|
Mis en ligne le 30.05.2012 à 14:56 |
ERICH FOLLATH ET JAN PUHL Varsovie, 1944. Des combattants clandestins de l’Armée patriotique polonaise convergent par égouts et passages secrets pour porter des coups au cruel occupant allemand. Luttant avec le courage du désespoir, ils parviennent à s’emparer de secteurs clés de la ville. Ils espèrent l’aide de Staline, Radio Moscou leur a promis une assistance militaire. Mais le dictateur fait patienter ses troupes. A l’endroit exact où débutera le 8 juin la grande fête du football européen. Staline ne veut pas que les Polonais gagnent en assurance en libérant leur capitale tout seuls. Tandis que les nazis massacrent 180 000 habitants et réduisent en poussière de vastes quartiers de la ville, les Russes ne libéreront finalement le «peuple frère» qu’en janvier 1945. Recyclant les décombres de la ville, les maîtres du Kremlin érigeront en 1955 le Stade du Dixième-Anniversaire, un équipement bâclé, rapidement en trop piteux état pour des manifestations sportives, symbole de l’effritement du communisme. C’est là, d’ailleurs, que, en 1983, Jean-Paul II allait célébrer une messe, plantant un clou de plus dans le cercueil du régime. Depuis, les lieux se muent en bazar, le plus grand d’Europe de l’Est. On y trouve des alcools frelatés et des CD piratés, des kalachnikovs russes, des cigarettes de contrebande ukrainiennes, des fripes chinoises. Et des femmes venues du monde entier. La destruction du vieux stade commence en 2008. De succès en succès. Le nouveau est là. Rouge et blanc, les couleurs du drapeau. Farci de projecteurs et d’écrans géants. Un toit amovible en cas de pluie. Capacité: 50 000 places. Il est né sur des ruines et regarde vers l’avenir. Dessiné par des architectes… allemands, c’est plus qu’un stade: un symbole. La Pologne veut arborer son nouveau visage, montrer qu’elle a surmonté les crimes nazis, l’écrasement soviétique et les vilains excès du capitalisme. Le pays se voit en précurseur et modèle pour les autres pays de l’Est. Il n’existe guère, dans le monde, d’exemples de succès semblables à celui de la Pologne depuis la chute du Mur. La comparaison avec les autres pays d’Europe de l’Est est frappante. Avant tout avec l’Ukraine. Un régime autoritaire où les droits de l’homme sont peu respectés. L’Ukraine est le second pays hôte de l’Eurofoot: l’élève modèle et le cancre. Depuis deux décennies, tout va de mieux en mieux sur les bords de la Vistule et même quand le reste de l’Europe souffre, la croissance ne connaît pas de pause. Lorsque, en 2009, les économies allemande, italienne et britannique s’effondrent de quelque 5%, la Pologne enregistre une hausse de 1,7%, exemple unique en Europe. Et en 2011 la croissance s’est inscrite à 4,4%. Le pays agricole arriéré s’est mué en un gigantesque chantier, des oasis high-tech surgissent un peu partout. Le partenaire allemand. A Bruxelles, les politiciens polonais étaient considérés il y a peu comme des trouble-fête nationalistes. Mais depuis que le libéral-conservateur Donald Tusk et son ministre des Affaires étrangères Radoslav Sikorski sont arrivés au pouvoir en 2007, la Pologne passe pour un modèle. Elle a introduit un frein aux dépenses et signé sans rechigner le Pacte fiscal. Tandis que l’on se dispute sur le maintien de la Grèce dans la zone euro, la Pologne fait en sorte de remplir d’ici à 2015 tous les critères pour passer à la monnaie commune. De nos jours, rares sont les peuples aussi europhiles que les Polonais. Dans les sondages, 80% d’entre eux admettent que leur pays a profité de son entrée dans l’UE. Mais le plus remarquable est ailleurs: le début de la fin d’une haine héréditaire. Tout comme l’Allemagne et la France se sont rapprochées après la Deuxième Guerre mondiale avant d’entretenir des relations amicales, il semble possible qu’il en aille de même entre Pologne et Allemagne. Pour Varsovie, Berlin est depuis longtemps le premier partenaire commercial. Dans la zone frontière, les relations ne se limitent plus pour les Allemands à disposer d’une maind’œuvre bon marché pour nettoyer leurs logis et repiquer les asperges: les Allemands trouvent eux aussi des emplois attrayants de l’autre côté. Pour Leszek Balcerowicz, un des pères des réformes polonaises, son pays doit se fixer un nouvel objectif: intégrer plus d’Allemagne. Il s’est passé tant de choses depuis la Conférence de Potsdam en 1945; depuis que le chancelier Willy Brandt s’est agenouillé devant le monument du ghetto de Varsovie en 1970; depuis la reconnaissance de la frontière de l’Oder-Neisse en 1990. Les relations entre les deux voisins sont en ce moment meilleures que jamais. Du moins au niveau officiel. En 2010, c’est Angela Merkel qui a prononcé l’éloge de Donald Tusk récipiendaire du prix Charlemagne d’Aix-la-Chapelle. Et le ministre Sikorski n’a pas de doutes: «Quand l’entreprise Europe va mal, il est de la responsabilité de l’Allemagne de la remettre sur les rails.» Des ressentiments dépassés. En Allemagne, on se frotte les yeux: où sont passés les méchants stéréotypes, l’incompréhension, les vexations? A vrai dire, ils persistent. Quand on parle en Allemagne d’économie polonaise, c’est pour dire affaires bananières; ce seraient surtout des voleurs de voiture qui vivraient «là-bas». Et en Pologne on ressuscite l’image arrogante de l’Allemand qui sait tout, le spectre affreux du peuple revanchard soucieux de récrire l’histoire: oubliées les atrocités de la guerre, voici l’évocation des populations déplacées en masse, victimes avides de retrouver leurs terres natales. La cordialité affichée entre les deux pays est-elle trop ostentatoire? Le miracle économique polonais, son enthousiasme européen survivront- ils aux tempêtes à venir? Scène de café au centre de Varsovie, non loin de l’ex-siège du Parti communiste où s’est établi le concessionnaire Ferrari. Lieu d’une rencontre avec une figure controversée de la politique polonaise. L’avant-gardiste polonaise s’habille de noir, elle porte un sac à main rouge et une fleur de soie à la boutonnière. Elle s’appelle Anna Grodzka. Jusqu’en 2010, elle s’appelait encore Krzysztof et était un homme. Elle a toujours admis sa transsexualité, y compris quand elle était candidate au Parlement en octobre dernier. Anna Grodzka, 58 ans, a gagné. Elle siège sous la bannière du nouveau mouvement libertaire Palikot. (D’autant plus surprenant dans un pays qui passe toujours comme catholique et conservateur.) Ses troupes se composent d’une masse bigarrée: homos, féministes, Verts, geeks ont remporté 10% des voix. Le fondateur Janusz Palikot milite pour plus de transparence en politique et plus de liberté sur le Net. Et il veut serrer la bride aux banques. Ses partisans rejettent résolument les modèles traditionnels de la femme au foyer et du mariage. «Nous avons nombre de choses en commun avec les Pirates allemands, dit la dame. Nous sommes résolument pro-européens.» Son parti revendiquera- t-il un ministère dans un futur gouvernement de coalition? «Je peine à l’imaginer mais, qui sait. En Pologne, ces temps, rien n’est impossible.» Des Européens heureux. Varsovie a une face A et une face B. La première bigarrée, cosmopolite, dynamique. La seconde sérieuse, grise, terne. Mais l’optimisme est commun à ses deux faces et les sondages montrent que rares sont en Europe les pays où l’on travaille autant et rares sont les Européens aussi heureux. Le pays perce dans les industries innovantes. L’économie dépend moins des grands groupes occidentaux que d’entreprises autochtones moyennes, souvent en mains de leur fondateur, de sorte que la Pologne est peu sensible aux fluctuations de la conjoncture. Pour les jeunes entrepreneurs polonais, les ressentiments antiallemands sont de l’histoire ancienne. Et c’est aussi le cas pour l’homme le plus riche du pays, Jan Kulczyk, 61 ans, avec domiciles à Varsovie et à Zurich, qui pèserait 2 milliards de dollars selon le magazine Forbes. Chevelure longue soignée, costume sur mesure, l’entrepreneur a commencé dans les années 80 à importer des machines agricoles d’Allemagne de l’Ouest. A la chute du Mur, il assuma la représentation générale de Volkswagen en Pologne et contribua à la construction de l’usine VW à Poznan. A l’aide de ses revenus, il profita de la vague de privatisations, notamment de Telekom Polska. C’était la jungle. Il dut témoigner dans diverses affaires de corruption et fut placé sous enquête policière, mais toutes les procédures ont été abandonnées. Aujourd’hui, Kulczyk exploite du pétrole au Nigeria, construit des routes en Afghanistan, explore des gisements gaziers en Tanzanie. Il aime les Allemands, il aime l’Europe, mais l’avenir, il le voit ailleurs. Pour lui, le Vieux Continent est devenu atone, intéressé avant tout à la préservation des avantages acquis. Seul son pays ferait exception: «Naguère, parler d’économie polonaise, c’était presque proférer un gros mot. Le monde doit se raviser. C’est désormais devenu un label de qualité.» Population décomplexée. Les Polonais éprouvent un besoin de rattrapage, ils ne veulent plus être bridés dans leur ascension. Ils ne sont plus des victimes qui s’apitoient sur leur sort. Leur complexe d’infériorité collectif, pétri de leur histoire de mort, d’oppression et de démembrement de la patrie, s’est mué en un sentiment d’assurance et d’ambition dévorante. Selon les sondages, 74% des Polonais pensent que la réunification allemande leur a profité. (Pourtant, le volume d’investissement s’est monté à 1500 milliards d’euros pour les 16 millions d’habitants des nouveaux Länder de l’Est, celui concernant les 38 millions de Polonais à 10 milliards à peine.) Plus des deux tiers d’entre eux ont une opinion positive du rôle que joue l’Allemagne en Europe. Si les vieux clichés demeurent çà et là, c’est surtout dans les campagnes sousdéveloppées, paralysées par la bigoterie et les préjugés. Plongée dans un autre monde. Le trajet vers l’Ukraine ressemble à un voyage dans un temps que l’on croyait depuis longtemps révolu. Plus on s’achemine vers l’est, plus la chaussée devient cahoteuse, plus les villages tombent en ruine, plus le chômage et la pauvreté augmentent. Le passage vers le partenaire de l’Eurofoot 2012 est annoncé par un embouteillage de plusieurs kilomètres: chaque véhicule est contrôlé, l’attente est d’environ 24 heures, les pots-de-vin sont la règle pour avancer plus vite. C’est comme si la frontière germano- polonaise de naguère s’était déplacée de 600 kilomètres plus à l’est, avec ses marchés sauvages, sa contrebande de cigarettes et d’alcool. L’Ukraine est devenue pour la Pologne ce que la Pologne était pour l’Allemagne. Et tout comme Berlin s’était fait le porte-parole magnanime de Varsovie, Varsovie se fait aujourd’hui l’avocat bienveillant de Kiev. A la différence près que, depuis l’échec de la Révolution orange, l’Ukraine officielle ne manifeste guère l’intention de se rapprocher de l’Ouest. Alors les Ukrainiens partent: plusieurs centaines de milliers d’entre eux vivotent en Pologne et y font les petits boulots pénibles dont les Polonais ne veulent plus. Pour eux, la Pologne est un pays béni: si propre, si efficace, si tourné vers l’avenir. © DER SPIEGEL TRADUCTION ET ADAPTATION GIAN POZZY |









