«Nous sommes en Afghanistan pour empêcher le cancer terroriste de se répandre dans tout le pays. Mais ce cancer a aussi pris racine au Pakistan. C’est pourquoi nous avons besoin d’une stratégie qui fonctionne des deux côtés de la frontière», déclare Barack Obama le 1er décembre quand il a exposé sa nouvelle stratégie. Plus que l’Afghanistan, le Pakistan constitue la menace numéro un pour les Etats-Unis: d’une part parce que ses zones tribales, le long de la frontière afghane, sont le sanctuaire historique d’al-Qaida et des talibans, et d’autre part parce qu’il possède l’arme nucléaire. «Le Pakistan est l’épicentre de la violence extrémiste pratiquée par al-Qaida. C’est de là qu’ont été planifiées les attaques du 11 septembre 2001. C’est de là qu’il pourrait y en avoir d’autres. Il n’y a pas de danger plus aigu.» Son conseiller à la sécurité James Jones a multiplié les visites chez le chef de l’armée, le général Kayani. En donnant le message suivant: «Le président américain a l’intention d’intensifier sa lutte contre al-Qaida et ses alliés violents. Cela implique davantage d’opérations pour frapper leurs sanctuaires pakistanais et le Pakistan doit pleinement coopérer.» Selon le New York Times, la CIA prévoit une intensification des bombardements aériens (drones) sur les zones tribales et le Baluchistan, l’envoi d’espions et des opérations à l’intérieur du pays. La véritable guerre contre le terrorisme se joue de facto au Pakistan, source et nerf du conflit afghan. L’administration Obama, déterminée à agir «à la source», a renouvelé son aide militaire de 1,5 milliard de dollars par an – doublée d’une aide à la reconstruction. Elle a mis en garde Islamabad, dont les services secrets (ISI) sont accusés de jouer un «double jeu» avec les islamistes: «Il n’y aura pas de chèque en blanc.»
Maintenant, tout dépend du degré de coopération d’Islamabad. Comme l’expose le spécialiste français d’al-Qaida Jean-Pierre Filiu, «la clé de la dynamique “AfPak” est le degré de coopération entre l’armée pakistanaise et les drones américains. Au Pakistan, les Etats-Unis sont dans une logique de guerre “avec” et non “contre”. Mais tout dépend aussi de la volonté de certains au sein de l’establishment militaire de lutter contre les talibans afghans et al-Qaida qui, jusqu’ici, bénéficient de leur protection pour des raisons stratégiques.»
01 Le double jeu pakistanais…
L’armée pakistanaise, sous ultimatum américain, est obligée de lutter contre les talibans. Mais si elle lutte contre les talibans pakistanais (le TTP de Hakimullah Mehsud) qui frappent au Pakistan, elle ne combat pas les talibans afghans et les réseaux liés à al-Qaida qui passent de l’autre côté de la frontière et attaquent les forces alliées en Afghanistan. «Pour vous les Occidentaux, c’est un “double jeu”. Pour nous, c’est un “jeu nécessaire”. Nous n’avons pas les mêmes objectifs. Ce qui nous importe est de contrer l’Inde qui cherche à nous prendre en étau depuis l’Afghanistan. Les talibans afghans nous servent à cela», témoigne Ashraf Ali, correspondant pour la BBC.
Depuis le 17 octobre, l’armée pakistanaise est en guerre au Waziristan, noyau dur des talibans (afghans et pakistanais) et des combattants d’al-Qaida (le réseau Haqqani et le Mouvement islamique d’Ouzbékistan). Elle s’inquiète de l’envoi de 30 000 soldats américains en Afghanistan. «Une intensification des combats contre les talibans en Afghanistan va naturellement les refouler de l’autre côté de la frontière, chez nous. Ce qui va compliquer notre mission au Waziristan», a averti M. Qureshi, ministre des Affaires étrangères. Mais ce qu’Islamabad redoute encore plus, ce sont des drones sur la province du Baluchistan, frontalière avec le sud-est de l’Afghanistan, dont la capitale Quetta n’est qu’à trois heures de route de Kandahar, fief des talibans afghans. C’est dans cette capitale qu’oeuvreraient les leaders des talibans du mollah Omar, raison pour laquelle elle est surnommée la «Quetta Choura» (Conseil de Quetta, ndlr). Selon des journalistes pakistanais et militaires bien informés, ces dirigeants auraient quitté la ville pour se réfugier à Karachi, la mégapole pakistanaise de 18 millions d’habitants où la CIA ne peut lancer de drones. «Ça fait déjà trois mois que l’ISI a conseillé à la Choura de “déménager”, craignant des attaques imminentes», confie Rahimullah Yousoufzai, éditeur du quotidien The News, étroitement connecté avec les chefs talibans. De son côté, Anne Patterson, ambassadrice américaine au Pakistan, a averti le 28 septembre que Quetta était l’une des priorités de Washington. «Nos troupes sont stationnées de l’autre côté de la frontière. Elles sont prêtes.» Rien n’est donc exclu…
02 La guerre clandestine des Américains
«On ne sait pas réellement qui ils sont ni ce qu’ils font. Mais ils sont là, et de plus en plus: à Islamabad, à Peshawar et dans les zones tribales, à Quetta, à Karachi… Les Américains savent très bien que la menace vient du Pakistan. Ils agissent, mais dans l’ombre», affirme Rahimullah Yousoufzai.
La version officielle, selon Anne Patterson, c’est que «le Gouvernement américain est de plus en plus impliqué pour aider le Pakistan. Nous devons sécuriser notre personnel, nos projets, nos intérêts.»
«Off the record», c’est bien sûr une toute autre version. Experts, journalistes et même cadres de l’armée avancent que les Etats-Unis infiltrent les sanctuaires terroristes dans les zones tribales avec des agents de sécurité locaux d’InterRisk, qu’ils emploient via leurs agences DynCorp et Blackwater au motif d’assurer la sécurité du personnel et des projets de l’USAID (United States Agency for International Development) dans ces zones. «Les Américains ont besoin d’identifier leurs cibles. Qui d’autre que des locaux peuvent les renseigner sur la localisation, les activités et les réseaux terroristes?» précise Mansur Mehssud, expert pour de nombreux think tanks occidentaux. «Ils ont si peu confiance en l’armée pakistanaise et leurs services secrets complices des talibans qu’ils nouent leur propre réseau, parallèlement à leur coopération avec l’armée pakistanaise.»
On parle aussi de la présence de «marines». «Il est officiel que des “marines” entraînent nos Frontier Corps. Mais dans le camp de Warsack où je suis allé récemment, il y avait 25 marines initialement, et 78 aujourd’hui», atteste cet éditeur réputé du News. Présence tout aussi troublante de «marines» au Sihala Police Training College de Kahuta, en banlieue d’Islamabad. Ansar Abbasi, journaliste d’investigation, précise: «Huit Américains y entraînent la police et, dans l’enceinte du collège, ils ont construit leurs bureaux dont les fenêtres donnent sur Kahuta Road. Le principal site nucléaire du Pakistan est au bout de la rue.» Or, nul ne doute que les Américains cherchent à garder un œil sur les installations sensibles qu’ils redoutent de voir tomber aux mains des islamistes.
Info ou intox? Que le Pakistan soit la priorité des Etats-Unis, c’est un fait. Qu’ils se donnent les moyens d’agir là où c’est nécessaire, c’est compréhensible. Reste la question de la souveraineté pakistanaise. Sous l’ex-président-général Musharraf, des accords secrets avaient été passés pour autoriser les tirs de drones et l’utilisation des bases aériennes de Jacobabad (Baluchistan) et Shamsi (Sind) – d’où la CIA peut viser Quetta. Après huit ans de guerre en Afghanistan et de «double jeu» de l’ISI – qui s’enrichit grâce aux milliards de dollars pour leur coopération contre le terrorisme –, le temps presse pour les Etats-Unis. Finis, les chèques en blanc.
03 La carte risquée des talibans
Qu’un maximum de forces combatte les talibans, telle est la stratégie américaine qui mise aujourd’hui sur la formation de l’armée afghane – dont les effectifs doivent être doublés d’ici à cinq ans – et sur l’appui des milices locales et des «bons» talibans. Washington a si peu confiance dans le gouvernement de Karzaï qu’il préfère rallier les talibans prêts à coopérer à l’avenir du pays: «Il s’agit d’engager avec eux des négociations, les inclure dans le processus de stabilisation et leur donner un rôle politique», explique Haroun Mir, directeur du Centre d’études politiques de Kaboul. Diviser les talibans pour les affaiblir a été la stratégie américaine en Irak. Elle peut marcher ici. Ce tournant majeur est déjà à l’œuvre. Le 21 novembre, 80 talibans de la province d’Hérat ont déposé les armes pour rejoindre les rangs de la police. Resteront-ils dans leur nouveau camp? Rien ne le garantit. C’est un «risque nécessaire» que prennent les Américains, mais envoyer 30 000 soldats de plus au risque d’être perçus comme une force d’occupation l’est tout autant.
Parallèlement, Kaboul et Washington encouragent la formation de milices locales, appuyées sur le terrain par les Forces spéciales américaines: c’est l’initiative «Défense communautaire», dont le but est de rallier des milliers de villageois aux troupes militaires dans leur combat contre les insurgés.
Impliquer la population à prendre en charge elle-même la sécurisation de l’Afghanistan est l’épine dorsale de la stratégie américaine. «La question n’est pas seulement comment nous envoyons les gens là-bas, mais aussi quelle stratégie employer pour les en sortir», martèle Washington. Miser sur l’appui des milices locales et des talibans s’inscrit dans une stratégie de sortie progressive des troupes étrangères. Un paramètre dont sont désormais obligés de tenir compte l’OTAN et les Etats-Unis s’ils ne veulent pas connaître le même sort que les Russes et tenir leur calendrier de retrait prévu dès 2011.
UNE PLUIE D’ATTENTATS
«Le Pakistan nous menace d’une offensive militaire. Nous riposterons par une réponse appropriée et lancerons tellement d’attaques que le président et le premier ministre ne pourront plus s’asseoir dans leur palais», note Azam Tariq, porte-parole des talibans pakistanais (TTP ) contre lesquels l’armée a lancé le 17 octobre son offensive dans le Sud-Waziristan, leur bastion. Depuis, les attentats du TTP sont quasi quotidiens et visent les marchés populaires, l’armée et la police; 420 morts depuis le début du mois d’octobre et 2700 depuis juillet 2007, date de l’assaut de l’armée contre la «Mosquée rouge» d’Islamabad, à la suite duquel les talibans ont déclaré leur «djihad défensif».
10 octobre 2009 les talibans prennent d’assaut le QG de l’armée à Rawalpindi et retiennent 42 militaires en otages. Après deux jours de combats, les commandos libèrent les otages. Trois d’entre eux sont morts, ainsi que huit militaires et huit talibans.
15 octobre à Lahore, des terroristes attaquent trois bâtiments de la police (le siège de la police criminelle, le centre d’entraînement des nouvelles recrues et celui des commandos d’élite). On déplore 19 morts.
19 octobre double attentat contre l’Université d’Islamabad, 7 morts.
28 octobre attentat à la voiture piégée sur un marché de Peshawar, au moins 105 morts.
13 novembre attentat suicide contre le bâtiment des services secrets (ISI) à Peshawar, 17 morts.
14 novembre attentat suicide près d’un barrage policier à Peshawar, 11 morts.
17 novembre attentat à la voiture piégée sur un marché de Charsadda, près de Peshawar, 32 morts.
4 décembre attentat contre une mosquée de Rawalpindi, 40 morts.
7 décembre double attentat sur un marché de Lahore, 50 morts et 150 blessés. Attentat suicide devant le Tribunal de Peshawar, 10 morts.
8 décembre attentat contre le bâtiment de l’ISI à Multan, 12 morts.
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