PROFIL Tenzin Gyatso. Né en 1935 d’une famille de paysans de l’Himalaya. A l’âge de 2 ans, il est reconnu comme le 14e dalaïlama. En 1959, la répression chinoise l’oblige à fuir à Dharamsala, au nord de l’Inde, siège du pouvoir tibétain en exil.
Votre Sainteté, la crise économique mondiale pèse sur beaucoup de gens. La peur et le pessimisme s’insinuent partout. Face à cet écroulement, même les managers éprouvent un sentiment d’impuissance. Votre avis nous intéresse sur cette actualité. Comment percevez-vous l’effondrement de l’économie mondiale? Je ne suis pas un spécialiste des questions économiques. J’ai eu cependant un récent entretien sur la crise avec des experts afin d’examiner le phénomène en profondeur. Il apparaît que les causes fondamentales de ce problème global sont en grande partie l’appât du gain excessif, la spéculation et le manque de transparence du système. Nous devrions nous rappeler les principes moraux et éthiques. Si nous traitons cette situation épineuse avec ouverture, sincérité et transparence, les gens en seront réconfortés. La crise nous montre que s’agripper aux seules valeurs matérielles limite notre esprit et notre pensée.
Nous devinons qu’à titre personnel, vous n’avez pas perdu d’argent sur les marchés? Non, je me tiens loin des marchés financiers. Mais ceux qui ne s’intéressent qu’à l’argent et en rêvent même la nuit, ont un problème désormais. Je suis sûr que la crise provoque dans leur esprit certaines turbulences.
Voulez-vous dire que l’argent serait une valeur surestimée? On a besoin d’argent, pour vivre, j’en utilise moi-même. Tout le monde aime l’argent. Mais à part l’argent il y a d’autres valeurs, telles que la cohésion de la famille, la paix intérieure, la méditation et la conscience que les choses matérielles nous limitent. Celui qui prend en compte ces valeurs dans son quotidien se sent moins touché par la crise. Même celui qui a perdu son travail trouve le réconfort auprès de sa famille et de ses amis.
Que répondent les entrepreneurs à cette vision? Voici plusieurs années, je suis allé au Japon. L’économie nippone était très bonne et croissait d’année en année. J’avais alors exprimé aux Japonais ma pensée selon laquelle les valeurs matérielles et l’obligation de croissance les limitaient; qu’ils ne pouvaient pas s’attendre à ce que les choses continuent ainsi indéfiniment. Plus tard, lorsque je suis retourné dans un Japon où l’économie stagnait, un manager est venu vers moi pour me dire qu’il était triste d’avoir voué toute sa carrière et sa vie à l’argent et qu’il allait suivre mon enseignement. Nous devons prendre conscience que la croissance économique a une fin, que tôt ou tard elle nous pousse vers une limite.
Mais est-il possible d’imaginer un marché fonctionnant sans argent, sans appât du gain, sans croissance? Un marché est plus dynamique qu’une économie socialiste planifiée, c’est un fait. Pour autant, les valeurs matérielles et les contraintes à la croissance économique réduisent notre pensée. Les mobiles économiques devraient être l’enthousiasme et la responsabilité globale, au sens d’une compassion. L’argent fait partie de tout cela. Ce sont les pauvres gens, les nations pauvres qui manquent d’argent. En Allemagne, l’écart entre riches et pauvres est relativement réduit. Aux Etats-Unis ou en Inde la différence est énorme. En Chine aussi, les fonctionnaires se sont convertis au communisme capitaliste. Il faut améliorer le niveau de vie des pauvres, l’éducation des enfants et le système de santé à l’échelle mondiale. C’est pour cela que nous avons besoin d’argent, pas pour mener des vies luxueuses. La question décisive doit être celle-ci: l’argent doit-il être distribué pour apaiser l’avidité de quelques-uns ou pour agir dans le sens d’une responsabilité globale?
Mais un top manager peut-il suivre votre ligne? Ne serat-il pas vite rattrapé par ses concurrents plus avides? Bien sûr que des managers, des politiciens ou des scientifiques peuvent travailler en suivant des voix spirituelles, qu’elles soient chrétiennes, musulmanes, hindouistes ou bouddhistes. La question est de savoir si nous ressentons de la responsabilité et de la compassion envers la société. L’enseignement bouddhiste est très holistique: tout dépend de tout. Pour le reste, les religions sont toutes semblables. En clair: bien sûr qu’un manager peut être bouddhiste.
Existe-t-il une économie bouddhiste spécifique, un «buddhist banking» peut-être? J’ai entendu dire qu’une personne avait écrit un livre à ce sujet. Les économies représentent un aspect important des activités humaines qui ont beaucoup à faire avec la motivation. Mais la compassion devrait prendre une place importante pour le manager, car elle conduit à une responsabilité pour le grand Tout et à de l’honnêteté envers les êtres humains. Nous voyons toujours plus, hélas, des cas de corruption, non seulement parmi les managers, mais aussi chez les religieux. En conséquence, les intérêts particuliers passent au premier plan, la religion en est salie.
Comment l’économie de marché va-t-elle évoluer sous l’effet de la crise? Ça je ne sais pas! (Rires). Une réalité en engendre une autre. Cette observation est vraie aussi pour l’économie. A quoi la réalité à venir va-t-elle ressembler au juste? Je ne peux le dire. Nous avons besoin de structures neuves, efficaces. Et nous devons organiser les processus différemment. La pensée économique qui a prévalu jusqu’ici, mais aussi les relations entre Etats, distingue toujours entre «nous» et «les autres». Cependant, désormais nous voilà rattrapés par la réalité. La crise fait tomber cette vision dépassée, nous sommes tous concernés, le monde entier.
A la fin du mois de juillet vous vous rendrez à Francfort, la métropole allemande de la finance. Qu’allez-vous conseiller aux banquiers? Je vais rester quatre jours et donner des lectures bouddhistes, qui s’adressent aussi aux managers. La question centrale sera de savoir comment mener une vie qui nous comble et développer notre compassion. Les forces intérieures et la compassion conduisent à davantage de conscience. J’ai un bon ami qui a été incarcéré pendant dix-huit ans dans un camp punitif chinois. Après sa libération il est venu me visiter en Inde. Il m’a raconté que pendant sa détention il avait ressenti parfois du danger. Je lui ai demandé alors, quel danger? Il m’a répondu en souriant: le danger de perdre ma compassion envers les Chinois.
La compassion comme issue à la crise? La compassion envers les autres êtres humains conduit à nous renforcer intérieurement. C’est ce que j’essaie d’expliquer: la compassion et la rémission sont fondamentales pour le fonctionnement de la société.
© DER SPIEGEL / TRADUCTION MICHEL BEURET
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