La première fois que j’ai rencontré Klaas? Dans un solarium!» Le directeur du chœur d’enfants rit de son bon mot, sur les bancs de l’église le public pouffe. Le pasteur Klaas Hendrikse, titulaire de l’église Koorkerk à Middelburg, capitale de la province de Zeeland, Hollande, est effectivement très bronzé.
Grand, mince, le visage buriné d’un acteur hollywoodien sur le retour, il ne fréquente pourtant pas les solariums solariums mais passe l’hiver en Espagne, où il prépare ses cultes de l’année à venir. Il adore le soleil. «Dans une autre vie, j’ai dû être un grand prêtre du culte de Râ...»
«LES GENS QUI VEULENT ÊTRE CONFORTÉS DANS LEUR CROYANCE NE VIENNENT PAS CHEZ MOI.» Klaas Hendrikse
Ce dimanche d’avril, le pasteur Hendrikse a remplacé le prêche traditionnel par un concert-récitation du Cantique des cantiques. A la sortie, café et biscuits. Il salue tout le monde, souriant, attentif. En 2007, l’Eglise protestante libérale a failli le jeter dehors lorsque a paru Croire en un Dieu qui n’existe pas, sous-titré, avec un certain talent pour la provocation, Manifeste d’un pasteur athée.
Mais ses paroissiens de Middelburg et de Zierikzee, son autre paroisse, à quelques dizaines de kilomètres de Middelburg, là où il a débuté au milieu des années 80, l’ont soutenu mordicus.
Pendant plusieurs mois, les journalistes nationaux et internationaux faisaient la queue pour interviewer le sulfureux pasteur, qui passait d’un plateau de télévision à un autre. Les curieux venaient par cars entiers assister à ses cultes. Il a profité, puis est retourné comme si de rien n’était à ses paroissiens. «J’ai les deux pieds sur terre. Pour moi rien n’a changé. Je suis un pasteur qui a écrit un livre et essaie de faire évoluer son Eglise.»
De Xerox à l’église. Klaas Hendrikse tente de convaincre que «si l’Eglise refuse de changer, elle n’a plus qu’à fermer ses portes». Car lui ne croit pas en l’existence de Dieu, mais en Dieu. Subtil distinguo, qui vise surtout «le Dieu de l’Eglise, qui n’a jamais existé». Il remarque que les gens ne se disent pas incroyants en Occident, mais ne vont plus à l’église. «L’autorité de l’institution ne fait plus foi aux yeux des gens.
Ils n’ont plus envie de morceaux prêts à avaler. Ils composent leur propre mélange spirituel en combinant des éléments empruntés au christianisme, à la réincarnation, l’astrologie, la télépathie, le spiritisme, le yoga, les philosophies holistiques, etc. On va chercher du sens partout, sauf dans les églises. Dans n’importe quelle organisation, on se gratterait l’oreille: l’offre et la demande sont manifestement déconnectées. N’y aurait-il pas, côté offre, un dysfonctionnement? Le temps presse. Il nous reste au maximum le temps d’une génération!»
Klaas Hendrikse, fils d’un vétérinaire de village athée, n’était pas destiné à devenir pasteur. Après des études de business en Hollande et aux Etats-Unis, il entame une carrière chez Xerox. En 1977, peu comblé par son travail, il entame des études de théologie dans le but de comprendre comment et pourquoi l’on pouvait être croyant, quitte Xerox en 1983 et est consacré pasteur en 1984, malgré des idées déjà passablement libérales.
Il rencontre sa femme en faculté de théologie – elle sera nommée à Middelburg, lui à Zierikzee. A leur divorce, il reprendra le poste de sa femme à Middelburg et se partage dès lors entre ces deux paroisses.
Si la fièvre qui entourait son personnage à la sortie du livre en 2007 s’est quelque peu estompée, sa prochaine parution en français aux éditions Labor et Fides à Genève, puis en anglais espère-t-il, attise à nouveau les foudres de l’iconoclasme. Gabriel de Montmollin, patron des Editions Labor et Fides à Genève: «La démarche de Klaas Hendrikse s’inscrit dans l’ancien et vaste courant de l’arianisme.
Il tombe au bon moment: que l’on soit d’accord ou pas avec ses idées, il pose intelligemment le débat sur la crise que traversent les Eglises et le christianisme. Il pose de manière simple et vulgarisée des questions qui sont peu débattues et remet en question des formulations désuètes.»
Ce dimanche d’avril, comme presque tous les autres de l’année, l’église de Klaas est pleine. Sur le parvis, le public papote. «Nous sommes venus dans son église après avoir lu son livre», explique un couple de quadragénaires, Marinus et Alice de Bruÿre. Un monde nouveau s’est ouvert pour nous. Il est à l’écoute de toutes nos questions, on se sent très à l’aise avec lui.» «Même si ma grandmère, contente que je retourne à l’église, a fait la grimace lorsque je lui ai dit de quelle église il s’agissait!», précise Marinus.
Els Kode a 60 ans, elle fréquente la Koorkerk depuis vingt ans: «L’aspect humain est tellement important pour lui! Cela le rend passionnant à écouter. Il fait écho à nos préoccupations sans théories toutes faites.» «Il ne juge pas, apprécie Püaulina Farenhorst, 42 ans. Dans d’autres églises, si vous ne venez pas un dimanche, le pasteur vous demande où vous étiez. Lui pas du tout.»
Transfuges et déçus. Le public de Klaas Hendrikse est un mélange de transfuges d’autres églises, de déçus des institutions pour qui l’église de Klaas est la dernière halte avant leur sortie définitive de l’église, de curieux restés par intérêt authentique. «Les gens qui veulent être confortés dans leur croyance ne viennent pas chez moi. Je ne rassure pas. Je ne fais que poser des questions, donner des pistes d’interprétations.»
Ce dont il est certain, c’est que son lecteur ne trouvera rien dans une institution «qui donne des réponses moyenâgeuses à des questions de notre temps». Il cite le mystique allemand Maître Eckhart – «Dieu devient Dieu, lorsque les créatures disent: “Dieu”», ou le philosophe Ludwig Wittgenstein – «Les frontières de mon langage sont les frontières de mon monde.»
Il partage son temps entre Middelburg et Zierikzee, visite ses ouailles, les malades, les vieux, les familles, enterre ses morts. Le dimanche, ses cultes ne ressemblent pas pour autant à une joyeuse kermesse. Il porte soit le costume deux pièces, soit la traditionnelle robe noire de pasteur – «Je ne voulais pas la porter, mais ma belle-mère m’en a offert une, du coup je la porte pour des raisons sentimentales.»
Dans ses cultes, il est toujours question de Dieu. «Mais ce n’est jamais un point de départ. Commencer par Dieu est tout aussi abstrait et vain qu’amorcer une conversation en parlant de “la vie” en général. Je procède de façon inverse, en parlant de la vie des autres et de ma vie. Peut-être sera-t-il question de Dieu à cette occasion.»
Il commence toujours par lire une histoire aux enfants – «cela détend tout le monde». Pas de prières: «Deux Néerlandais sur trois disent prier, mais un quart seulement se considèrent comme membres d’une communauté religieuse. Donc, la majorité donne à ce mot une signification personnelle. Ils font déjà ce que j’essaie de faire: changer le produit mais garder l’emballage.»
Il se considère comme un pasteur «bricoleur», et se réjouit d’avoir réussi à «signifier» quelque chose pour les gens. «J’ai découvert que les chercheurs de sens n’étaient pas en quête de réponses, que des réponses qu’ils n’auraient pas été en situation de trouver par eux-mêmes n’aident pas les gens.»
L’Eglise du futur, il l’imagine clairement. «Il faut actualiser la liturgie, remplacer le jargon d’Eglise par la langue du siècle, lever les blocages intellectuels – on ne demande à personne de croire ce que sa raison déclare impossible. Remplacer chaque point d’exclamation par un point d’interrogation. Glisser de la foi chrétienne aux diverses formes de religion et de spiritualité, de la communauté à l’individu.
L’Eglise de l’avenir doit être prête à desservir un vaste marché religieux, à être un lieu où non seulement les fidèles se sentent à l’aise mais où les “quelquechosistes” peuvent trouver chaussure à leur pied. La chaire, montée sur roulettes, ne ferait son apparition que lors de cultes nostalgie. Régulièrement, l’église proposerait conférences, concerts, méditations, débats. A disposition du public, des bibles mais aussi des corans, des védas, des poèmes, le journal.»
Démarche suicidaire. A la parution de son livre, les attaques ont fusé. On l’a accusé de suicider l’Eglise protestante. «Bonne chance, si vous voulez ne rien changer! D’ailleurs, je préfère encore aucune Eglise à une Eglise qui ne change pas! L’Eglise catholique fait l’inverse, elle renforce l’idolâtrie du pape et le dogme de l’Eglise. Mais, en Hollande, en Europe, personne ne prend le pape au sérieux parmi les catholiques!»
Klaas Hendrikse met la touche finale à son deuxième livre, centré sur la figure de Jésus. Il se lève avant 6 heures, écrit jusqu’à 9 heures, puis va «au travail». Père de deux grands enfants, il est retombé amoureux de son exfemme Dea, aumônière d’hôpital, voici trois ans.
En guide de premier rendez-vous, une invitation à l’accompagner à une conférence du théologien Eugen Drewermann. Dea mettra deux jours à lui dire oui... Aujourd’hui, ils habitent à 500 mètres l’un de l’autre, passent leurs week-ends ensemble.
En 2012, il prendra sa retraite à Middelburg mais restera quelque temps à Zierikzee. Il est inquiet. Il n’a pas de successeur. «Si j’arrête, je ne serai pas remplacé. J’ai promis à mes paroissiens de les enterrer!»
Klaas Hendrikse sera au Salon du livre et de la presse de Genève pour une causerie-signatures vendredi 29 avril à 14 h sur le stand de L’Hebdo.
«Croire en un Dieu qui n’existe pas. Manifeste d’un pasteur athée». De Klaas Hendrikse. Traduit du néerlandais par Bertrand Abraham. Labor et Fides, 234 p. En librairie fin avril.
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