006 à 00:00

SUISSE Combien d'armes à feu détiennent les Suisses? Deux, trois millions? La réalité semble plus proche des 10 millions. DéBAT Cinq ans après la tuerie de Zoug, les parlementaires renonceront probablement à des garde-fous élémentaires.

L'Hebdo; 2006-09-21

Le lobby des armes fait la loi

SUISSE Combien d'armes à feu détiennent les Suisses? Deux, trois millions? La réalité semble plus proche des 10 millions.

DéBAT Cinq ans après la tuerie de Zoug, les parlementaires renonceront probablement à des garde-fous élémentaires.

Personne n'avait pensé à cette collision de dates, avoue platement Christine Egerszegi, la vice-présidente du Conseil national. A Flims, les députés examineront la loi sur les armes le 27 septembre. Cinq ans jour pour jour après la tuerie de Zoug!

Manuela Weichelt et les autres survivants du Grand Conseil zougois n'ont pas oublié. Le 27 septembre 2001 à 10 h 32, Fritz Leibacher entre dans la salle du Parlement cantonal, armé notamment d'un fusil militaire FAS 90, d'un pistolet SIG et d'une bombe artisanale. En deux minutes et trente-quatre secondes, il tire 91 coups de feu, abat 14 personnes et en blesse 18 autres. Puis il se donne la mort. Manuela Weichelt est assise au premier rang. Par chance elle n'est pas touchée. Infirmière de formation, elle participe aux premiers secours, mais le choc psychologique sera violent.

«J'ai mis neuf mois avant de pouvoir travailler à 100% et j'ai dû suivre une thérapie intensive», raconte-t-elle dans un restaurant proche de la gare. Son train part dans quelques minutes pour Zu- rich où elle est employée comme conseillère de la direction de la Croix-Rouge suisse. «Je ne dis pas que le drame aurait été évité, mais M. Leibacher aurait peut-être attiré les soupçons de la police si la loi avait été plus sévère.» Pas un jour ne passe sans qu'elle ne pense au drame.

Manuela Weichelt est présidente de la liste Alternative, l'équivalent des Verts dans le canton. Pour elle, chaque fusil, chaque pistolet à la maison est une arme de trop. Elle ne s'explique pas pourquoi les parlementaires fédéraux sont si compréhensifs avec les lobbies des tireurs, des chasseurs et des collectionneurs. Comme elle, le gouvernement zougois pense que le projet de loi remis par le Conseil fédéral et les commissions est beaucoup trop laxiste: une insulte aux victimes. Lors de l'attentat, trois conseillers d'Etat avaient été tués.

Au nom du gouvernement cantonal, pourtant majoritairement à droite, le conseiller d'Etat chargé de la Police Hanspeter Uster, lui aussi de la liste Alternative, avait donc demandé la création d'un registre national des armes. Celui-ci inclurait les fusils de chasse ou les armes pour le tir sportif, actuellement en vente libre. Il avait également proposé l'interdiction pure et simple de certaines armes, comme le fusil à pompe. Enfin, il avait plaidé pour des critères très sévères en matière de permis de port d'arme et demandé que toute arme à feu soit soumise à une telle autorisation. Il n'a pas été entendu.

Le combat d'Annabelle Aujourd'hui encore, Hanspeter Uster ne parle du drame qu'au prix d'un effort immense. Lui-même avait été touché au poumon. Rapidement sur pied, il avait repris ses fonctions, avant de craquer psychologiquement. Il avait trouvé refuge au Mexique, où sa cousine possède un hôtel. «J'ai surmonté cette épreuve et reconstruit ma propre sécurité intérieure.» Il circule à nouveau à vélo, mais consulte toujours un psychologue tous les trois ou quatre mois.

Contre l'inertie des parlementaires fédéraux, Manuela Weichelt soutient la pétition «Non aux armes à feu à la maison» du magazine féminin Annabelle. Ce manifeste a déjà récolté plus de 17 000 signatures. Il demande la création d'un registre national des armes. Et exige que les armes d'ordonnance soient conservées à l'arsenal. Les militaires peuvent certes y stocker leur arme, mais très peu font usage de cette possibilité, taxée d'un émolument de 49 francs et 45 centimes par année.

La conseillère aux Etats socialiste Anita Fetz avait proposé un compromis, en suggérant de ne plus distribuer les munitions aux soldats. Samuel Schmid lui avait répondu que l'arme et les munitions sont un «système indissociable». Selon le ministre de la Défense, il serait ridicule de n'en conserver qu'une partie. Pourtant, lors de l'examen de la motion, lundi 18 septembre, les sénateurs ont renvoyé le texte au Conseil fédéral, estimant que sa réponse était trop légère, pas assez documentée.

C'est une petite victoire pour les opposants aux armes. Mais le vrai débat aura lieu le 27 septembre au Conseil national, et rien ne laisse penser qu'ils obtiendront gain de cause... Les commissions des deux chambres n'ont accepté qu'un registre light et ont d'emblée exclu les armes sportives et de chasse.

«Une extrapolation des chiffres des cantons de Vaud, Fribourg, Neuchâtel et du Valais montre que 60% des meurtres ont lieu au sein de la famille et que dans 40% des cas, une arme à feu est en jeu», argumente Manuela Weichelt. En plus, le taux de suicide à l'arme à feu est particulièrement élevé en Suisse. Si la loi devait ne pas être assez sévère, prévient-elle, les alternatifs zougois pousseront leur canton à lancer une initiative fédérale pour la corriger.

Même Zoug hésite à durcir la loi Mais il faut être réaliste. «Je ne crois pas qu'une majorité se dessinera pour cela, même au Grand Conseil zougois», estime Beat Villiger, ancien chef du groupe PDC. Durant un bref moment de répit lors de l'attaque de Fritz Leibacher, il avait réussi à fuir par la fenêtre, avant de faire une chute de 6 mètres. Grièvement blessé au dos, il s'est remis et se lance dans l'élection au Conseil d'Etat du 29 octobre prochain. Pourtant, il estime que les armes militaires doivent rester à la maison. «C'est un symbole, cela a toujours été comme ça.» Sa position n'est pas négociable. «Même si, rationnellement, je n'ai pas d'argument.»

Adolescent, comme ses sept frères, il a fait partie des jeunes tireurs et gardait son fusil dans une caisse cachée dans son armoire. Mais la fanfare a fini par prendre le dessus. Il ne possède plus d'armes et n'en possédera jamais plus. C'est la première fois qu'il évoque dans la presse l'attentat du 27 septembre 2001. Une bonne excuse pour griller une cigarette. «J'ai arrêté, mais j'en fume encore une ou deux par jour.»

Beat Villiger n'a jamais chassé, mais comprend les inquiétudes des chasseurs. Durant plusieurs années, il a été secrétaire d'une commission de chasse dans le Freiamt, district au sud du canton d'Argovie, où il est né. Depuis, il s'est déplacé de 8 kilomètre et partage une fiduciaire à Baar, une commune zougoise accolée à la capitale. «On ne peut quand même pas interdire aux chasseurs d'être armés, non?» Il pourrait en revanche très bien vivre avec un registre national des armes.

Pour sa part, Andrea Hodel préside le groupe radical au Grand Conseil. Cette avocate d'affaires ne veut plus rien entendre. «La loi sur les armes est très bien comme elle est, et ce n'est pas à son canton de dicter les choses à changer à la Confédération», commente- t-elle au téléphone avant de décliner tout rendez-vous. Le jour du drame, une affaire urgente l'avait éloignée du Parlement. Elle estime qu'il est temps de tourner la page. «Certains, accuse-t-elle, sont en train de monter une opération de relations publiques autour de l'anniversaire de l'attentat.»

Le lobby des armes formule le même reproche. Aussi «inévitables» soient-ils, tous les drames sont récupérés politiquement avec la même mauvaise foi, comme celui de la skieuse Corinne Rey-Bellet et de son frère Alain. Et puis il y a ces chiffres sur le taux de suicide par armes à feu. De l'intox, considère le lobby.

Le nombre de suicides a-t-il diminué au Canada depuis que l'accès aux armes y est restreint? La toute récente étude de l'Université de Zurich qui l'affirme est contestée avec véhémence: «On ne nous parle que du recul du nombre de suicides par armes à feu, on nous cache l'évolution du taux global qui, lui, est certainement demeuré stable.» Autrement dit, le malheureux qui a décidé de mettre fin à ses jours trouve toujours un moyen d'y parvenir. Relayé par des lettres de lecteur, asséné lors des débats médiatiques, l'argument porte. En réalité, les chiffres canadiens n'ont rien de secret: depuis l'adoption d'une nouvelle réglementation, le taux de suicide a globalement reculé au Canada, passant de 13,9 à 11,7 pour 100 000 habitants.

L'impact émotionnel d'arguments standardisés, répétés par de multiples canaux, est une des grandes forces du lobby des armes. La rédaction d'Annabelle, confie sa rédactrice en chef Lisa Feldmann, a reçu environ 250 lettres depuis qu'elle a lancé sa pétition en août dernier. Un record. Curieusement, 80% de ce courrier adressé au magazine féminin était rédigé par des hommes en colère...

Résistance au changement Leur bête noire, Martin Killias, professeur en criminologie et droit pénal à l'Université de Lausanne, est pourtant catégorique: «Comme aux Etats-Unis, une majorité de la population suisse est favorable à une législation plus stricte.» En mars 1993, le peuple a d'ailleurs approuvé à 86,3% une modification constitutionnelle qui permet à la Confédération de légiférer dans le domaine. On revenait de loin. En 1982, une première tentative dans ce sens avait été contrée par les cantons.

La nouvelle base constitutionnelle a conduit, en 1999, à la toute première loi tentant de réglementer à l'échelle fédérale le commerce et l'usage des armes. Auparavant, les cantons étaient seuls maîtres en la matière. Mais lors des débats parlementaires, le contrôle systématique des échanges d'armes voulu par Arnold Koller, alors chef du Département fédéral de justice et police, fut défait.

D'un côté, la loi de 1999 représente un progrès: le commerce des armuriers est nettement mieux encadré. Paradoxalement, les échanges d'armes entre particuliers ne sont soumis qu'à un contrat type par lequel vendeur et acheteur s'engagent à respecter les dispositions légales, sans que l'autorité ne soit avertie. Difficile de faire plus minimal. Cette disposition a contraint au laxisme les quelques cantons restrictifs, tels Genève, Vaud, Neuchâtel ou le Tessin, qui jusque-là soumettaient à autorisation toutes les acquisitions. «Notre registre cantonal est désormais à peu près inutile puisqu'on n'y trouve que les déclarations des armuriers», s'insurge André Duvillard, commandant de la police canto- nale de Neuchâtel.

Ce décalage patent entre attentes de la population et décisions politiques est dénoncé par Martin Killias: «Dans nos démocraties, la résistance au changement s'exprime largement dans le cadre des procédures de consultation.» Parmi les quelque 200 associations qui se sont prononcées sur le projet de loi actuellement débattu par les Chambres fédérales, relève le professeur, près de 150 étaient liées aux milieux des armes. «On y retrouve le Club des chasseurs de haute Gruyère et les carabiniers de l'Ober et de l'Untersimmental!»

Des voix qui comptent Le lobby des armes a également placé ses gens dans les partis, poursuit Martin Killias. «Quand survient une consultation concernant les armes, il y a souvent un spécialiste de la question prêt à décharger le secrétaire général, en rédigeant lui-même la prise de position de sa formation.» Pour le conseiller d'Etat zougois Hanspeter Uster, il y a aussi un dévoiement électoraliste: les parlementaire UDC, radicaux et démocrates-chrétiens craignent de ne pas être réélus s'ils se mettent ce lobby à dos.

Les défenseurs d'une «politique libérale des armes» ne sont pas candides. S'ils opposent régulièrement des arguments à l'emporte-pièce pour défendre leur cause, en privé, ils ne nient pas la dangerosité de l'objet de leur passion. Plusieurs d'entre eux nous ont même confié des deuils provoqués par les armes dont ils réclament la libre possession.

Le journaliste Frank Leutenegger qui anime le site www.swissguns.ch est l'un des plus déterminés. A Lausanne, au siège de la Radio suisse romande, où il travaille, les mesures de sécurité qui précèdent l'entrée étonnent parfois le visiteur. «Rien de surprenant, leur répond-il. Il n'y a pas si longtemps, des coups de feu ont été tirés sur la façade. Sans doute une personne fâchée de ne pas avoir pu passer sur les ondes.»

Cela n'a pas empêché Frank Leutenegger de titrer l'un des éditos de son site internet sur le ton de la provocation: «Annabelle, je te plumerai...» Contre l'assaut du magazine alémanique, l'homme de radio lance ces jours une pétition pour que «Les citoyens suisses et toutes les personnes vivant en Suisse conservent leur droit de posséder des armes». Proche de Pro Tell, Frank Leutenegger reconnaît que ce mouvement peut paraître marginal avec ses 6000 membres. Mais l'addition des détenteurs d'armes en Suisse pèse d'un tout autre poids, garantit le militant: tireurs sportifs, chasseurs et collectionneurs forment ensemble un bon demi-million de personnes, soit «10% des citoyens de ce pays».

Pour lui, le débat se ramène à une question philosophique, celle du citoyen armé. «Les mesures restrictives qui limitent l'accès aux armes vont à l'encontre de la sécurité publique. Le sens des responsabilités qui découle de la culture de l'arme empêche les débordements.» L'origine de cette conviction remonte à l'enfance. C'était à Oran, pendant la guerre d'Algérie. Il a 7 ans, et ce soir-là reste seul à la maison. Au travers de la fenêtre dépolie de la porte d'entrée, il voit la silhouette d'un intrus. Il court jusqu'à la table de chevet où son père conserve un revolver. L'enfant de 7 ans braque alors le malfrat, qui s'enfuit.

Le colt, mieux que le 117 Depuis, Frank Leutenegger estime que la libre possession d'une arme est indissociable de la légitime défense: «Si leur intégrité est menacée, je défendrai ma femme, mes enfants, mon chien, mon chat!» Votre chat? «Je préfère mon chat à certains humains.» Peut-être faut-il ne pas prendre trop au sérieux le journaliste engagé, qui ajoute pour en rire: «Ne dit-on pas chez Pro Tell qu'un colt vaut mieux qu'un coup de fil à la police?»

Frank Leutenegger a une autre raison de prévenir les limites qui pourraient être imposées à «notre loi libérale sur les armes». Sa collection compte 300 pièces, «de la hache de pierre au fusil automatique», car l'évolution des armes de guerre le passionne. Voici enfin l'expression de sa plus grande crainte. Les révisions légales dans lesquelles s'engage la Suisse pourraient conduire à la situation qui prévaut en Allemagne, «où le collectionneur est contraint de déposer la majeure partie de ses pièces dans un coffre-fort». Ou, pire encore, à la prohibition des armes imposée depuis septembre 1997 en Grande-Bretagne. Frank Leutenegger devra-t-il un jour s'expatrier comme le très sélect British Alpine Rifles, créé en 1998 sous le patronage du duc d'Edimbourg?

La plupart des autres grands collectionneurs de Suisse connaissent des tourments semblables. A commencer par Yvan Perrin, qui reconnaît, avec sa franchise habituelle, les paradoxes personnels auxquels le confronte la révision de la législation sur les armes. Car il est tout à la fois policier neuchâtelois, vice-président de l'UDC suisse, collectionneur d'armes de guerre et membre de Pro Tell. Et pour tout compliquer, conseiller national: «Le 27 septembre, je ne déciderai de mon vote sur la nouvelle loi qu'à la dernière seconde, tant les intérêts que je dois concilier sont divergents.»

Les tourments de Perrin C'est d'abord le bon Perrin qui parle. «Désarmer la société, c'est vers quoi l'on devrait idéalement tendre. Mais c'est illusoire.» Le policier Perrin enchaîne, et tempête. «J'ai le sentiment que l'on n'a pas pu faire une loi aussi mauvaise que celle de 1999 sans mauvaise foi.» Auparavant, les militaires qui choisissaient de reprendre à titre personnel leur arme figuraient au registre cantonal. Désormais, la police ne sait même plus quels officiers conservent leur pistolet d'ordonnance après leur temps de service. «Ce n'est tout de même pas farfelu, l'armée doit dire à qui elle laisse des armes.» L'inspecteur Perrin rappelle alors que la Fédération suisse des sociétés de police est favorable à un registre national des armes. A ce stade, le conseiller national Perrin a donc des états d'âme: «Je suis écartelé entre ma vision policière et ma vision politique.» La nécessité d'un registre fédéral passe mal dans les rangs de l'UDC.

Mais celui qui souffre le plus, c'est Perrin le collectionneur. Un article de la loi débattue l'angoisse: la détention d'armes automatiques et spéciales pourrait être proscrite, sous réserve de dérogations laissées à l'appréciation des cantons. Des armes automatiques, Yvan Perrin en a quelques-unes, comme ce PPSh-41, un pistolet mitrailleur soviétique qui a fait la bataille de Berlin en 1945. De crainte qu'on ne le lui enlève un jour, le collectionneur pourrait être tenté de ne pas le déclarer si un registre national s'imposait...

A l'enseigne de L'Esponton encadrée de deux hallebardes, à Cheseaux-sur-Lausanne, Emile Joyet comprend parfaitement cette tentation. «De toute façon, le nombre d'armes à feu en Suisse est trop grand pour être contrôlable.» Ancien gendarme du corps d'intervention genevois, recyclé avec succès dans le commerce des armes anciennes de collection, Emile Joyet est catégorique: «La Confédération a dispersé tant d'armes d'ordonnance dans la nature qu'ils ne savent plus où elles sont.» Selon lui, ce ne sont pas deux ou trois millions d'armes à feu qui reposent en Suisse, comme on l'estime généralement, mais plutôt entre cinq et dix millions. Un chiffre crédible, puisque Claude Perret, chef du bureau des armes de la police cantonale, l'estime à un million pour le seul canton de Vaud.

Emile Joyet pose délicatement une pétoire usée sur la longue table qui occupe le centre de son commerce. C'est un fusil à silex de 1767 qui porte le poinçon de Berne. «Je l'ai acheté ce matin. L'histoire qu'il raconte pourrait se reproduire si la législation sur les armes devenait excessive.» Toujours chargée, l'arme vient d'être retrouvée dans une maison de Sainte-Croix. Emile Joyet a déjà tout reconstitué. Un soldat de la légion «Fidèle», vouée à l'Ancien Régime, l'a sans doute cachée dans son grenier, en 1798, après que l'Etat de Berne eut renoncé à combattre l'invasion des troupes de Bonaparte. Aujourd'hui, comme à l'époque, les armes disparaîtraient si une législation centralisatrice menaçait l'esprit de liberté.

Le policier devenu antiquaire redoute, lui aussi, une trop grande emprise de la Confédération. Mais il se dresse pourtant contre le laxisme ambiant: «Il faut en revenir au permis d'achat d'armes.» Aussi propose-t-il l'introduction d'un carnet de détenteur d'armes, et surtout l'obligation de faire enregistrer tout échange d'armes par un armurier. Corporation qui, dans son domaine, exercerait alors une fonction comparable aux notaires. De la sorte, les registres tenus par les polices cantonales permettraient de localiser les armes et de lister celles détenues par une même personne.

Messieurs les Armuriers Chez les Forney, on est armurier de père en fils depuis 1808. Jean-Pierre tient la boutique des Escaliers-du-Marché, à Lausanne, «depuis seulement trente-cinq ans». En deux siècles, le statut de la corporation a bien changé. «A l'époque, on disait: messieurs les armuriers.» Depuis une quinzaine d'années, l'image des armes se détériore et le commerce s'en ressent. Mais pour ce qui est du contrôle, Jean-Pierre Forney reste intraitable. Dans ses registres qui remontent sur quarante ans, chaque vente est scrupuleusement détaillée, jusqu'à la moindre munition d'alarme pour bateau.

Un compromis pour un meilleur contrôle du marché passera-t-il par des armuriers-notaires? Trop tôt pour le dire. Mais une chose est acquise: malgré ses slogans ravageurs, le lobby des armes a compris le changement d'époque qui s'opère. Déjà, il n'est pas loin d'accepter que les militaires ne conservent plus de munitions à la maison. Il lui faudra faire d'autres concessions s'il ne veut pas être bientôt confronté à un mouvement d'opinion qui pourrait demander froidement le désarmement de la Suisse civile. |

DA, MG et TP

«Je ne dis pas que le drame pouvait être évité, mais M. Leibacher aurait peut-être attiré les soupçons de la police si la loi avait été plus sévère.»

Manuela Weichelt, présidente de la liste Alternative

«Comme aux Etats-Unis, une majorité de la population suisse est favorable à une législation plus stricte.»

Martin Killias, criminologue

La Confédération a dispersé tant d'armes d'ordonnance dans la nature qu'elle ne sait plus où elles sont.

Emile Joyet, antiquaire en armes anciennes

- Si leur intégrité est menacée, je défendrai ma femme, mes enfants, mon chien, mon chat.

- Votre chat?

- Oui, je préfère mon chat à certains humains.

Dialogue avec Frank Leutenegger, journaliste et animateur de «Swissguns.ch»

Frank Leutenegger Collaborateur de la Radio suisse romande, dans son jardin, à Oron-sur-Châtel.

Zoug, 27 septembre 2001 Rescapée de la tuerie, Manuela Weichelt participe aux secours. Plus tard, le choc psychologique a été violent.

Yvan Perrin A la fois policier, membre de l'UDC et collectionneur, le conseiller national s'avoue déchiré au moment de voter la nouvelle loi.

Sous la montagne, le temple du tir suisse

Entièrement souterrain, le stand de tir le plus moderne d'Europe, coincé dans une paroi rocheuse au fond d'une vallée obwaldienne, attire 20 000 visiteurs par an. Saisissant.

Pour bien comprendre ce qui se passe dans la tête d'un tireur, rien de mieux qu'un petit crochet à Lungern ,dans le canton d'Obwald, entre Lucerne et Interlaken. Ouvert en juillet 2001 et considérablement agrandi depuis, c'est le nouveau temple du tir en Suisse. Entièrement creusé dans la roche par un entrepreneur de la région, spécialisé dans l'excavation, qui s'en servait à l'origine comme lieu de test et de parcage pour ses machines, le complexe est gigantesque.

Il abrite des stands de tir souterrains de 100, 150 et 300 mètres sur trois niveaux pouvant occuper chacun cinq tireurs simultanément; une salle olympique pour le tir à 50 mètres avec neuf cibles électroniques, plus quatre autres ; une piste pour le tir au pistolet; une salle polyvalente pour l'entraînement au tir dynamique; et, enfin, une salle de cinéma pour l'entraînement au laser, bien sûr, mais aussi à balles réelles.

Un complexe unique au monde Des troupes d'élites de l'armée ou de certaines polices cantonales viennent y faire des exercices tactiques, des chasseurs s'y entraînent en dehors de la belle saison et des tireurs sportifs y ont établi leur camp de base. L'équipe nationale a même décidé d'en faire l'un des quatre centres d'entraînement de Suisse. Cet ensemble, unique au monde, a coûté 13 millions de francs.

Mais cela semble valoir la peine: l'équilibre financier devrait être atteint en avril prochain et les tireurs commencent à connaître l'endroit. Rita Fuhrer, la conseillère d'Etat zurichoise et nouvelle présidente de la Fédération sportive suisse de tir, jadis présidé par le frère de Samuel Schmid, a fait le déplacement voici quelques jours. Le nouveau cinéma, à son avis le plus moderne d'Europe, serait un véritable danger selon elle: «On pourrait devenir accro», a-t-elle déclaré à l'Obwaldner Wochenblatt.

Un vrai sport Aujourd'hui encore employé du complexe, malgré ses 69 ans, Emil Meier raconte comment, lorsqu'il faisait partie de l'équipe nationale B, il s'entraînait mentalement dans sa baignoire, pour apprendre à fixer la cible, sans bouger, mais en appuyant très lentement sur la détente. Lentement, sans savoir à quel moment le coup partirait. «Bang!» Il retire son bras en arrière après avoir mimé un tir: «Vous comprenez maintenant que c'est un vrai sport? Parfois, je lisais le journal pendant des heures, le bras tendu, mon pistolet au bout, pour m'exercer au maintien», explique-t-il fièrement.

Dans le stand de 300 mètres, une équipe de jeunes, jean et t-shirt sombres, fait un boucan de tous les diables. Ils sont à l'école de recrues et profitent ensemble de leur congé. Adrian, 20 ans, tire sur une cible représentant un sanglier avec son fusil mitrailleur AK-47. Il l'a modifié et y a placé un chargeur de 80 coups. C'est du petit calibre, mais le système de ventilation complexe ne parvient pas à ingurgiter toute la fumée au rythme où il tire, et l'odeur de poudre envahit la pièce.

Griller de la munition Emil Meier est dépité: «Ces gens-là, je ne les comprends pas. Ils viennent juste pour griller de la munition. Je me demande ce qui se passe dans leur cervelle.» Mais les affaires sont les affaires, et le Brünig Indoor Schiess-Sport-Zentrum, entièrement construit sans subventions, a aussi besoin de cette clientèle pour pouvoir tourner. Le problème, c'est qu'ils sont de plus en plus nombreux, regrette le vieil Emil. Deux étages plus haut, Fritz Pörtig a fait 100 kilomètres de route depuis la Goldküste zurichoise pour prendre une leçon de tir. Il a du mal à se concentrer, car les jeunes recrues en vadrouille font trop de bruit. Son instructeur, Max Bosshard, descend pousser un coup de gueule.

Une fois ses cartouches épuisées, Adrian explique: «On voulait essayer autre chose que le FAS 90 (fusil militaire, ndlr).» Sa kalachnikov, il l'a dénichée aux enchères sur l'internet, avant de rencontrer le vendeur. «Tout est en ordre, jure- t-il, j'ai dû délivrer un extrait de casier judiciaire et j'ai un contrat de vente.» A ses yeux, il n'est pas nécessaire de changer quoi que ce soit à la loi actuelle. | TP

Brünig Indoor Le centre souterrain, entièrement privé, ne touche pas de subventions. Pour tourner, il accueille de plus en plus une clientèle qui vient surtout s'amuser avec des armes de guerre. Ici, Adrian, 20 ans, teste sa Kalachnikov modifiée.

Quand les femmes font vaciller le monde des armes

Peu visible, mais très efficace, le lobby des tireurs, chasseurs et collectionneurs a résisté à un meilleur contrôle des armes. Jusqu'à ce que des femmes en colère s'en mêlent.

Ce sont des histoires personnelles, souvent douloureusement enfouies dans la mémoire, qui ressortent à l'occasion de deux débats sur les armes qui enflamment les Chambres fédérales. Hésitante, la conseillère nationale Chantal Galladé (PS/ZH) marque une longue pause avant de se confier: «Dans mon entourage, quelqu'un s'est suicidé avec son arme d'ordonnance. Croyez-moi: ce genre de drame peut concerner des gens intelligents, bien intégrés dans la société, que l'on croit parfaitement équilibrés, mais qui craquent soudain.»

A Flims (GR) où le Parlement est exilé pour la session d'automne, les débats prennent des allures de guerre des sexes. Soutenues par le magazine alémanique Annabelle - loin d'être à gauche -, les femmes sont bien décidées à ne plus se taire: «Nous devons briser deux tabous qui subsistent, ceux du suicide et de la violence conjugale», souligne Chantal Galladé.

Armée masculine Face à elles, une armée bien masculine de tireurs sportifs, collectionneurs d'armes et autres chasseurs, qui s'érigent presque tous en gardiens du mythe. «Il n'est pas question de porter atteinte à l'armée de milice, symbole d'un peuple libre», résume le conseiller national UDC, Hans Fehr.

De l'avis général, le lobby des armes est certes presque invisible à Berne, mais il se révèle d'une redoutable efficacité, ce d'autant plus qu'il est aussi économique qu'idéologique. L'UDC tient un rôle-clé à l'interface de ces deux pôles d'intérêts. Ses fers de lance contrôlent tous les milieux influents sur la question, à commencer par ses deux conseillers fédéraux.

Succédant à la malheureuse Ruth Metzler qui avait osé proposer un registre national des armes, le ministre de la Justice, Christoph Blocher, s'est hâté en 2004 d'enterrer l'idée, arguant que 93% des réponses à la procédure de consultation (pour la plupart des sociétés de tir) l'avaient rejetée. Quant au patron de la Défense, Samuel Schmid, il a réalisé l'exploit de répondre à la motion Fetz sans une seule phrase aux victimes des armes d'ordonnance. Celle-ci demandait le retrait des munitions distribuées à chaque soldat à la maison. Lundi 18 septembre, le Conseil des Etats n'a pas apprécié et demandé un nouvel examen de la situation.

Chez les radicaux et les démocrates-chrétiens, le lobby des armes est plus diffus, mais non moins influent. C'est simple: tous les députés mâles que L'Hebdo a interrogés en possèdent au moins une. Président du comité d'organisation de la prochaine fête de tir du Mittelland, Kurt Wasserfallen (PRD/BE) est inflexible: «Pas question de criminaliser les tireurs sportifs ou les collectionneurs.»

Députés bien armés Le Valaisan Christophe Darbellay (PDC/VS) ne veut pas lui non plus de ce registre, «une mesure bureaucratique». Le président du PDC vient d'obtenir son permis de chasse le 13 mai dernier, un «événement» dont la médiatisation le réjouit encore. Dans un canton où la chasse est une tradition séculaire comme en Valais, ce hobby vaut au moins 3000 voix, le nombre de ses pratiquants. Un bonus de 10% des voix qu'il a obtenues lors des élections fédérales de 2003. «Il est faux de prétendre que je recherche par là une notoriété facile. N'oubliez pas que la moitié de la population suisse est contre la chasse», se défend-il. Quelque part entre Verbier et Isérables, Christophe Darbellay a tiré son premier chamois lundi 18 septembre à 7 h 45. Quelques minutes plus tard, devinez qui il a croisé sur son chemin? Une équipe de la TSR...

Cela dit, le lobby des armes pourrait bien connaître des temps plus difficiles. En 2005, il s'est déchiré lors de la votation sur la participation suisse à Schengen. Face à l'offensive des femmes, il risque à nouveau de se lézarder. Les chasseurs PDC, Christophe Darbellay et Simon Epiney, sont prêts au compromis d'Anita Fetz. Les radicaux Françoise Saudan et Dick Marty aussi.

«L'arme au domicile du militaire ne répond plus aux nouvelles menaces que sont le terrorisme et la montée des intégrismes religieux. Pour y faire face, il faut professionnaliser l'armée», assène Simon Epiney. Le mythe du peuple armé vacille, comme le confirme le président du groupe PDC Urs Schwaller: «Les mentalités changent.» | MG

Chantal Galladé La socialiste reste marquée par le suicide d'un proche.

Lobby des armes LE JEU DES FAMILLES

radiographie Corporations sportives et professionnelles se complètent pour contenir les nouvelle réglementations qui menacent de contrarier la libre circulation des armes.

Les tireurs

Avec ses 165 000 membres, la Fédération suisse de tir sportif est la plus importante des associations de tireurs. A sa présidence, la conseillère d'Etat zurichoise Rita Fuhrer a succédé à l'ancien conseiller d'Etat bernois Peter Schmid, frère du conseiller fédéral. Tous deux sont de l'UDC. Elle est très attachée à la détention du fusil militaire à la maison. Si l'arme d'ordonnance restait à l'arsenal, sans doute serait-ce la fin des tirs obligatoires. Et la fin du système fédéral de subventionnement «à la munition». La Fête fédérale de tir, c'est quatre millions de cartouches tirées par 60 000 participants.

Les armuriers

L'Association suisse des armuriers ne compte qu'une petite soixantaine de membres. C'est peu par rapport aux centaines de commerces qui disposent d'une patente en Suisse. L'organisation nationale prône une forte éthique au sein de la corporation. Cette volonté pourrait être payante alors que le marché des armes connaît un fort déclin depuis cinq ans et que la législation tend à plus de sévérité. Les armuriers se réjouissent de la réforme législative en cours, qui devrait soumettre le commerce entre particuliers à l'autorisation de vente et au devoir d'annonce, contraintes qu'ils connaissent déjà eux-mêmes.

Les collectionneurs

Les collectionneurs étant des individualistes, leur nombre n'est pas chiffré. A la fin des années 70, il avait été évalué à 35 000 par l'Etat de Vaud dans son seul canton. Depuis, la pratique des collections, tous genres confondus, n'a cessé de se réduire. Principal regroupement de collectionneurs, l'Association suisse pour l'étude des armes et armures ne compte que 600 membres. Mais chaque année en décembre, la Bourse aux armes de Lausanne, dirigée par Robin Zander, attire quelque 6500 visiteurs. Principale préoccupation des collectionneurs: l'introduction de dispositions légales qui les contraindraient à se séparer de certaines pièces, voire de l'essentiel de leur collection s'ils sont spécialisés dans les armes de guerre.

Les fers de lance

Pro Tell est une organisation de lobbyisme payée par les composantes du monde des armes, professionnelles et sportives. Son programme est simple: elle «s'oppose à toute limitation du droit des citoyennes et citoyens responsables de posséder des armes, au moyen du référendum si nécessaire». Son argumentaire s'apparente souvent à celui de l'UDC. Créée en 2000 à l'initiative du Bernois Peter Schmid (frère du conseiller fédéral), la Communauté du tir suisse, qui regroupe seize associations sportives et annonce au total 350 000 membres, peut lui servir d'appui. Très alémanique, Pro Tell est relayée en Suisse romande par le site swissguns.ch du franc-tireur Frank Leutenegger.

Les chasseurs

La puissance électorale des chasseurs est mythique dans nombre de cantons, tels le Valais, Fribourg, Berne ou les Grisons. Ils sont environ 35 000, leur principale organisation étant Chassesuisse, coprésidée par le Vaudois Michel Jaquillard. Ils n'ont pas bonne presse auprès du lobby des armes, qui leur reproche de ne pas intervenir de façon offensive lors des réformes législatives. Il est vrai que la nouvelle loi sur les armes dont débattent les Chambres ne prévoit aucune restriction à la chasse et au tir sportif. Les chasseurs se contentent donc, le plus souvent, d'intervenir quand des modifications réglementaires cantonales les concernent directement.

Les militaires

L'évolution de l'armée dépendra beaucoup de l'opinion publique. D'où la discussion déterminante autour du sort de l'arme d'ordonnance. Où est sa place, au domicile du soldat ou à l'arsenal? Si la deuxième option venait à s'imposer, l'armée perdrait son enracinement civil, qui tient largement au tir militaire obligatoire: il permet aux sociétés et aux stands de tir de se financer. D'où l'engagement du conseiller fédéral UDC Samuel Schmid, patron politique de l'armée, en faveur du maintien de l'arme d'ordonnance au domicile. Les sociétés militaires peuvent être des positions plus ouvertes au changement.




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