Lorsqu’il était à Berne, Jean-Pascal Delamuraz a parfois dit qu’il avait détenu «plus de pouvoir comme syndic de Lausanne que comme conseiller fédéral». Boutade, constat désabusé ou nostalgie? Quoi qu’il en soit, l’anecdote montre que le choix qui se pose cet été à Pascal Broulis est une vieille antienne. Rester à Lausanne ou monter à Berne est un dilemme que maints éminents radicaux vaudois ont dû affronter avant lui. Etre roi à Lausanne (que l’on campe au Château cantonal ou à la municipale Palud) ou humble septième du pouvoir fédéral? Telle est la question. Le président du Conseil d’Etat vaudois la retourne dans tous les sens depuis cinq longues semaines. Son choix est d’autant plus difficile qu’il est le premier président du gouvernement à avoir été nommé pour cinq ans. En 2003, la nouvelle Constitution cantonale a introduit deux innovations: la législature de cinq ans, au nom d’une meilleure gouvernance sur le long terme; et l’abolition de la présidence tournante, au nom d’une meilleure unité d’action et d’anticipation. Jusqu’ici, Pascal Broulis a incarné ce nouveau modèle en étant plus visible, sur le plan intercantonal notamment, mais sans étouffer les autres ministres. Une élection à Berne mettrait fin à cette expérience, dont il est le premier à déguster les délices, pour un poste certes très enviable et prestigieux mais bien moins confortable.
Plongeon dans une autre dimension. Ceux qui le voient succéder à Pascal Couchepin veulent croire que, après vingt ans de dévotion à son canton (il fut l’un des plus jeunes députés au Grand Conseil), il brûle d’envie de passer à une autre dimension. Le long silence du Sainte-Crix cache peut-être mieux qu’une hésitation. Une manœuvre machiavélique dont il a le secret pour se faire désirer, mais aussi jauger les adversaires et désamorcer les objections. Car en matière de jeu politique et de stratégies non directement intelligibles, le Vaudois n’a pas grand-chose à envier à Fulvio Pelli. Si d’aventure le Tessinois et le Vaudois devaient s’affronter dans un duel final le 16 septembre, les observateurs risquent d’y perdre leur latin. Le président du Parti radical s’est fait une réputation de tireur de ficelles, pratiquant le poker menteur, parce que ceux qui font l’opinion n’ont pas toujours capté la finalité de ses déclarations byzantines. Dans le genre Machiavel, quoique sur un autre terrain de jeu, Pascal Broulis n’est pas mal non plus. Alors qu’il n’était que député, il était déjà réputé très influent auprès de la conseillère d’Etat Jacqueline Maurer. Il a toutefois révélé son talent de négociateur hors pair et malin en devenant lui-même conseiller d’Etat. Il a, par exemple, introduit le bilatéralisme intensif entre chef des Finances et chef du département concerné dans les discussions budgétaires, ne laissant au collège que les arbitrages de principe. Avec lui le diable se cache toujours dans les détails, sauf que les autres ne captent pas la vraie nature du détail. Son habileté repose sur sa connaissance intime et passionnée des chiffres. Il est capable de céder et de se refaire, c’est-à-dire de combler la perte consentie sur l’autel du compromis, par un report de charges sur un autre poste que son interlocuteur ne discernera même pas. «Il perd ses interlocuteurs en jonglant avec les chiffres, il ne dédaigne pas de faire un peu de théâtre mais il parvient toujours à ses fins», résume un proche.
Le meilleur élu radical romand. S’il se décide à briguer la succession Couchepin, Pascal Broulis sera difficile à écarter. Le parti suisse, via son président ou son groupe parlementaire aux Chambres fédérales, serait fou de chercher à humilier le meilleur radical romand élu de tous les temps. En 2007, l’ancien expert-comptable a recueilli 92 200 suffrages lors des élections cantonales. Un record qui dit le poids du canton de Vaud et l’incroyable popularité du bonhomme. S’il devait renoncer à porter les couleurs de l’orgueil vaudois, ou trébucher dans la course, la déception et la mauvaise humeur ne devraient être que passagères. Les prochaines élections cantonales auront lieu en 2012, après les fédérales. Les Vaudois auront oublié. D’ici là, la pression aura passé sur les épaules du socialiste Pierre-Yves Maillard, autre pressenti de longue date pour un fauteuil de conseiller fédéral. Restera juste au Machiavel vaudois de quoi disserter sur les hasards de la fortune.
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