Barack Obama aura-t-il le choix? Le Prix Nobel de la paix 2009 pourrat- il se passer de bombarder le Yémen alors qu’il a annoncé son intention d’éradiquer al-Qaida qui utilise le pays de la péninsule Arabique comme base arrière? Pour les experts, c’est clair comme de l’eau de roche: les USA vont ouvrir un nouveau front dans leur guerre contre le terrorisme. Ce n’est qu’une question de temps. Les drones et les avions américains sont déjà en activité dans le ciel yéménite. Tout comme les conseillers militaires sur le terrain. Et la visite samedi à Sanaa du général David Petraeus n’a eu, semble-t-il, qu’un seul but: baliser le terrain en vue d’une opération d’envergure. «L’Irak est une guerre d’hier. L’Afghanistan est celle d’aujourd’hui. Si nous n’agissons pas de façon préventive, le Yémen est celle de demain», a fait remarquer le démocrate Joseph Lieberman, président de la commission sénatoriale de la Sécurité intérieure. Alors que le président américain voulait rompre avec les «busheries» afghanes et irakiennes de son prédécesseur, le voilà va-t-en-guerre. Oublié son discours du Caire où il avait lancé un grand «salam aleikoum» au monde musulman. Oubliées ses promesses d’en finir avec le sang et les larmes. Obama est rattrapé par la réalité. Les USA, malgré les milliards investis pour améliorer leur sécurité, sont toujours dans la ligne de mire des djihadistes se réclamant de la nébuleuse de Ben Laden. L’attentat manqué du 24 décembre 2009 sur un avion assurant la liaison Amsterdam-Detroit l’a prouvé de manière cinglante. Après l’Irak, l’Afghanistan, le Pakistan ou le Sahel, voici donc venue l’heure du Yémen, le pays le plus pauvre du monde arabe où sévit une terrible famine depuis plusieurs années. Décryptage en quatre questions.
01: Le Yémen, le maillon faible de la péninsule Arabique?
Assurément. Qui se souciait du Yémen avant qu’Obama n’en fasse une de ses priorités? Personne, alors que ce pays de 24 millions d’habitants est empêtré dans une guerre civile meurtrière depuis quatre ans, depuis que la minorité chiite zaïdite, appuyée par l’Iran, combat âprement les troupes gouvernementales soutenues par l’Arabie saoudite. Quels médias occidentaux avaient même évoqué les bombardements de la frontière nord du Yémen par l’aviation saoudienne il y a quelques semaines? Ou l’attaque sanglante d’un camp des Houthis, les rebelles chiites, par l’armée yéménite en décembre? De nouveau personne alors que l’armée américaine a signé avec Sanaa le 5 novembre un accord militaire de soutien logistique et de conseil. L’objectif: venir à bout des nombreuses poches de rébellion du Nord, mais aussi du sud sécessionniste. Aujourd’hui, Sanaa et Washington, mais aussi Riyad qui a promis d’aider financièrement son voisin, et Londres font donc front commun. Et leur cible est toute désignée: «Al-Qaida pour la péninsule Arabique (AQPA).»
02: Un bastion d’al-Qaida?
Clairement oui. Le journaliste Abdel Bari Atwan raconte que lors de sa rencontre avec Ben Laden en 1996 dans les montagnes afghanes de Tora Bora, le leader d’al-Qaida lui avait confié qu’il serait plus en sécurité dans les vallées du Yémen. C’est un peuple courageux qui le protégerait, avait-il ajouté. L’homme n’a pas oublié que sa famille est originaire du sud du pays. Il sait aussi que sa population est probablement la plus antiaméricaine et la plus antioccidentale du monde. Près de la moitié des prisonniers (91 sur 198) toujours retenus dans la prison de Guantanamo dans le cadre de la lutte contre le terrorisme sont d’ailleurs de nationalité yéménite. Autant dire qu’Umar Farouk Abdulmutallab, le jeune Nigérian de 23 ans qui a tenté de faire exploser le vol Amsterdam-Detroit n’est pas le premier étranger recruté à Saana par al-Qaida à s’en prendre aux intérêts américains. Si la première attaque remonte à 1992, la plus spectaculaire fut celle du navire américain USS Cole en 2000 dont la coque a été perforée par une embarcation piégée, tuant 17 marins et en blessant 50 autres. Reste que l’organisation qui compterait entre 500 et 1000 hommes ne contrôle pas pour autant le Yémen qui n’a encore rien de l’Irak et de l’Afghanistan même si une quinzaine de touristes étrangers y ont perdu la vie depuis 2007. Et personne, même pas la CIA, n’est capable d’indiquer le nombre de bases d’entraînement dont disposeraient les sbires de Ben Laden dans le pays de la mythique reine de Saba.
03: Obama veut-il redorer son blason?
Oui. Pourquoi les USA désignent-ils aujourd’hui le Yémen comme une nouvelle cible et surtout comme un futur sanctuaire pour des groupes islamistes alors que le label de Ben Laden a pris racine il y a longtemps déjà dans cette société tribale où les hommes, dès leur plus jeune âge, portent une kalachnikov en bandoulière? La réponse est simple. Obama qui va soutenir le régime pourri du président Ali Abdullah Saleh veut montrer au monde et surtout à l’opinion publique sa capacité de défendre les intérêts de son pays. Il cherche également à corriger les ratés de ses propres services de renseignement qui n’ont pas vu venir l’attentat manqué du 24 décembre. Malgré les avertissements de leur allié britannique. Obama, au plus bas dans les sondages, espère ainsi redorer son blason en coupant l’herbe sous les pieds de l’opposition républicaine qui l’accuse de ne pas être un vrai chef de guerre. En allumant ce troisième front et en jouant sur la corde sensible de la peur du terrorisme, il fera aussi oublier les fiascos irakien et afghan. Le tout pour une somme modique en comparaison des milliards investis à Bagdad et Kaboul. Le Pentagone, qui a alloué 70 millions de dollars pour équiper les Yéménites, a en outre promis un doublement de son aide financière ces prochains mois. L’enjeu est de taille pour les Américains et leurs alliés. Ils veulent éviter que le Yémen ne se transforme en un centre mondial de recrutement de jeunes djihadistes et en une base de lancement pour des attaques islamistes contre des cibles occidentales. Autre souci: sécuriser les 1500 kilomètres de côtes yéménites sur le golfe d’Aden et sur la mer Rouge. Cet axe maritime, un des plus stratégiques de la planète, est le théâtre d’attaques de pirates de plus en plus régulières.
04: Le président yéménite, le grand gagnant?
Sans aucun doute. L’un des principaux bénéficiaires de l’escalade n’est autre que le dictateur yéménite Ali Abdullah Saleh. Lui qui n’a jamais hésité à jouer les tribus les unes contre les autres pour garder son pouvoir, lui qui a pactisé avec les islamistes allant jusqu’à signer un accord de non-agression avec al-Qaida doit faire face aujourd’hui à trois rébellions alors que son pays, en plein chaos, est en quasi-faillite. Saleh compte bien recevoir une aide étrangère massive alors que la production yéménite du pétrole s’est effondrée. «La communauté internationale ne doit pas priver le Yémen du soutien dont il a besoin pour s’attaquer à l’extrémisme», a souligné le premier ministre britannique Gordon Brown qui organise une réunion internationale sur le sujet le 28 janvier à Londres. Saleh a désormais la bénédiction des Occidentaux pour en finir avec ses opposants. Qu’ils soient islamistes ou non.
LES ACTEURS DE L’ATTENTAT MANQUÉ DU 24 DÉCEMBRE
Le 24 décembre 2009, Umar Farouk Abdulmutallab, 23 ans, Nigérian de bonne famille, embarque sur le vol 253 Amsterdam-Detroit de la compagnie Northwest Airlines. Peu avant l’atterrissage, il tente de mettre à feu des explosifs. Sans succès. L’attentat manqué est ensuite revendiqué par «al-Qaida pour la péninsule Arabique (AQPA)», dont les leaders se sont réjouis que Abdulmutallab ait pu passer «à travers toutes les barrières de sécurité pour son opération, brisant le grand mythe du renseignement américain». Depuis, c’est l’escalade et le Yémen est devenu l’une des priorités de Barack Obama. L’armée yéménite a d’ailleurs lancé le 5 janvier une offensive d’envergure contre al-Qaida dans trois provinces du pays.
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