QATAR
Le nouvel ogre mondial

Par Patrick Vallélian - Mis en ligne le 19.07.2012 à 12:28

Fort de ses montagnes de pétrodollars, le minuscule Qatar achète à tout va ces derniers mois. Du sport à l’immobilier en passant par les hôtels, les banques et même la célèbre marque de mode italienne Valentino, la boulimie d’investissements du micro-émirat du Golfe semble sans limites.

Ce 2 décembre 2010, Hamad ben Khalifa al-Thani, l’émir du Qatar, tient dans ses mains le monde. Plus précisément la Coupe du monde de football qu’il soulève comme un trophée devant les yeux médusés des officiels sagement assis dans la grande salle de la Fédération internationale de football (FIFA) à Zurich. Le Qatar, ce micro-Etat du Golfe persique, grand comme la Suisse romande avec ses 11 400 km2 et son 1,7 million d’habitants dont 85% d’expatriés, vient de coiffer l’Australie, le Japon, la Corée du Sud et les Etats-Unis d’Amérique dans la course à l’organisation du championnat de 2022. L’émirat, leader mondial dans la production de gaz liquide, sera le premier pays du Moyen-Orient à accueillir l’événement sportif le plus regardé avec les Jeux olympiques.Sur la scène, aux côtés du Suisse Sepp Blatter, président de la FIFA, le chef du clan des Al-Thani entend déjà les grincheux qui crient au scandale en jurant qu’il sera impossible de jouer sous un soleil de plomb, quand le thermomètre flirte avec les 50 °C... Il sait qu’on l’accusera d’avoir acheté la FIFA avec sa promesse d’investir 100 milliards dans la fête du foot. Mais ce jeudi-là, soit quelques semaines avant que le feu de la révolte n’embrase le monde arabe, ce roi «aux allures de gentil nounours», comme le décrit un Occidental qui a longtemps vécu au Qatar, semble s’en moquer. Le quinquagénaire débonnaire a même du mal à cacher un sourire enfantin derrière sa grosse moustache noire. L’homme est visiblement ravi. Comblé. 


Despote éclairé. Un «gentil nounours», le cheikh Hamad? «Au contraire», corrige Robert Ménard, fondateur et directeur de Reporters sans frontières qui a dirigé, entre 2008 et 2009, le Centre de défense de la liberté des médias, à Doha, la capitale qatarie qui a triplé de volume depuis les années 90. «C’est surtout un militaire de formation qui en a gardé les attitudes. Il a tout du despote éclairé.» Et rien ou presque d’un démocrate. Ce Bédouin règne sur une société à l’islam wahhabite rigoriste, qui cultive un apartheid discret, et qui laisse le plus souvent les femmes s’épanouir... à la maison. Mais qui s’en plaindra dans cet émirat où l’Etat, protecteur, omniprésent, n’exige aucun impôt et paie tout: éducation, santé, eau, électricité, mariage, logement... La paix sociale a un prix. Le nouvel ogre mondial le connaît et le paie. Car Hamad ben Khalifa al-Thani est aussi et surtout un homme d’affaires avisé, plus malin qu’intelligent, dit-on, obstiné et prêt à tout comme le prouve son histoire personnelle. Un exemple? S’il prend les rênes du royaume en 1995, c’est parce que lui, le prince héritier, en a chassé son père le cheikh Khalifa, alors en villégiature à Genève. Un père qui avait lui-même débarqué son cousin en 1972 et qui, depuis, confondait la caisse de cet Etat féodal avec son portemonnaie. Mais, surtout, Khalifa – qui tentera en 1996 de renverser son fils avec l’aide des Saoudiens – limitait l’exploitation du North Dome Field, la plus vaste bombonne de gaz du monde, par peur des Iraniens qui partagent au nord cette énorme réserve et qui auraient pu – à l’époque du moins – écraser d’un revers de la main ce moustique sunnite. L’émir, lui, avait compris que l’avenir du Qatar passait par ce champ de 6000 km2. Il voit juste. C’est une mine d’or. Pour un siècle au moins. Peut-être plus. «On est loin de l’économie très artificielle de son voisin Dubaï qui s’est construite sur du vent et du sable», note Robert Ménard, auteur de Mirages et cheikhs en blanc, (Ed. du Moment, 2010). «Dubaï servira néanmoins de modèle de développement au Qatar», ajoute l’économiste suisse Nabil Malek, qui a longtemps travaillé dans la région, notamment pour le compte de l’Union bancaire privée. Il en a tiré un livre sur la face sombre de Dubaï (Dubaï, la rançon du succès, Ed. Amalthée, 2011), bientôt réédité. «L’émir participera lui aussi à cette compétition insensée des pays du Golfe dans la construction de mégaprojets». 


Un trésor de guerre de 700 milliards. A la différence de l’émir de Dubaï Mohammed ben Rachid al-Maktoum, lui en a les moyens. Illimités. Grâce à l’appétit démesuré de l’économie mondiale pour l’or noir qui a provoqué, dans les années 2000, l’envolée des prix à des niveaux stratosphériques. «Il a réussi à amasser un «Himalaya de dollars», ironise Alain Chouet, ancien maître espion français mais, surtout, spécialiste de la région. Que faire dès lors de cette énorme fortune? Méfiant à l’encontre de l’influence étrangère, mais conscient qu’il doit ouvrir son pays, l’émir va créer son fonds souverain en 2005, le Qatar Investment Authority (QIA). Sur le modèle des Koweïtiens ou des Singapouriens qu’il cite souvent en exemple. C’est finalement ce trésor de guerre qui va permettre au Qatar de profiter de la crise financière de 2008 et du manque de liquidités en Occident pour investir à tour de bras. Porsche, Credit Suisse, Vinci, Harrods ou encore le couturier italien Valentino dernièrement (voir notre carte en pages 34 et 35), sa liste d’achats est longue, variée, un brin chaotique, reconnaît Nabil Malek en admettant que certaines affaires ne le sont pas toujours, qu’il y a des soupçons de corruption et que des pontes du régime touchent leur commission de 10% ou 20% sur certaines transactions. 


Pas des sots. Mais au fait, pourquoi une telle boulimie d’investissements? «Tout d’abord pour préparer l’après-or noir dans un pays désertique qui importe plus de 90% de ses biens de consommation, nourriture comprise, estime Alain Chouet. Les Qataris ne sont pas des sots. Ils achètent tout ce qui n’est pas dans le pétrole. C’est une question de diversification.» Et puis, ils ne sont pas pressés côté rendements. Ils ont le temps.Mais c’est aussi une question de pouvoir. Pour le Qatar, cette voracité dépensière, cet appétit gargantuesque est avant tout une diplomatie du chéquier. En gros, ils dépensent pour exister sur la carte mondiale et sur la scène internationale où le Qatar joue aussi le rôle très helvétique de la médiation. Une forme de revanche aussi pour l’émir, qui, enfant, passait son temps à expliquer aux douaniers européens ou américains où se trouvait son pays lorsqu’il montrait son passeport. «Pour les Qataris, le monde est comme un Monopoly», souligne Ahmed Benchemsi, chercheur sur le Moyen-Orient à l’Université californienne de Stanford. «Ils prennent des positions avec leurs investissements afin d’accumuler le maximum de leviers de pouvoirs.» C’est ce que les experts appellent le soft power qatari qui doit beaucoup aussi à Al Jazeera, l’île en français, que l’émir lance en 1996.


Al Jazeera, pièce maîtresse. Très rapidement, la première chaîne d’information continue en arabe se fait un nom. Elle devient incontournable au Moyen-Orient, sa liberté de ton, son audace ainsi que sa diffusion par satellite difficilement censurable faisant trembler – puis tomber – les dictateurs de la région. Un succès qui fait l’affaire de l’émir qui l’utilise comme un outil politique parfois pour ménager al-Qaida en relayant ses communiqués ou pour tacler un autre dirigeant arabe avec des révélations exclusives... «Al Jazeera est la pièce maîtresse du dispositif d’influence des Qataris», souligne Ahmed Benchemsi. Un dispositif qui lui non plus ne doit rien au hasard. Pour le cheikh, ces liens économiques tissés patiemment avec la France, la Grande-Bretagne, les USA ou l’Allemagne sont son «assurance vie». «Cheikh Hamad sait qu’il est assis sur un siège éjectable dans ce pays très conservateur où beaucoup estiment qu’il va trop vite avec ses réformes», analyse Robert Ménard. Il a d’ailleurs failli être déposé en 2009 lors d’un coup d’Etat organisé par son cousin Hamad ben Jassim ben Jaber al-Thani, le très puissant premier ministre, ministre des Affaires étrangères et patron du QIA. Une affaire qui s’est terminée sans effusion de sang, discrètement. Seuls quelques officiers de la petite armée nationale ont fini derrière les barreaux. Le puissant cousin, lui, n’a même pas été inquiété. Jusqu’à la prochaine fois. Mais la menace est aussi extérieure. Le Qatar est pris en sandwich entre l’Iran au nord, chiite, et l’Arabie saoudite, au sud, qui n’entend pas perdre le leadership wahhabite sans se défendre. Deux immenses voisins qui le croqueraient avec gourmandise si l’émir, qui a toujours eu peur de se faire avaler comme le Koweït par l’Irak en 1990, n’avait pris le soin de s’offrir quelques garanties occidentales sous la forme d’une base militaire américaine, de juteux contrats d’armement avec la France et de bonnes relations avec Israël où le boss des Al-Thani va chasser à l’occasion. 


Djihad économique. Et jusqu’à aujourd’hui, la stratégie est gagnante. Mais est-elle dénuée d’arrière-pensées pour autant? En clair, faut-il s’inquiéter de ce pays qui veut être l’ami de tout le monde? «Dans l’absolu, ce transfert de richesses gigantesque entre les pays consommateurs de pétrole et les pays producteurs de pétrole est un facteur de déstabilisation de l’équilibre mondial», indique Nabil Malek. Mais l’ancien banquier helvétique voit un autre risque: celui de l’islamisme que le Qatar soutient activement à Gaza, en Libye, en Tunisie, en Egypte – le Frère musulman Mohamed Morsi leur doit sa présidence – ou en Syrie où le Qatar fournit armes et financement à la rébellion sunnite. «Pour moi, l’appétit qatari peut être aussi vu comme du djihad économique», prévient Nabil Malek. «C’est une manière de promouvoir l’islam et de montrer sa force et sa grandeur. Au fond, les Qataris ont compris que pour imposer la charia, il était plus facile d’investir que de faire la guerre. Aujourd’hui, ils tissent leur toile. Mais demain, qui vous dit qu’ils n’exigeront pas que Miramax ne tourne que des scènes conformes à l’islam.» Comme si, finalement, le Qatar moderne et dynamique n’était qu’une illusion? Qu’un mirage du désert peuplé de cheikhs en blanc qui viendront un jour réclamer leur dû?

 


 

En quelques dates

XVe siècle Rivalités entre les différentes puissances européennes (France, Grande-Bretagne, Pays-Bas et Portugal) pour le contrôle de la côte sur le Golfe persique.

1868 La famille Al-Thani prend possession du Qatar, rattaché nominalement, depuis 1538, à l’Empire ottoman.

1916 L’émirat devient un protectorat britannique.

1940 Découverte du pétrole, dont l’exploitation commence en 1949.

1971 Le Qatar proclame son indépendance.

1990 L’émirat autorise le déploiement sur son sol de la coalition internationale, menée par les Etats-Unis, après l’invasion du Koweït par l’Irak (2 août).

1992 Signature d’un accord de défense avec les Etats-Unis.

1995 Khalifa ben Hamad al-Thani, au pouvoir depuis 1972, est renversé par son fils aîné Hamad ben Khalifa, 43 ans. 

1996 Création de la chaîne satellitaire Al Jazeera. Israël ouvre un bureau de représentation commerciale à Doha. 

1997 Ouverture de la Bourse de Doha.

2002 Installation du commandement central des Forces américaines dans le Golfe qui dirige l’année suivante la campagne militaire contre le régime de Saddam Hussein.

2003 Nouvelle constitution adoptée. 

2005 Création de Qatar Investment Authority, le fonds souverain qatari. C’est la même année qu’est fondé Qatari Diar. 

2006 Fondation de Qatar Holding. 

2008 Création de l’OPEP du gaz qui s’installe à Doha. Seize pays en font partie, dont l’Iran, la Russie, l’Algérie et, bien sûr, le Qatar. 

2010 Inauguration du Musée arabe d’art moderne. L’émirat est choisi pour organiser la Coupe du monde de football en 2022.

2011 Qatar Holding nouvel actionnaire du Credit Suisse.

2012 La Suisse ouvre une ambassade à Doha. 

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