«Erronés et réactionnaires», voilà comment l’Encyclopédie soviétique qualifia les travaux de l’économiste russe Nikolaï Dmitrievitch Kondratieff. Quant aux sbires de Staline, ils fusillèrent le directeur de l’Institut de conjoncture de Moscou en 1938, après l’avoir envoyé sept années au goulag. Mais que reprochait-on à ce passionné de statistiques, autrefois conseiller écouté de Lénine? Entre autres choses, d’avoir développé l’idée selon laquelle les économies capitalistes connaissaient de longues phases de croissance suivies de dépressions, tout aussi longues. Or, cette alternance de cycles économiques contredisait l’antienne du régime soviétique qui voulait qu’à la suite de Karl Marx (lire le premier volet de cette série dans L’Hebdo du 9 juillet 2009), le capitalisme finirait inéluctablement dans le mur. Insupportable, la perspective tissée par Nikolaï Kondratieff le mena devant le peloton d’exécution. Mais ses idées – souvent vues comme une curiosité par la science économique – lui survécurent. Aujourd’hui, après deux ans de crise mondiale, le fait que le capitalisme puisse connaître de profonds passages Àvide relève du poncif. Pourtant, malgré la crise asiatique (1998-1999) ou l’effondrement de la bulle internet (2000), nombreux étaient les savants qui imaginaient la course des économies de marché sous les traits d’une ascension sans à-coups. Au pire, assenaient les mêmes, le cycle des affaires devait-il connaître de brefs ralentissements conjoncturels. A la fin du XIXe siècle, puis surtout après la Première Guerre mondiale, les économistes d’antan s’interrogent sur ces fluctuations du capitalisme. Précurseur en la matière, le Français Clément Juglar – dont les archives reposent à l’Université de Lausanne – repère, en 1860, l’existence tous les huit ans en moyenne de phases d’expansion et de ralentissement des affaires. S’inspirant des cycles de Clément Juglar, l’Américain Joseph Kitchin décèle, en 1923, dans les statistiques de son pays et de la Grande-Bretagne, des cycles de très courte durée, environ quarante mois. Toujours en alternant expansion, puis contraction. Certes, acquiesce alors Nikolaï Kondratieff, tout cela fait sens, mais il existe aussi des tendances plus lourdes et de longue durée.
Fine mouche. Quelle est la découverte que fait l’économiste et statisticien russe? Esquissée en 1922, complétée et publiée trois ans après (avant d’être traduite en anglais en 1935 seulement), son hypothèse est la suivante: en compilant des centaines de statistiques anglaises, françaises et, dans une moindre mesure, américaines et allemandes, il confirme l’existence d’un cycle économique d’une durée d’environ un demi-siècle. Chaque cinquante à soixante ans en effet, une période de près d’un quart de siècle d’expansion (A) précède une phase de ralentissement de même durée (B). Niveau des salaires dans l’agriculture ou dans l’industrie anglaise, du commerce extérieur français ou, encore, de la production de charbon en France et en Grande-Bretagne, tous ces indicateurs montrent à l’évidence la présence de cycles réguliers dans les principaux pays capitalistes et ce, depuis la fin du XVIIIe siècle. Petit bémol, reconnaît cependant le Russe, la synchronisation des cycles entre ces différents pays varie ça et là. Dans ses travaux, Nikolaï Kondratieff décrit deux cycles complets. Le premier de ceux-ci débute entre 1780 et 1790 pour s’achever entre 1844 et 1851; le point de retournement du cycle se situant entre 1810 et 1817. Quant au second cycle, il s’amorce à la suite du premier, soit entre 1844 et 1851, puis court jusqu’entre 1890 et 1896. Ici, le déclin commence entre 1870 et 1875. Mais c’est avec le troisième cycle que le théoricien va fonder sa notoriété, voire sa légende. Et pour cause, car cette troisième onde longue démarre à la fin du XIXe siècle pour terminer sa phase haussière (A) entre 1914 et 1920, soit en plein sur la Première Guerre mondiale. La phase B du cycle, son déclin, se déroule dès 1920 pour s’achever à la fin des années 1940, en même temps que le second conflit mondial et après la crise des années 1930.
Corrélation n’est pas raison. Pour beaucoup, Nikolaï Kondratieff et sa théorie des cycles possèdent donc une dimension prédictive. D’autant plus que, par extrapolation, sa quatrième onde devait «coller» assez bien à une réalité historique: la période des trente glorieuses (l’expansion des années 1950-1975, suivie du marasme des années 19752000). Bref, la crise actuelle préfigure peut-être l’entrée dans un cinquième cycle... et vingt-cinq ans de croissance. Futurologie mise à part, l’aspect mécanique ainsi que des erreurs de calculs et reports entachent, comme l’ont pointé bien des critiques, les travaux de Nikolaï Kondratieff. Mais plus que cela, la récurrence statistique des cycles n’explique en rien leur existence, leur nature et leur persistance. La découverte de corrélations ne remplace pas la recherche des causes de l’expansion, puis du déclin capitaliste. Car en effet, l’explication de l’économiste reste fruste. A mesure que la phase de croissance se déroule, dit-il, les capitaux à investir – comme les ressources matérielles – se raréfient et leur coût augmente. Capitaux et ressources en voie d’épuisement amorcent le déclin, puis la crise. La découverte de nouvelles ressources, à l’instar des mines d’or en Australie et en Californie au milieu du XIXe siècle, permet de relancer une nouvelle phase d’accumulation et d’expansion.
Des continuateurs tous azimuts. Malgré leurs limites, les écrits de Nikolaï Kondratieff vont ouvrir de multiples chantiers intellectuels, y compris chez des économistes marxistes comme Ernest Mandel. D’autres chercheront à creuser le sillon entre fin de cycle et guerre. Chez des historiens, comme le Français Fernand Braudel, on démontrera que les fluctuations longues des prix entrevues par l’économiste russe apparaissent avant la révolution industrielle. Et dans la continuité de Fernand Braudel, l’Américain Immanuel Wallerstein identifiera, lui, des mouvements de longue durée au XVIe siècle comme autant d’empreintes de l’émergence de l’économie-monde capitaliste. Ignoré dans sa discipline, Nikolaï Kondratieff trouvera pourtant en la personne de l’économiste autrichien Joseph Schumpeter un supporter fervent. Une partie des «cycles de Kondratieff», ainsi que les nomme Joseph Schumpeter, reflète en réalité des moments d’innovation. Lors des phases A, de nouvelles technologies se développent et se diffusent aux structures de production jusqu’à essoufflement. Ainsi, le premier Kondratieff est le cycle de la machine à vapeur, du textile, bref, de la révolution industrielle. Le deuxième Kondratieff reflète la poussée du chemin de fer. L’électricité et la chimie amorcent un troisième cycle long. Reste dès lors une question. Après le pétrole, l’aviation et l’électronique, marques de fabrique d’un quatrième cycle, le prochain Kondratieff sera-t-il celui des systèmes d’information et des télécommunications? C’est ce que beaucoup croyaient, il y a quelque temps encore, avant l’éclatement de la bulle internet.
PROFIL Nikolaï Kodratieff: né le 4 mars 1892, Nikolaï Kondratieff étudie à l’Université de Saint-Pétersbourg, sous l’aile de Mikhail Tugan Baranovsky. En 1920, il fonde l’Institut de conjoncture à Moscou et, dès 1921, influence la nouvelle politique économique de Lénine. Depuis 1926, ses écrits lui attirent les foudres de Staline qui, en 1931, le fera déporter au goulag. Le 17 septembre 1938, il y sera fusillé.
À LIRE «The Long Waves in Economic Life», de Nikolaï Kondratieff, The Review of Economics and Statistics, volume 17, numéro 6, novembre 1935. «Les grands cycles de la conjoncture», de Nikolaï Kondratieff, Economica, 1992.
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