S’il avait su, serait-il venu? Depuis son entrée en fonction il y a deux ans, le directeur des Musées d’art et d’histoire (MAH) de Genève dépense une bonne part de son temps à défendre le projet d’extension – évalué à 127 millions – du grand bâtiment centenaire. Jean-Yves Marin, 56 ans, doit en outre faire face à des démissions dans son institution, combattre les rumeurs infondées, ou justifier l’engagement de collaborateurs en provenance de France, son pays d’origine. C’est beaucoup pour un seul homme, même carré comme peut l’être un Normand.
Heureusement, Jean-Yves Marin a de l’énergie. Surtout, il est animé d’une foi sacerdotale dans la mission d’un musée tel que le MAH, le plus grand de Suisse dans son genre encyclopédique. Comme ses pairs, Jean-Yves Marin croit dans le rôle de conservation et de transmission de l’institution muséale.
Mais pour lui, cette responsabilité est plus ample: le musée a une fonction sociale, économique, philosophique dans la cité. C’est un gardien de la mémoire, de la civilisation, mais aussi de la déontologie. C’est aussi une institution évolutive qui doit s’inscrire dans son époque. C’est enfin l’idée, en phase avec la vocation polyvalente du MAH, qu’il n’y a qu’une seule histoire des productions de l’esprit.
Cet idéal en bandoulière, Jean-Yves Marin va de l’avant. Non sans mal. Car en plus, il doit assimiler les innombrables subtilités d’une ville qui ne ressemble pas exactement à Caen, sa ville natale…
Ses sherpas
GUY-OLIVIER SEGOND
Dès son arrivée à Genève, l’exresponsable du Musée de Normandie a pu compter sur l’ancien président du Conseil d’Etat: «Guy-Olivier Segond m’a initié aux mystères de la politique genevoise, aux liens entre le canton et la ville, aux différences entre les appareils administratifs français et suisse… Dès que je ne comprends pas quelque chose, je lui envoie un SMS ou je l’invite à manger. Je bénéfice de son expérience. Son côté oracle me bluffe. Six mois à l’avance, alors que personne ne se risquait à un pronostic, il me prédisait la nomination de Sami Kanaan à la tête de la Culture de la Ville.»
RUTH DREIFUSS
La première présidente de la Confédération coache elle aussi le directeur du MAH: «J’apprécie sa sagesse, qui tempère mon côté français intransigeant. Elle est très attachée au projet d’agrandissement du musée. Grâce à elle, j’ai une meilleure perception des sensibilités politiques genevoises. Je dois avouer que l’ampleur de ces complexités m’a surpris. J’ai parfois l’impression que tout le monde ici peut s’opposer à un projet. Je comprends le système, mais il m’inquiète. J’ai l’impression de courir en permanence un 400 mètres haies…»
Ses relais
CATHERINE FAUCHIER-MAGNAN
La présidente de la Société des amis du MAH, qui connaît le tout-Genève, «se bat beaucoup pour le projet d’agrandissement du musée. Elle vient comme moi du système associatif, ce qui implique un goût du dialogue. Moi, je ne rate jamais une réunion ou un conseil d’administration. Même si je sais que je ne réussis pas toujours à les convaincre. La société Hellas et Roma nous soutient également beaucoup.»
PHILIPPE VIGNON
Le directeur de Genève Tourisme comprend comme le directeur du MAH «que tous les touristes ne s’intéressent pas à la culture, mais que la culture doit se mettre à la disposition des touristes. Pour l’instant, trop peu de cars font halte devant le MAH. Trop peu de participants aux congrès ou de membres de la communauté internationale de Genève nous connaissent. Les capitales européennes se sont beaucoup profilées sur la culture, ces dernières années. C’est aussi le cas de Lausanne. Genève, pour l’instant, passe à côté de cet enjeu.»
Son mécène
JEAN-CLAUDE GANDUR
Le richissime homme d’affaires, qui financera une bonne part de l’agrandissement du MAH, est «un homme étrange. Je n’en ai jamais connu de ce type. Il ne s’impose jamais, ne se met jamais en colère. Il tente de toujours progresser dans la connaissance des œuvres qu’il collectionne, ainsi que dans le soutien qu’il apporte à notre institution. Même s’il a des exigences, notamment pour l’exposition future de ses propres pièces, Jean-Claude Gandur reste respectueux du musée. Il a vraiment envie que le MAH fasse partie de la carte des grands musées européens.»
Ses complices
VINCENT NÉGRI
Le chercheur au CNRS, aussi collaborateur de l’Unesco, est un spécialiste reconnu, comme Jean-Yves Marin, de la déontologie des musées: «Nous enseignons dans les mêmes universités, dont celle d’Alexandrie. Je lui ai demandé de venir au MAH pour examiner la conformité de nos collections, de nos modes d’acquisition. Le s PILLEURS recoivent parfois des pièces à l’origine incertaine. Il faut y travailler. C’est ce que nous faisons actuellement avec quelques pièces de la collection de Jean-Claude Gandur, notre mécène, avec le plein assentiment de celui-ci.»
IRINA BOKOVA
La directrice de l’Unesco est une amie du directeur du MAH: «Je l’ai connue lorsqu’elle était encore déléguée de la Bulgarie à l’Unesco. Elle illustre pour moi l’utilité des réseaux institutionnels. Grâce à elle, j’ai obtenu le patronage de l’Unesco pour notre récente exposition Arte Salvado, qui détaillait la protection du patrimoine par les républicains espagnols pendant la guerre civile.»
Ses mentors
CHRISTIAN GOUDINEAU
Le professeur au Collège de France, grand spécialiste de l’Antiquité, a lui aussi inspiré le directeur du MAH: «Il m’a montré qu’il faut toujours dépasser les clivages. Et que l’histoire est une source à laquelle il faut constamment puiser pour réfléchir sur le quotidien. Un musée doit montrer comment une civilisation se construit. Plus celle-ci a un système éthique solide, plus elle est capable d’évoluer.»
MICHEL DE BOÜARD
Chrétien, communiste, résistant, déporté, ami de Mitterrand et des papes, le créateur du Musée de Normandie a été le directeur de thèse de Jean-Yves Marin: «Il a été le refondateur de l’archéologie médiévale, ma première formation. Ce personnage de légende m’a beaucoup influencé. Notamment avec sa vision globale de l’histoire. Pour lui, il n’y avait qu’une science des hommes. Ma dernière exposition au château de Caen en 2009 lui était dédiée.»
Ses bêtes noires
MARCELLIN BARTHASSAT
L’ancien président de Patrimoine suisse Genève, qui reste un farouche opposant au projet d’agrandissement du MAH par Jean Nouvel, est «un bon architecte, mais un ayatollah dans sa vision pétrifiée du patrimoine. D’imaginer un trou devant le musée en guise de contre-projet, c’est grave. C’est nier qu’un patrimoine est un genre évolutif. C’est nier qu’une ville doit respirer, se renouveler. Genève manque d’architecture contemporaine. A Caen, j’ai réussi à faire adosser un grand espace d’exposition à des remparts du XIe siècle. Et à installer un ascenseur en verre dans la même structure moyenâgeuse. Aujourd’hui, cette réalisation attire beaucoup de visiteurs et n’est absoluemnt pas contestée!»
PILLEURS ET TRAFIQUANTS
«J’ai vu des archéologues pleurer parce que le site sur lequel ils travaillaient depuis des années avait été détruit en une nuit de pillage. C’est à chaque fois un bout d’histoire qui s’en va. Ma vraie bête noire, c’est le type qui se promène partout avec une poêle à frire pour détecter des trésors enfouis dans le sol. Je ne supporte pas le trafic illicite de l’art.»
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