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Par Michel Guillaume - Mis en ligne le 12.09.2012 à 12:45 |
A 200 mètres de l’autoroute A9, à la sortie de Rennaz (VD), c’est encore une parcelle à l’abandon, avec deux terrains de foot et un hangar d’un autre siècle. Plus pour longtemps. En 2016, le nouvel Hôpital Riviera-Chablais (HRC) y verra le jour; ses 300 lits remplaceront cinq sites de lits aigus à Montreux, Vevey, Monthey et Aigle. Jouant un rôle de pionniers en Suisse romande, les cantons de Vaud et du Valais ont transcendé leur frontière pour faire aboutir ce projet commun de 300 millions de francs. Cerise sur le gâteau pour ceux qui ont œuvré à sa création, le HRC, voté ce printemps par les deux Grands Conseils à l’unanimité, est parvenu fin août à l’échéance référendaire sans susciter la moindre levée de boucliers. Un miracle. Mais pourquoi Vaud et Valais ont-ils réussi là où beaucoup d’autres cantons échouent? Devant le terrain du futur hôpital, Georges Dupuis ébauche un sourire modeste. «Lorsque je retracerai l’historique de ce projet, je l’intitulerai sans doute “Eloge de la lenteur”», raconte-t-il. Une aberration. Ce tout jeune retraité, aujourd’hui vice-président du conseil d’établissement du HRC, en a été l’une des chevilles ouvrières en tant que chef du service valaisan de la Santé. Il en fait remonter l’idée à 1987, lorsqu’il esquissait une vision du paysage hospitalier de la région avec son homologue vaudois d’alors, un certain Charles Kleiber, futur secrétaire d’Etat à la Recherche. «Nous nous sommes rendu compte qu’une planification qui n’aurait pas le courage de faire sauter la frontière cantonale dans le Chablais serait une aberration.» En 1991, le monde politique les arrête pourtant brutalement sur la base d’un rapport d’experts: «La solution d’un hôpital unique pour le Chablais relève pour l’instant du rêve. Elle ne serait pas opérationnelle avant dix ans», conclut leur étude. Dès la fin des années 90, Georges Dupuis forme un nouveau tandem avec Marc-Etienne Diserens, le nouveau chef vaudois de la Santé. La même vision ressurgit, mais au-delà du Chablais cette fois. Car l’estimation de la taille critique d’un nouvel hôpital de soins aigus a changé: elle doit toucher un bassin de population d’au minimum 150 000 à 200 000 habitants. Certes, on a franchi un premier pas en 1998 avec la fusion des hôpitaux d’Aigle et de Monthey. Mais il faut désormais réfléchir à l’échelle non seulement du Chablais, mais aussi de la Riviera. Difficile, voire impensable à première vue, tant les incompatibilités semblent insurmontables: deux cantons, deux religions et deux cultures hospitalières très différentes, avec une organisation hiérarchisée dans le Chablais et un modèle beaucoup plus horizontal sur la Riviera! Peut-être. Mais économiquement et sociologiquement, la région est très homogène. Elle est d’abord lémanique. Si les politiques avaient lâché les «technocrates utopistes» Kleiber et Dupuis, ils finiront par appuyer inconditionnellement le duo Dupuis-Diserens dans les années 2000. Cela n’allait pas de soi au départ. Lorsque le remuant syndicaliste Pierre-Yves Maillard débarque à la tête du Département de la santé et de l’action sociale en 2004, beaucoup prédisent l’enterrement du projet transfrontalier HRC. Le nouveau conseiller d’Etat vaudois a toujours affiché sa volonté de défendre des hôpitaux de proximité.
«IL EST EXCLU QU’UN SI MAGNIFIQUE PROJET SE FASSE DANS LA CLANDESTINITÉ.»Pierre-Yves Maillard, ministre vaudois de la Santé
«Il faudra me convaincre», avertit-il d’emblée son chef de service, Marc-Etienne Diserens. Pierre-Yves Maillard va surprendre son monde: «Par son pragmatisme, il a calmé le jeu en demandant qu’on lui démontre la pertinence de ce projet. Il est beaucoup moins dogmatique qu’on le dit», constate Pierre-André Repond, secrétaire général de la Société vaudoise de médecine (SVM). Qu’en dit aujourd’hui le principal intéressé? «C’est vrai qu’au départ, je penchais pour une option à deux sites, l’un sur la Riviera et l’autre à Aigle. Mais il est apparu que c’était trop cher, trop long et trop compliqué», se rappelle Pierre-Yves Maillard. Avec un seul site, on réalise des économies d’environ 10% du budget annuel de fonctionnement de 250 millions de francs, soit de 20 à 25 millions. Sécurité des patients. Mais l’élément financier n’a pas été décisif. C’est beaucoup plus la pénurie de médecins – qui boudent les hôpitaux peu attractifs – qui va le convaincre d’opter définitivement pour un site unique. De gros problèmes de succession surgissent lorsque des titulaires partent à la retraite, dans la radiologie à Aigle et la pédiatrie à Nyon, pour ne citer que ces deux exemples. «Or, plus on multiplie les sites, plus on a de problèmes de relève. Et dans une situation de pénurie de médecins, on fait courir des risques aux patients. C’est une question de sécurité», ajoute Pierre-Yves Maillard. Convaincu en 2006, le patron vaudois de la Santé enclenche le processus parlementaire avec son homologue valaisan – et camarade socialiste – Thomas Burgener. C’est une première: le Valais investira 73 millions pour un hôpital en territoire vaudois. Entre les deux cantons, la relation est non seulement empreinte de respect mutuel, mais chaleureuse. Jamais Vaud ne traitera le Valais en partenaire junior, même s’il finance les trois quarts de l’hôpital. Restait à surmonter les résistances, ce qui s’annonçait tel un véritable parcours du combattant. Certes, rien n’a été facile, mais tout de même beaucoup moins «sanglant» que dans d’autres cantons. La chance du projet, c’est que les diverses oppositions ont été successives dans le temps, et non simultanées. Une première querelle a porté sur la question du statut de l’hôpital. La droite vaudoise voulait confier le HRC à une fondation de droit privé, ce qui était inacceptable pour le canton du Valais. Ce sera un établissement autonome de droit public, doté d’un conseil de neuf membres. C’est ensuite le dimensionnement de l’hôpital qui suscite le débat. Certains médecins préféreraient une capacité de 450 lits. D’autres ne voudraient que des chambres à 1 lit. Finalement, on en reste à 300 lits, avec une réserve de 60 lits en cas de situation exceptionnelle. Dans un champ de patates. Alors que la plupart des conflits semblent en bonne voie de résolution, nouveau coup de tonnerre, d’autant plus surprenant qu’il vient de Berne. En juillet 2009, la directrice de l’Office fédéral du développement territorial, Maria Lezzi, remet en question l’emplacement du site, le jugeant «très critique sous l’angle de la coordination entre urbanisation et transports». Elle enjoint le canton de Vaud à «réengager des réflexions quant à la localisation du site». Ce reproche de la construction d’un nouvel hôpital «dans un champ de patates» – comme le disent certains détracteurs – n’est pas nouveau. L’ATE l’a déjà formulé. «Nous étions sceptiques, et nous le sommes toujours, sur l’implantation d’un hôpital en rase campagne sans en avoir étudié l’accessibilité en transports publics, ce qui risque de provoquer une urbanisation anarchique de cette zone», déclare Valérie Schwaar, secrétaire générale de l’ATE et députée socialiste au Grand Conseil. Plus délicat encore selon elle: «Cet hôpital se fait sans que les deux projets d’agglomérations “Rivelac” et “Chablais” ne l’aient intégré dans leur périmètre d’étude.» Pierre-Yves Maillard a pris ces critiques au sérieux et débloqué un crédit d’étude de 250 000 francs pour développer un concept de mobilité étudiant une bonne desserte par bus et par train. Même si les écueils politiques sont franchis, il sait que d’autres frondes peuvent surgir à tout moment. Dernièrement, ce sont les médecins qui l’ont interpelé: «Il n’y a aucun médecin dans les organes décisionnels de l’hôpital, ce qui montre qu’on considère aujourd’hui un tel établissement comme une usine», a déploré Pierre-André Repond. Le conseiller d’Etat a tenté de rassurer le corps médical. «Nos portes sont ouvertes. Il est exclu qu’un si magnifique projet se fasse dans la clandestinité.» |









