«On dirait que le Palais fédéral est un poulailler affolé à l’irruption du renard américain…» écrit la sage NZZ. La fin du secret bancaire va-t-elle ébranler la Suisse? Si l’on en croit les jérémiades, sa débâcle amènera celle du pays tout entier.
Les financiers visés – ils ne le sont pas tous – ne manquent pas de culot lorsqu’ils demandent au gouvernement, au Parlement, au pays tout entier de les aider à s’en sortir. Les glaneurs de fonds non déclarés ont caché la réalité non seulement aux Américains mais aux Suisses eux-mêmes devant qui ils prétendaient depuis des années développer une stratégie de l’argent propre. Ils vont enfin le faire, mais à coups de pieds aux fesses! Le reproche qui gronde n’est pas seulement de nature morale. Il est surtout politique. Parce que leur inconséquence fragilise la Suisse face à tous ses partenaires. Avec un effet collatéral que les uns déploreront, d’autres applaudiront: la tempête finira par nous rapprocher des pratiques européennes.
Le dommage économique? Le redimensionnement de la place financière fera mal, surtout à Zurich, Genève et Lugano. Mais du calme, les pleureuses! Aucune catastrophe n’est en vue. Il y a en Suisse 320 banques, comptant 131 000 emplois (plus 59 000 dans les assurances), soit 5,7% des salariés: seule une minorité d’entre eux risque d’être touchée. Pour garder en vue les proportions: il reste plus d’un million de postes de travail dans l’industrie. Et le secteur tertiaire en totalise 2,4 millions.
Oui, dites-vous, mais les recettes fiscales vont fondre! Là aussi, les chiffres recadrent le danger. Le secteur bancaire apporte un dixième des rentrées d’impôts (Confédération, cantons, communes), y compris ceux des collaborateurs, ainsi que les droits de timbre et les impôts anticipés. Ce pactole d’environ 10 milliards (prévision pour 2011) ne disparaîtra évidemment pas: il sera rogné. Désagréable, mais pas fatal.
Ce qui arrive à la banque aujourd’hui s’est produit autrefois dans l’industrie. Dans les années 70, l’horlogerie a failli mourir avant son spectaculaire rebond. Parce que ses dirigeants d’alors, trop riches et trop arrogants, n’avaient pas vu venir les changements technologiques et commerciaux. Tout comme les Ospel et autres Grübel qui, ces dernières années, se sont accrochés à un modèle promis à la disparition.
Tous les métiers doivent se réinventer sans cesse. Les entreprises industrielles suisses le font avec un talent époustouflant (de 1990 à 2009, leur production, sans la construction, a augmenté de 51%). Les milieux touristiques s’y emploient, avec peine, mais conscients que bien des manières de faire doivent changer. Dans l’agriculture, on ne le dit pas assez, une foule de producteurs ne comptent plus guère sur la protection de l’Etat mais améliorent leurs produits sans crainte de la concurrence. Les exportations de fromage ont progressé en 2011! Non pas grâce au subventionnement – en diminution – mais parce que les spécialités attirent les gourmands, alors que les vieux classiques, de l’emmental à l’Appenzeller, sont en baisse. Le fromage d’alpage, tel l’inimitable Etivaz du Pays-d’Enhaut, s’arrache à prix d’or de Paris à Moscou…
Et les banquiers? Qu’ont-ils inventé? Les «hedge funds», les «produits structurés»? Merci, vous pouvez vous les garder, se disent pas mal de leurs clients échaudés par les pertes, écœurés par les profits des enseignes qui ont songé d’abord à leur propre intérêt. Il est temps que leur performance ne soit plus mesurée à leur seul résultat financier mais à la satisfaction de ceux qui leur font confiance.
Sur la tombe du secret bancaire, l’herbe peut repousser. Mais il y faudra de l’inventivité, de l’obstination… et de la modestie, qualités rares chez les virtuoses de la fortune. Attirer une clientèle étrangère «propre», des banques le font déjà. Grâce à un service irréprochable. Et puis, une fois les écuries nettoyées à grands frais, cette branche pourra enfin développer ses rameaux dans toute l’Europe… après avoir accepté «l’échange automatique d’informations», tant décrié et désormais inéluctable. Etourdis par les succès, nous avons péché hier par excès d’optimisme, ce n’est pas le moment, aujourd’hui, de plonger dans la déprime. Plutôt reconnaître nos atouts. Les vrais. Pas ceux qu’ont brandi les jongleurs de la finance.
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