JOHNNIE TO
Le parrain du polar made in Hong Kong

Par Stéphane Gobbo - Mis en ligne le 25.07.2012 à 15:42

«L’ouverture du marché cinématographique chinois va être une grande opportunité pour l’industrie hongkongaise. Les films que nous produisons vont continuer à exister, bien qu’ils risquent de plus en plus d’apparaître à travers différents médiums, comme le DVD, internet ou la télévision.» Rencontré à Hong Kong en 1999, Johnnie To se montrait confiant quant à l’avenir du cinéma du territoire rétrocédé par la Grande-Bretagne à la Chine deux ans plus tôt. Alors que l’industrie locale affichait des signes de faiblesse après avoir été l’une des plus florissantes du monde aux côtés des Etats-Unis et de l’Inde, le réalisateur ne tirait pas, à l’inverse de certains de ses confrères, la sonnette d’alarme.Treize ans plus tard, la cinématographie hongkongaise résiste tant bien que mal avec une cinquantaine de productions annuelles. Le potentiel commercial qu’a constitué l’ouverture des salles chinoises aux productions de l’ex-colonie britannique a en effet boosté ses recettes et lui a offert de nouveaux moyens de financements, en même temps qu’elle a bridé la liberté artistique des cinéastes. Raison pour laquelle Johnnie To a, lui, continué de travailler à Hong Kong.D’abord découvert au Far East Film Festival d’Udine, il a ensuite été courtisé par Berlin, Cannes et Venise, lui permettant de toucher un plus large public. Cette année, c’est le Festival de film de Locarno qui l’a invité afin de lui remettre un Léopard pour sa carrière. L’occasion de projeter quatre de ses réalisations ainsi que, sur la Piazza Grande, un film qu’il a produit avec sa société, Milkyway Image: Motorway, de Soi Cheang.

Nouvelle vague. Impossible de parler de Johnnie To sans faire un peu d’histoire. Tout démarre à la fin des années 70. Afin de pallier l’absence du dialecte cantonais sur le grand écran, la télévision hongkongaise produit de nombreuses séries, dont les plus populaires sont policières. La censure s’assouplissant, de jeunes réalisateurs s’emparent alors du format feuilleton pour y intégrer une dimension sociale, aborder notamment les problèmes de corruption qui minent la police ou l’influence grandissante de la mafia. Ces jeunes réalisateurs passeront ensuite au cinéma et apporteront un souffle nouveau à une industrie alors dominée par les films de chevalerie et de kung-fu. Les critiques locaux parlent alors d’une nouvelle vague du cinéma cantonais.Parmi les réalisateurs qui permirent au cinéma hongkongais de rentrer dans son ère moderne, le plus fameux reste aujourd’hui Tsui Hark – un auteur qui se frottera à tous les genres mais avec toujours l’obsession de parler en sous-texte de la société hongkongaise et des questions liées à la rétrocession de 1997, qui planera sur les années 80 et 90 comme une menace diffuse. En 1984, afin de produire ses films en toute liberté et d’aider les plus jeunes à faire leurs débuts, Tsui Hark fonde sa propre maison de production, Film Workshop, qui servira de modèle à To lorsqu’il créera la Milkyway Image en 1996.Né To Kei-fung en 1955, celui qui se choisira plus tard Johnnie en guise de prénom occidental réalise son premier long métrage en 1980: The Enigmatic Case, un film d’arts martiaux en costume. En 1988, il s’essaie au polar, genre alors le plus populaire à Hong Kong, en cosignant pour la Film Workshop, avec Andrew Kam, The Big Heat. Un thriller à la violence extrême que l’on dit en réalité réalisé par Tsui Hark, qui lorsqu’il se mue en producteur a tellement en tête le film dont il rêve qu’il ne laisse que rarement la liberté promise aux réalisateurs qu’il engage. De même, les films produits dès le milieu des années 90 par la Milkyway Image porteront tous la griffe de To, celui-ci supervisant également de près les films qu’il finance.Entre la fin des années 80 et le début du deuxième millénaire, To passera à l’instar de Tsui d’un genre à l’autre, se frottant aussi bien au mélo (All About Ah-Long, 1989) qu’au film de kung-fu (The Bare-Footed Kid, 1993) et à la science-fiction (The Heroic Trio, 1993). Au fil de ses réalisations, il impose alors son style: une grande importance accordée au scénario, afin de constamment surprendre le spectateur en déjouant ses attentes, des personnages humains loin d’être des superhéros, un univers revisitant de manière très personnelle le film noir et le western, tant spaghetti que dans sa veine crépusculaire, dont Sam Peckinpah reste l’incarnation canonique.

Fidèle à la ville. C’est dans les années qui suivent la rétrocession que To s’impose, alors que John Woo s’est réfugié à Hollywood, comme le parrain du polar hongkongais. Entre 1997 et 1999, il enchaîne cinq films qui assoient sa réputation internationale. Parmi lesquels l’audacieux The Mission, un film de gangsters traversé de superbes fulgurances visuelles et privilégiant l’inaction. Au cours des années 2000, il signera d’autres polars majeurs, comme PTU et les deux Election qu’a retenus le Festival de Locarno, mais aussi plusieurs comédies romantiques.Contrairement à la plupart des grands cinéastes hongkongais des années 80, tels Tsui Hark, John Woo, Ringo Lam, Ronny Yu et Kirk Wong, To n’a jamais cédé aux sirènes hollywoodiennes. A l’instar d’Andrew Lau et Gordon Chan, qui ont débuté peu après lui, il a préféré rester fidèle à sa ville d’origine pour tenter de mettre à mal la mainmise de plus en plus grande des productions américaines sur le box-office indigène – sept films dans le top 10 en 2001, contre seulement deux en 1990!To est aujourd’hui le plus connu des cinéastes de la Région administrative spéciale de la Chine. Depuis 1980, il a réalisé plus de cinquante longs métrages et en a produit près de trente. L’hommage locarnais n’est donc qu’un amuse-bouche. Mais on y trouve de quoi se mettre en appétit, avant qu’un festival helvétique ne décide de mettre sur pied une rétrospective plus vaste des œuvres de ce grand monsieur dont de nombreux jeunes réalisateurs se réclament aujourd’hui, rappelant que le cinéma de Hong Kong a toujours eu cette capacité de s’inspirer de l’Occident pour créer de nouvelles esthétiques qui ont ensuite fait le voyage retour.

Festival du film de Locarno, du 1er au 11 août. www.pardo.ch

 


 

Johnnie to - Alain Delon, le rendez-vous raté

A l’instar de son compatriote John Woo, Johnnie To cite parmi ses grandes influences Jean-Pierre Melville. Et si pour beaucoup de cinéastes asiatiques le Français est un maître absolu, c’est en grande partie à cause de la présence, dans les chefs-d’œuvre que sont Le samouraï (1967) et Le cercle rouge (1970), d’Alain Delon. 

Afin de rendre hommage en bonne et due forme à Melville, To a réalisé en 1999 Vengeance, un polar dans lequel un Français tente, entre Macao et Hong Kong, de liquider ceux qui ont massacré la famille de sa fille. Ce personnage s’appelle Costello, comme Delon dans Le samouraï. To rêvait que la star française tienne ce rôle. Las, l’interprète du Guépard a refusé. Il n’aurait pas apprécié que Costello soit un amnésique ayant besoin de photos polaroïds pour se souvenir de la tête de ses ennemis... Du coup, To a engagé Johnny Hallyday, permettant au chanteur, qu’il ne connaissait pas et qu’il a donc filmé comme n’importe qui, se concentrant sur ses regards et ses gestes puisque le personnage ne parle quasiment pas, de livrer sa meilleure performance cinématographique. Ironie du sort, To et Delon recevront tous deux sur la Piazza Grande, dans quelques jours, des récompenses honorifiques. Mais à une semaine d’intervalle, ce qui fait qu’ils ne devraient pas se croiser... Est-ce voulu?

 


Les quatre longs métrages de l’hommage locarnais

 

«PTU» (2003)A la suite d’une altercation avec une bande de voyous, le sergent Lo se fait voler son arme de service. Une nuit durant, avant que ses supérieurs ne l’apprennent, il va alors tenter de la récupérer avec l’aide d’une brigade de policiers d’élite que dirige un de ses amis. A l’instar de The Mission, qui en 1999 a valu à Johnnie To un début de reconnaissance internationale, PTU est un brillant exercice de style, emblématique de la griffe du réalisateur hongkongais. Le final, qui emprunte certains codes du western et les revisite de manière très personnelle, est narrativement surprenant et visuellement sidérant. Un des meilleurs films de To, assurément.

 

«Election» (2005)Le film de gangsters est l’un des sous-genres les plus prisés des cinéastes de Hong Kong actifs dans le polar. Il faut dire que les mafias locales, les triades, sont très présentes dans le quotidien de l’ex-colonie britannique – notamment dans l’industrie cinématographique... Dans Election, Johnnie To raconte l’histoire de l’une d’entre elles, Wo Sing, à travers la lutte que vont se livrer deux hommes pour se faire élire à sa tête. Il y a dans ce film, qui nous plonge au cœur du fonctionnement du crime organisé sans céder à la glorification facile des voyous, quelque chose du Scorsese de Mean Streets et des Affranchis.

 

«Election 2» (2006)Tourné dans la foulée d’Election, cette suite se situe deux ans après l’épisode originel. On y retrouve le gangster qui a finalement réussi à prendre la tête de Wo Sing, bien décidé à ne pas lâcher son poste alors que la fin de son mandat arrive et que de nouvelles élections devraient être organisées. Rappelant dans son approche sans concession et sans théâtralisation excessive de la violence The Big Heat, film cosigné par Johnnie To en 1988, ce très sombre second volet a fait le tour des grands festivals du monde, permettant au cinéaste de voir sa réputation s’accroître de manière exponentielle. 

 

«Life Without principle» (2011)Présenté en compétition l’an dernier à Venise, ce long métrage a la particularité d’être un film choral. Même si Johnnie To aime les films convoquant de nombreux personnages, c’est en effet la première fois qu’il met en scène des histoires parallèles indépendantes. En l’occurrence celles d’un membre d’une triade, d’une banquière et d’un policier qui vont tous, d’une manière ou d’une autre, subir les effets collatéraux de la crise financière. Film noir au montage virtuose, Life Without Principle prouve que To est constamment capable de se renouveler et de surprendre. 

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