Cinq mille, c’est un minimum. Dix mille, ce serait mieux. Au moment où la CIA et le commandement des forces spéciales américaines préparaient la liquidation d’Oussama Ben Laden, le général David Petraeus, qui commande à Kaboul, et l’état-major général à Washington dressaient les plans d’un premier retrait de troupes d’Afghanistan.
L’AFGHANISTAN, C’EST LA GUERRE D’OBAMA. IL NE L’A PAS DÉCLENCHÉE, MAIS IL L’A ADOPTÉE.
Au moment de décider, fin 2009, l’envoi de 30 000 hommes en renfort pour satisfaire les généraux, Barack Obama avait posé une condition: la diminution des effectifs engagés commencerait en juillet 2012. Le président en campagne électorale va tenir, même symboliquement, sa promesse.
Vers la fin de la guerre ?
L’Afghanistan, c’est la guerre d’Obama. Il ne l’a pas déclenchée, mais il l’a adoptée. En 2008, à la conquête de la Maison Blanche, il condamnait l’invasion de l’Irak comme une entreprise absurde, mais il s’engageait à mener jusqu’au bout l’action afghane, guerre juste selon lui après l’agression du 11 Septembre.
Que veut dire «jusqu’au bout»? Du Bureau ovale, le jeune président a pu mesurer que la longue opération, couverte par l’ONU et l’OTAN se délitait dans la corruption et le réveil taliban. Quand les généraux ont exigé un renfort pour écarter un désastre, il a beaucoup hésité, raboté la demande, posé une borne.
L’arrivée de 30 000 hommes en plus a porté ses fruits. Au sud, dans la vallée de l’Helmand et autour de Kandahar, berceau du mouvement taliban, des zones qui étaient il y a un an sous le contrôle quasi total de l’insurrection ont été récupérées, avec l’espoir ténu que l’administration de Kaboul puisse s’y maintenir.
Mais à l’est, le long de la frontière pakistanaise, la situation militaire s’est plutôt dégradée. Des postes isolés ont été évacués, le clan Haqqani, le plus aguerri, amène des renforts du Pakistan voisin. Et la direction des talibans a annoncé samedi le début de son offensive d’été.
Surtout, la guerre s’autoalimente. Le New York Times vient de raconter l’histoire hallucinante d’une route stratégique construite dans l’est entre Gardez et Khost. Pour en assurer la sécurité, les Américains payent grassement un parrain local du nom d’Arafat.
Ils ont découvert que leur homme organise lui-même des attaques sur la route pour démontrer son insécurité et justifier sa profitable protection. En même temps, il verse une portion de ses revenus aux talibans pour qu’ils n’interviennent pas dans son commerce juteux. Ce n’est pas un exemple isolé. Des affaires de ce genre éclatent à tout moment comme de grosses bulles sur un marécage.
Barack Obama sait bien, malgré sa confiance affichée, qu’il faudra en sortir, et que ce sera sa tâche s’il est réélu en novembre 2012. Mais comment partir?
Le drôle de jeu du Pakistan
David Ignatius est un columnist du Washington Post très introduit à la CIA. Il vient de publier un commentaire étonnant, non pas dans son journal, mais dans un quotidien de Beyrouth.
Le meilleur moyen de sortir du bourbier afghan, dit-il, c’est d’accepter que le Pakistan joue un plus grand rôle dans la pacification de son voisin. La proposition paraît extravagante, dans la mesure où le Pakistan, que les talibans utilisent comme base arrière, est tenu à Kaboul pour un fauteur de guerre.
Mais c’est bien le message que transmettent les puissants services de renseignement d’Islamabad, dont Ignatius ne fait pas de mystère pour admettre qu’il est l’intermédiaire.
Les Pakistanais, s’ils ont un pouvoir sur l’insurrection dont les bases sont sur son sol, à Quetta et dans les zones tribales, ont aussi le pouvoir de la contrôler, et de la contraindre à cesser le combat.
L’obsession permanente d’Islamabad, c’est la présence des Indiens en Afghanistan, qui y construisent des routes et ont ouvert plusieurs consulats. Le Pakistan se sent pris à revers, dans un étau, par son voisin géant, son principal ennemi.
Si cette angoisse était allégée, si une influence leur était garantie à Kaboul, les Pakistanais, dit Ignatius, pourraient contraindre les talibans à accepter la constitution afghane actuelle, et à couper tous liens avec al-Qaida.
Cette proposition a été avancée avant l’exécution d’Oussama Ben Laden, dans une demeure protégée à l’intérieur d’une ville de garnison proche de la capitale. Il vivait là depuis cinq ou six ans. A l’insu de toutes les couches de pouvoir à Islamabad? Impossible.
Depuis le début de l’année, les services américains et pakistanais ont eu des échanges fréquents et brutaux. En janvier, un agent de la CIA a abattu deux Pakistanais en pleine rue à Lahore, dans des circonstances mal éclaircies. L’homme a été arrêté, puis relâché en mars sous pression de Washington, malgré la fureur antiaméricaine manifestée par une partie de l’opinion.
Le chef de l’ISI (les services de renseignement pakistanais), Ahmed Shuja Pasha, s’est ensuite rendu à Washington, des généraux américains sont allés à Islamabad. De quoi ont-ils parlé? Allez savoir! Mais le fait est que l’opération contre Ben Laden s’est déroulée, côté pakistanais, selon la partition suivante: nous n’y avons aucune part mais nous ne l’empêchons pas.
Alors, la fin d'Al-Quaida ?
Comme dit un conseiller de Barack Obama, la tête du serpent a été coupée dimanche. Un serpent peut-il vivre sans tête, et sans protecteur aux yeux fermés? La question n’a pas de sens: al-Qaida n’est pas un serpent, mais un ver solitaire.
Les attentats, réussis ou manqués, d’après 2001 ont montré que la bête peut agir par segments autonomes. Un individu isolé peut même faire l’affaire, comme on l’a vu récemment aux Etats-Unis (Times Square et le psychiatre tueur).
Le problème d’al-Qaida, ce n’est pas le spectacle bruyant et sanglant, toujours possible, gratuit et stérile. L’échec de «la base», c’est sa coupure progressive d’avec les masses arabes et musulmanes qui avaient pu prendre un temps les kamikazes pour des Robins des Bois dressés contre l’injustice du monde.
Le reflux de cette illusion est en cours depuis longtemps. Al-Qaida a perdu au rythme des attentats des sympathisants et même des idéologues fondateurs, en même temps que des cadres militaires. Le plus rude coup fut l’Irak, qui était apparu à tout le monde comme un terrain de recrutement et de combat offert sur un plateau par George Bush.
Après trop de sang musulman versé, la mouvance irakienne a été éliminée par ceux-là mêmes – les sunnites – sur lesquels al-Qaida avait voulu se greffer. Le djihadisme global se marie mal avec les combats locaux. On va le voir aussi en Afghanistan.
Mais le coup de grâce, cet hiver, est venu de la très célébrée «rue arabe» qu’on disait acquise aux sirènes radicales. Le peuple est descendu dans les rues, et sa voix a fait entendre de manière assourdissante une dissonance absolue avec les clameurs de haine qui venaient des grottes et des villas fortifiées.
Ses revendications étaient limpides. Son arme était la non-violence. Ceux qui ont perdu la vie étaient juste des victimes tombant sous les balles des sbires salariés. Des martyrs, oui, mais pas des assassins de masse.
Si de nouveaux pouvoirs démocratiques parviennent à se consolider, il est bien possible qu’ils reprennent certaines revendications des radicaux que le bruit des explosions empêchait d’entendre: la justice, les intérêts populaires, nationaux, régionaux, le refus des ingérences et des protections extérieures trop intéressées. C’est déjà ce qu’on voit à l’œuvre en Egypte.
Le besoin de retrouver une place et un rayonnement à la mesure de bientôt cent millions d’habitants. Le refus d’une soumission médiocre et hypocrite. Bientôt peut-être la fin de l’absurde contribution à l’enfermement de Gaza dans sa nasse. Une plus grande fermeté à l’égard d’Israël et pour les droits des Palestiniens. Les conflits ne seront pas écartés, mais ils seront traités par des moyens politiques.
Il y aura encore des bombes naturellement, venant des segments autonomes du ver solitaire. Mais tout le monde verra maintenant qu’elles n’apportent que le malheur et la mort.
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