Au lendemain de la guerre, personne ne croyait que l’économie de l’Allemagne de l’Ouest s’en tirerait si vite et si bien. Personne ne pensait que l’ultime passage de la société agricole à la société industrielle et des services se ferait si facilement, sans résistance majeure. Et pourtant, entre 1949 et 1973, 3,5 millions d’agriculteurs ont quitté leurs terres, rompant une tradition familiale plusieurs fois centenaire. En matière de richesses, le pays avait atteint ce que nul n’aurait jamais osé imaginer. Les citoyens s’habituaient à un niveau de vie toujours en hausse. C’était l’époque où il y avait quelque chose à partager. Mais déjà l’Etat préparait son come-back. La réforme des rentes vieillesse de 1957 est le premier signe de ce bouleversement. Le gouvernement augmente les retraites en cours de plus de 60%, hausse couplée à la croissance du revenu national. Une idée généreuse sans doute, mais horriblement coûteuse que le chancelier Konrad Adenauer impose à son ministre de l’Economie d’alors, Ludwig Erhard, père de la réforme monétaire et premier artisan du miracle allemand. Le douzième chapitre du livre d’Erhard, publié la même année, est intitulé: L’Etat social, une illusion. Il met en garde ses lecteurs contre «la socialisation croissante» du revenu dépensé par chacun, «la dépendance toujours plus grande du citoyen face à l’Etat et à la collectivité», qui conduit à «la paralysie du progrès économique. » Dans ce sens, la réforme des rentes vieillesse n’est qu’un début. La part des dépenses sociales par rapport au produit intérieur brut passera d’un cinquième à un tiers de 1957 à 1975. Aussi longtemps que l’économie fleurissait, que les exportations augmentaient avec constance et que le plein emploi était pratiquement assuré, aucun problème. Tout était financé et finançable. Les travailleurs étrangers affluaient, italiens surtout, très appréciés, même les Italiens du Sud, dont le zèle était irréprochable, «contrairement aux idées reçues», soulignait l’Office du travail de Basse-Saxe. Mais avec la récession de 1967, c’est tout le climat économique allemand qui change. Pour la première fois depuis la guerre, l’économie allemande donne l’impression de se rétrécir, même si ce n’est que pour une courte période. La grande coalition au pouvoir à Bonn, sous la direction du CDU Kurt Georg Kiesinger, réagit au quart de tour, c’est-àdire trop vite et trop fort. Plutôt que de suivre les sages préceptes de son prédécesseur Erhard, le nouveau chancelier emprunte sa stratégie à John Maynard Keynes, inventeur, une génération auparavant, d’une bonne réponse à la grande dépression. Mais justement, c’était une grande dépression, un désastre international, rien à voir avec le modeste ralentissement de 1967.
La magie du «pilotage global». «Pilotage global» devient pourtant le mot magique. On espère, grâce à lui, remettre l’économie sur le droit chemin et lui imprimer un rythme soutenu. Une «action concertée» est organisée. Ministre de l’Economie, le socialiste Karl Schiller (qui se recyclera CDU un peu plus tard) invite patrons et syndicats autour de la même table. Ensemble, ils doivent réfléchir à la meilleure manière de conduire l’économie. Quatre objectifs sont définis: stabilité des prix, croissance, plein emploi et équilibre de la balance extérieure. Ils ne seront jamais atteints. Le pilotage global est un échec grandiose. C’est que les faits sont têtus et la conjoncture capricieuse, très modestement apprivoisable. Elle présente une fâcheuse tendance à se retourner toujours plus vite que les calculs des économistes. Ainsi, le deuxième paquet de mesures décidé par le gouvernement exerce ses premiers effets, lorsque la crise est déjà terminée. Résultat: une contribution active à la surchauffe qui suivra. Mais l’erreur commise ne guérit pas l’autorité étatique de ses démangeaisons interventionnistes. Ainsi, lorsque la coalition sociale-démocrate conduite par le chancelier SPD Willy Brandt veut affaiblir le dynamisme de l’économie pour guérir le pays de l’inflation, il réagit de nouveau à contretemps. Frappée de plein fouet par le choc pétrolier des années 1973-1974, l’Allemagne vit les tourments d’une nouvelle récession. En cassant ce qui reste de vigueur à l’économie, on aggrave sa situation. Le miracle économique a été l’exception, non la règle. Mais les Allemands tenaient trop à ce miracle et à ses bienfaits pour y renoncer. Alors, ils ont fait comme si ce miracle était éternel. En dépensant allégrement l’argent de l’Etat. Les communes se sont construit des piscines, des stations d’épuration, de nouveaux hôtels de ville, les grandes cités, des routes de contournement ou des bretelles d’autoroute. L’Etat est devenu «l’agent général du plaisir de vivre» de ses citoyens, notait le politologue Peter Glotz, un intellectuel socialiste qui finira professeur à l’Université de Saint-Gall. Evidemment, cette générosité avait un prix. La part de l’Etat et des dépenses sociales dans le produit national brut a vite grimpé à 50%.
L’inflation plutôt que le chômage. Avec un déficit budgétaire en hausse constante, l’Allemagne de l’Ouest a dû combattre pendant des années une stagflation, combinaison perverse d’inflation et d’ascension inquiétante du nombre de chômeurs, un million en 1975. Alors au pouvoir, le chancelier socialiste Helmut Schmidt préférait, disait-il, un taux d’inflation de 5% à un taux de chômage de 5%. Il s’accommodait de la hausse des prix pour avoir moins de chômeurs. A la fin de son règne, il aura l’un et l’autre. C’est l’époque où la République fédérale ne pouvait plus guère compter que sur la demande étrangère pour maintenir son économie à flot. Et sur cette demande-là, le gouvernement n’avait aucune prise. En 1979, lors de la deuxième crise du pétrole qui secoue l’économie allemande, les caisses de l’Etat sont vides et l’endettement vertigineux, au-delà de toute limite imaginable.
Un Helmut chasse l’autre. Le gouvernement fait alors machine arrière. Le filet social doit «être libéré» du superflu, déclare Helmut Schmidt. Trop tard. En 1982, la coalition socialistelibérale implose. Pour mettre fin à l’endettement du pays, les libéraux préfèrent s’associer avec la CDU. Un Helmut chasse l’autre. Helmut Kohl remplace Helmut Schmidt à la Chancellerie. Les temps de crise sont toujours propices aux restructurations économiques. Ils les accélèrent. Des mines ont été fermées, les aciéries et les chantiers navals ont vécu dans la douleur. La région de la Ruhr a perdu sa puissance symbolique, au profit de Länder en pleine croissance comme la Bavière, le Hesse et le Bad-Wurtemberg, qui joueront désormais en première Division économique. Robotique et microélectronique automatisent la production, toutes les activités simples disparaissent ou sont déplacées à l’étranger. Entre 1970 et 1980, le nombre des entreprises textiles est réduit de moitié. Leur personnel passe de plus de 500 000 travailleurs à moins de 300 000. Fileurs, tailleurs et autres fabricants de vêtements ne sont plus assez compétitifs pour résister à la concurrence asiatique. Eberhard Bezner ne veut plus confectionner ses chemises en Allemagne et cherche à s’implanter n’importe où dans le monde, là où le travail lui reviendra moins cher que chez lui. Il porte d’abord son choix sur Hong Kong, puis les conditions étant devenues plus difficiles et plus onéreuses, sur Taiwan et les Philippines. Suivent l’Indonésie et la Chine. Enfin le Viêtnam. Il louche aujourd’hui sur le Cambodge. En Allemagne de l’Ouest, l’heure de travail coûte environ 27 euros (40 francs), au Viêtnam moins de 1 euro. «Si nous n’étions pas venus en Asie, nous n’existerions plus», avoue le maître des chemises Olymp. L’industrie textile a été la première à montrer l’exemple de la délocalisation. Ont suivi l’industrie automobile, la construction de machines, la chimie… Ce sont les prémisses de ce qu’on appellera plus tard la «mondialisation» ou la «globalisation ». En Grande-Bretagne, Margaret Thatcher privatise une grande partie des services publics et limite les prestations sociales. Aux Etats-Unis, Ronald Reagan abaisse les impôts, au profit des entreprises en particulier. En République fédérale, le nouveau chancelier Helmut Kohl promet «un nouveau départ». Dans sa déclaration gouvernementale du 4 mai 1983, ce palatin CDU, amateur de bon vin et de bonne chère, affirme que «plus l’Etat se retire de l’économie et laisse sa liberté à chacun, plus grands seront les succès». Il s’agit donc de «réduire les tâches publiques à leur noyau dur». Mais ce que Helmut Kohl annonce comme «un tournant» n’est, dans le meilleur des cas, qu’une correction de parcours. Il libéralise un peu, ici ou là, dans les Postes et Télécommunications en particulier, mais les choses traînent. Contre le chômage, il est complètement désarmé. Sauf à créer un marché du travail parallèle. Et exclusivement public. Ce chancelier, que l’on décrit volontiers comme un médiocre, devra attendre la réunification pour donner sa pleine mesure. En 1948, la réforme monétaire de Ludwig Erhard avait transformé le paysage économique et permis une reprise des investissements et des créations d’emplois, alors même que la plupart des conseillers prévoyaient le chaos le plus complet.
Le prix de la réunification. De même, en 1990, les experts lancent des mises en garde sur les dangers d’une conversion monétaire à parité entre République fédérale et République démocratique allemandes, parité défendue par Kohl pour parachever la réunification entre deux Etats séparés depuis quarante ans. Kohl est prêt à payer n’importe quel prix pour réaliser la réunification. Il y parviendra au-delà de toute espérance: 1,8 million de millions d’euros, payés surtout par les impôts et les assurances sociales des Länder de l’Ouest. Une fraction seulement de cette somme sera utilisée pour l’investissement. La plus grande partie sera dépensée en voitures, téléphones, ou postes de télévision. L’idée était que, avec l’aide de l’Etat, on pourrait égaliser à peu près les niveaux de vie entre Est et Ouest. Mais l’économie de l’Est représentait au mieux un tiers de la productivité de l’Ouest, le parc de machines était vieilli et les infrastructures presque en loques. Pour Helmut Kohl, cette logique économique n’avait qu’une importance accessoire. L’essentiel était politique: redonner espoir aux Allemands de l’Est et les convaincre des avantages d’une réunification. Tant pis s’il fallait s’accommoder d’un regain de puissance étatique. Paradoxe: au moment où le Gouvernement allemand réagit à la chute du mur de Berlin par une politique keynesienne en inondant l’Est d’argent frais, le communisme agonise un peu partout, remplacé par une poussée qui paraît alors irrésistible de l’économie de marché. Russes et Chinois, Indiens, des centaines de millions d’hommes qui viennent des horizons les plus différents, entrent dans le marché mondial. Grâce à ses capacités d’exportation, l’Allemagne profite du phénomène. Non seulement les grandes industries, mais les petites et moyennes. Olymp, qui comptait autrefois une maind’œuvre de 800 personnes en Allemagne, a réduit son personnel à 370 et ne l’utilise plus que pour le design, le marketing ou la vente. Toute la fabrication est assurée par les filiales étrangères où sont employées 3000 personnes. La concurrence mondiale renforce la pression sur les travailleurs. Tous, cadres compris, savent qu’ils doivent réfléchir vite, décider sans prendre la peine de respirer. Et surtout, justifier de rendements toujours plus élevés auprès des banques et des investisseurs. Cela vautpour l’ensemble des sociétés par action, dont la valeur ne dépend bientôt plus que de leur cours en Bourse. On est au tournant des années 2000, l’âge d’or de ce capitalisme planétaire où chacun veut trouver sa place. Des entreprises sorties de rien, comme AOL ou Yahoo!, valent chacune un milliard d’euros. Les milliards naissent, disparaissent, reviennent, la machine s’emballe, plus personne ne sait où on en est vraiment. La crise financière provoque la désillusion générale, la descente des banques aux enfers, une méfiance plus forte que jamais envers l’économie de marché. Surtout en Allemagne. Jamais, depuis soixante ans, le pendule de la République fédérale n’a basculé si vite, quelques mois seulement, du côté de la politique interventionniste de l’Etat. On se croirait revenu à l’avant-Erhard, lorsque la majorité des Allemands ne voyaient leur salut que dans une forme plus ou moins déguisée de socialisme
TRADUCTION ET ADAPTATION PIERRE-ANDRÉ STAUFFER
Tags: Histoire, Allemagne, conjoncture, réunification, économie,
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