PHOTOGRAPHIE
Le passé recadré
Par Luc Debraine - Mis en ligne le 22.02.2012 à 12:01
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Photographier une photo ancienne, à l’endroit même où elle a été prise: le procédé, qui ramène le passé dans le présent, tourne au phénomène visuel.
«Je me souviens encore de chaque moment passé avec toi cet été-là. Tu as toujours pensé que nous étions juste amis. Pour moi, c’était beaucoup plus que cela. Une année et demie plus tard, tu es dorénavant ma Valentine. Bonne fête de Saint-Valentin! Ton ami, Louis.» Voilà comment Louis a légendé la photographie (ci-contre) qu’il a envoyée le 14 février dernier à dearphotograph.com. Louis a procédé comme les autres fans de ce site phénomène, visité chaque jour par 20 000 personnes après quelques mois d’existence. Il a pris une image existante, l’a emmenée à l’endroit même où elle avait été prise, l’a tenue en la faisant coïncider avec l’environnement, puis il a pris une photo de la photo. Simple comme bonjour, simple comme le temps qui fuit.
Cliché du cliché. Et un joli coup pour Taylor Jones, Canadien de 22 ans. Un jour de mai dernier, ce spécialiste des médias sociaux employé chez RIM, le fabricant des Black-Berry, est dans le salon de ses parents. Sa mère tire une image de l’album photo familial et la lui tend. On y voit le petit frère de Taylor alors qu’il fêtait ses 3 ans, attablé devant un gros gâteau. Comme la même table est devant Taylor, il tend la photo devant lui et prend un cliché du cliché. Idée. Le jeune Canadien prend six autres photos du même type et les poste sur son blog.
En quelques jours, la série essaime à tous vents. Le blog se transforme en site, s’ouvre à des images similaires et atteint à la fin 2011 le seuil des dix millions de visites. Le magazine Time le place septième dans son classement des cinquante meilleurs sites web de 2011. Aujourd’hui, Taylor Jones a quitté son job, vit en Californie avec l’avance d’un livre – Dear Photograph – à paraître au début de mai. Et il discute avec des producteurs de TV et de films pour tirer profit du procédé.
Celui-ci existe depuis longtemps. Notamment grâce aux aficionados des disques en vinyle (sleeveface.com), qui se rephotographient avec leur pochette préférée devant le visage. Mais Taylor Jones a ajouté une dimension capitale: la possibilité de raconter, comme Louis l’amoureux, une histoire sous chaque image. De petits récits doux-amers qui ramènent le passé dans le présent grâce à un truc sans trucage photoshopé. Ce visa d’authenticité a plu à l’Aide suisse aux montagnards: l’organisation en tire parti dans sa nouvelle communication visuelle. En décalant un rien la photo ancienne pour mieux faire apparaître les réalisations des montagnards. L’an dernier, Chevrolet a utilisé l’astuce visuelle dans le clip qui, aux Etats-Unis, célébrait ses 100 ans.
Le procédé photographique baigne bien sûr dans le révélateur de la nostalgie, si propice aujourd’hui aux agrandissements. Il s’inscrit aussi dans le regret des techniques argentiques sur supports tangibles plutôt que de volatiles fichiers JPG.
La mise en abyme visuelle rappelle enfin que la photographie reste plus que jamais une vertigineuse machinerie à remonter le temps. En l’occurrence de la couleur au noir et blanc, des pixels aux sels d’argent, de ce qui est à ce qui a été, de Louis-le-cœurfendu en hiver à son amour d’un été.
Tags: photographie, concept photo, passé présent,
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