Certains disent qu’à force de sauter par-dessus les nids de poule sur les routes, ils ne peuvent qu’exceller au 3000 mètres haies. D’autres soulignent que Dame Nature leur a offert des jambes de 5% plus longues que la moyenne. Euxmêmes assurent que le sakitiek les a transcendés, cette infusion d’écorces dont ils ont, comme Obélix, abusé quand ils étaient petits.
Qu’elles soient génétiques, sociopsychologiques ou magico-religieuses, les raisons s’amoncellent mais aucune n’explique à elle seule le phénomène: les Kenyans dominent la course à pied au niveau mondial. Cette nation – l’ethnie kalenjine en particulier – fournit un tiers des meilleurs coureurs de longue et moyenne distances. Leur suprématie en vient même à plomber les compétitions d’athlétisme: le public occidental se lasse de ces stars qui se suivent et se ressemblent, pulvérisant les champions blancs sans offrir aux fans de vraies idoles, durables et aux noms mémorisables.
Coureur lui-même, le journaliste Richard Etienne a fait les frais de cette prééminence. Diplômé d’études africaines et maîtrisant la langue swahili, il s’établit à Nairobi pour un an en 2007. En poste à l’agence des nouvelles humanitaires de l’ONU, le Genevois se met à courir en rentrant du travail pour éviter les embouteillages. Rapidement, il intègre les hordes de locaux qui battent le pavé et se joint à eux pour les compétitions du coin. A une simple course régionale de la vallée du Rift, il finit 273e sur 300. Alors qu’en Suisse, il fait partie du peloton de tête (6e sur 2000 au Tour du canton de Genève, en 2008).
Piqué au vif, Richard Etienne décide d’enquêter. En toute simplicité, il croise les médaillés internationaux, comme Luke Kibet et la Lornah Kiplagat. Mais ce sont surtout ces milliers d’anonymes qui foulent la terre pieds nus, l’espoir d’une vie meilleure pour moteur, qui le fascinent.
«Coureurs-investisseurs». Car la course au Kenya porte en elle la promesse de s’extraire de la misère. «Nous les coureurs on ne court pas, on travaille», lui confie Japheth, 18 ans, fil rouge de ses pérégrinations. Les exemples de nécessiteux hissés à la plus haute marche des podiums alimentent la détermination grandissante de leurs concitoyens. La troisième ville du pays, Eldoret, est par exemple «la seule cité du monde dont l’économie repose avant tout sur ses sportifs», relève Richard Etienne. Une fois médaillés, les champions se transforment en «coureursinvestisseurs», plaçant dans l’immobilier, les entreprises ou à la Bourse, au point que des forums financiers leur sont spécialement dédiés.
Sur fond de rivalités ethniques et de luttes pour les terres, Richard Etienne entraîne le lecteur dans une fourmilière étourdissante de mille rencontres, des jeunes espoirs aux entraîneurs étrangers, dépités par l’amateurisme de la préparation. Car la volonté de gagner transforme les débutants en véritables forcenés, chair à canon dans cette guerre aux médailles, qui s’épuisent et se blessent avec trois courses par jour. Beaucoup ne seront jamais stars, mais se brûleront en étoiles filantes à la carrière vite avortée.
De sa plongée dans l’univers des efforts et des espoirs déçus, Richard Etienne ramène un récit saccadé, construit d’une trentaine d’épisodes souvent décousus. «Les pièces d’un puzzle», se plaît-il à dire. Mais alors bien mélangées. Peu importe. Le jeune journaliste a su transmettre ce monde dur et joyeux au plus près du vécu des gens, à la fois bouillonnant d’enthousiasme et d’émotions tues.
Pour en savoir plus
Le pays des coureurs dans la foulée des Kényans. Richard Etienne. Georg, 180 p.
PROFIL: RICHARD ÉTIENNE
Journaliste indépendant de 28 ans, Richard Etienne étudie aussi au master de journalisme à Neuchâtel. Spécialiste de l’Afrique, il est diplômé d’études africaines à Londres (SOAS) et maîtrise le swahili.
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