L'Hebdo;
1994-03-31 Le parfum d'Yvonne
De Patrice Leconte
Des «Bronzés» à «Monsieur Hire», des «Spécialistes» au «Mari de la coiffeuse», Patrice Leconte est un cinéaste cyclothymique dont on peut craindre le meilleur et se réjouir du pire. Après cette ode crasse à la misogynie flatulente qu'était «Tango», il revient à la qualité en adaptant un roman de Patrick Modiano, «Villa triste». Victor Chmara (Hippolyte Girardot) s'interroge: «Que reste-t-il aujourd'hui de cet été 58 où ma vie a commencé à basculer?» En ce temps déjà reculé, dans une ville d'eau de Haute-Savoie située sur les bords du lac Léman, il fuyait un orage lointain, la guerre d'Algérie. Dans le hall d'un palace où il assistait à l'«écoulement des heures lentes», il rencontrait la très belle Yvonne. Elle le présentait à un ami, le docteur René Meinthe (Jean-Pierre Marielle), alias la reine des Belges, un homosexuel excentrique et pathétique. Ce trio, «vulnérable et déboussolé», fréquentait les bars interlopes et les fêtes où l'on dansait le mambo, participait à la Coupe Houligant, un concours d'élégance automobile qui fleurait bon la province. Victor s'éprenait d'Yvonne; mais la jeune femme qui avait toujours voulu vivre au-dessus de ses moyens finissait par s'évanouir, laissant Victor à la solitude, au désarroi, aux regrets inguérissables. «Le parfum d'Yvonne» vieillit les personnages (Meinthe prend trente années en passant du livre au film), mais reprend tout naturellement la construction en flash-back de «Villa triste». Et si, à l'écran, ce système génère plutôt de la confusion, il participe au mystère général. Le film réussit même l'exploit de rendre le «flou modianesque», cette impression de détachement, de langueur inquiète, de nostalgie diffuse et aussi de danger latent qui caractérise les romans de l'écrivain. Patrice Leconte relève ce pastel subtil de quelques touches personnelles, un zeste d'érotisme et des odeurs légères évoquant le salon de la coiffeuse.
Bien sûr, comme le souligne Modiano, un roman et un film sont deux matériaux différents, la précision de l'image cinématographique s'opposant au flottement qu'autorise la littérature et le bruit (moteur, musique, cri, brèves flambées de violence) tranchant sur le silence qui émane du livre. «Le parfum d'Yvonne» n'échappe donc pas à une certaine pesanteur. Sinon, les comédiens masculins sont excellents, surtout Marielle; on ne peut pas en dire autant de Sandra Majani qui incarne Yvonne: certes ses fesses, qu'elle exhibe d'ailleurs généreusement, sont charmantes mais son inexpressivité relève moins de l'évanescence modianesque que d'une totale fadeur. Avec Jean-Pierre Marielle, Hippolyte Girardot, Sandra Majani, Richard Bohringer. France, 1 h 29. A. D.
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