Hasard de l’histoire… Le vendredi 18 janvier 1946, le petit Joseph Deiss, fils de Joseph, commerçant, et de Marie-Christine Schaller, poussait ses premiers cris à Fribourg.
Huit jours plus tôt, un jeudi, les Nations Unies accouchaient à Londres d’un autre beau bébé: la première Assemblée annuelle de l’ONU.
Et, comme le hasard fait parfois bien les choses, voilà que, le mardi 14 septembre 2010, ces deux «contemporains» seront réunis pour le meilleur ou pour le pire.
L’ancien conseiller fédéral fribourgeois, l’homme qui avait fait rentrer la Suisse dans l’ONU, prendra les rênes du prestigieux aréopage.
Député au Grand Conseil fribourgeois, conseiller national, conseiller fédéral et , aujourd’hui, président de l’Assemblée générale de l’ONU, quelle carrière pour quelqu’un qu’on a souvent décrit sans charisme! A propos, ça vous dérange si on vous appelle le premier citoyen du monde?
Non pas du tout… (Sourire.) C’est même plutôt flatteur. Mais je n’en oublie pas pour autant la difficulté de la tâche qui m’attend.
Je serai le président d’une assemblée où le monde de demain se dessine. D’ailleurs, je suis fasciné par ce qui se passe à l’ONU, malgré les difficultés pour faire avancer certains dossiers.
Mais imaginez qu’un tel espace de débat existe. Qu’on s’y parle, qu’on s’écoute. Si le monde a progressé ces dernières décennies, c’est aussi grâce à l’ONU.
Une sacrée revanche également pour votre canton dont les enfants font aujourd’hui la une des médias, à l’image des Vasella ou de Weck. Et dire qu’il y a encore vingt ans, on se moquait de Fribourg…
En effet, ce qui m’arrive, c‘est aussi très bien pour mon canton. Et j’en suis fier.
Quand j’étais gamin, il faut avouer que Fribourg était à la traîne. Le canton était perçu comme pauvre, faible. Beaucoup de Fribourgeois le quittaient pour trouver du travail ailleurs.
Nos élites s’en allaient. On avait des complexes, alors que, en fin de compte, Fribourg est le canton le plus suisse. Fribourg, cela veut dire «ville libre». C’est totalement helvétique. Ça résume notre état d’esprit.
Quel est le secret de cette «Fribourg Connection»?
Si je prends mon exemple, j’ai vécu dans un contexte bilingue, à la frontière entre l’allemand et le français. Cela m’a appris, comme à d’autres, à nager dans des eaux différentes et à devenir plus agile intellectuellement, de devoir comprendre rapidement de quoi on parle et de s’adapter.
Nous, les Fribourgeois, avons l’habitude de jongler et de jouer le trait d’union entre les mentalités et les cultures.
Mais pourquoi un tel succès aujourd’hui?
Grâce au développement économique et à celui des transports, Fribourg peut conserver une partie de ses élites. Celles-ci ont donc toujours plus ou moins existé, mais elles étaient moins connectées au canton.
Un lien que le congrès Fribourgissima entend renouer le 17 septembre. Une bonne initiative à laquelle je participerai à distance, en vidéoconférence. Et, si ça ne marche pas, ils auront droit à un Deiss en conserve. (Sourire.)
Pardon?
Nous avons enregistré un discours au cas où.
Dites donc, pour quelqu’un de terne, vous ne manquez pas d’humour!
Cette remarque que j’entends à longueur d’année me fait sourire. A la différence d’autres politiciens, je n’ai jamais accepté de faire le guignol pour être dans le journal tous les dimanches. J’ai fait de la politique pour remplir un mandat.
Vous avez tout de même dit que vous alliez être «neutre, ennuyeux et efficace», en tant président de l’Assemblée générale de l’ONU…
Je n’ai jamais dit «ennuyeux». Le journaliste qui l’a écrit n’a pas fait son travail. J’ai parlé de «sérieux», dans le sens de fiable comme une horloge suisse, consistant comme un bon gruyère et multifonctionnel comme un couteau suisse.
Vous sous-estime-t-on parce que vous êtes Fribourgeois?
Quand je me suis présenté en tant «président du monde» dans la série animée américaine South Park, j’ai bien senti que certains journalistes se demandaient comment un Fribourgeois pouvait être reconnu au niveau mondial. Avant un Roger Federer.
Cela me fait sourire. J’ai l’habitude de dire que Fribourg n’est pas un canton périphérique. Et les Fribourgeois n’ont pas de complexes à se faire.
Vous savez, c’est sur les bancs de notre université que j’ai découvert le monde. Elle est une des plus internationales du pays.
Justement quel sera votre travail à New York?
Je ne vais pas à New York pour ma gloriole personnelle. Et je sais très bien que je ne vais pas pouvoir révolutionner l’ONU.
En tant que président de l’Assemblée générale, je n’en aurai ni les moyens et ni le temps. Une année, c’est court. Mon objectif est avant tout de faire avancer les dossiers les plus importants, comme le renforcement de l’Assemblée générale en tant que lieu de la gouvernance globale, ainsi que la réforme du Conseil de sécurité, par exemple.
On attend de moi aussi le courage de dire aux gens: «Il faut y aller.» Je fixerai des dates butoir pour certaines questions. Je saurai me montrer impopulaire parfois.
Cela dit, l’Assemblée générale est aussi un endroit où les pays doivent pouvoir s’exprimer. Il ne serait pas bon d’être trop à cheval sur le protocole. L’ONU est là pour protéger la souveraineté de chacun.
Et pour la Suisse?
Je ne serai pas le président de la Suisse à l’ONU, mais celui de 192 pays.
Cela dit, mon objectif est également de pouvoir transmettre à mon pays ce que j’accomplis à New York: je veux faire comprendre à mes concitoyens que tout ce que les opposants à l’ONU ont prétendu durant la campagne de 2002 est faux.
Pour défendre sa souveraineté, il ne faut pas être qu’un observateur. Il faut être un acteur du processus de décision et, dans ce contexte, la neutralité ne veut pas dire ne pas avoir d’opinion.
Ce qui vaut pour l’ONU vaut-il aussi pour l’Union européenne?
Je ne veux pas me lancer dans un dossier de politique intérieure. Je vous répète simplement que, pour moi, se tenir à l’écart de grandes organisations internationales, c’est abdiquer sa souveraineté.
D’autant que la Suisse n’est pas un petit pays. Bien sûr, elle est peu peuplée, mais notre revenu par habitant est très important et nos investissements à l’étranger nous classent dans les cinq premiers pays du monde. On nous écoute. Nous avons un rôle qui dépasse notre poids spécifique.
Malgré le vote sur l’interdiction des minarets? Ou les affaires fiscales?
Les Suisses ont cru que nous étions mis au ban des nations après le vote sur les minarets ou les discussions autour du secret bancaire. C’est vrai que nous avons été critiqués, mais notre image reste excellente et le monde attend beaucoup de nous. Il ne faut pas le décevoir.
Lire également notre dossier sur la "Fribourg Connection"
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