L'Hebdo;
2002-04-11 Le peuple arabe au bord de l'insurrection
En colère D'anti-israélienne et anti-américaine, la colère populaire devient antigouvernementale. Exemple au Caire.
Ensemble La carte des populations arabes unies derrière les Palestiniens.
Enjeu Deux grands témoins, Boutros Boutros-Ghali et Tahar Ben Jelloun, soulignent les dangers.
«Lâches dirigeants arabes, n'abandonnez pas les Palestiniens!» Recroquevillé contre le mur d'enceinte de l'Université du Caire, le jeune homme a la voix brisée. Des jours déjà qu'il crie, des jours à pleurer sous la brûlure des gaz irritants, des jours de matraquage et d'affrontements avec la police. Tout autour de lui, les banderoles claquent: «La résistance n'est pas du terrorisme.» Tout à coup, une explosion, une épaisse fumée, et la foule court, paniquée. La police, à nouveau, vient de charger dans le chaos des grenades lacrymogènes. Le visage à moitié dissimulé par un keffieh noir et blanc, le jeune homme se relève et rugit: «Elle est où l'armée arabe? Les Palestiniens sont seuls!»
Au Caire, ils sont des milliers à hurler quotidiennement leur colère face à l'invasion israélienne des territoires palestiniens. Interdites en Egypte, les manifestations sont traditionnellement tolérées dans l'enceinte des universités, et les meneurs bien cadrés par la police qui veille à ce que les slogans ne dérapent pas vers une critique du gouvernement. Mais depuis l'entrée des chars de Tsahal à Ramallah, la rue égyptienne a commencé à basculer. Et sur Le Caire plane par moments comme un parfum d'Intifada. Manifestants qui enfoncent les barrages de police, blindés qui foncent dans la foule, cailloux qui volent, blessent, cassent. «Moubarak, tout le peuple te déteste», hurle un groupe de jeunes venus défier les policiers à coups de barres de fer. «Je n'ai jamais vu ça! Je n'ai pas le souvenir, lors de la guerre du Golfe, de ce genre de slogans, et d'autant de défi de la part des jeunes», constatait, effaré, un journaliste égyptien, dès les premiers jours des manifestations. La même colère fait aussi trembler depuis une semaine toutes les capitales arabes, de Rabat à Amman, en passant par Beyrouth ou Manama, la capitale de Bahreïn, où des manifestants ont essayé d'incendier l'ambassade américaine à coups de cocktails Molotov.
«Une seule revendication, l'expulsion de l'ambassadeur ennemi.» Sur la colonne qui orne le parvis de l'Université du Caire, le graffiti n'est pas parti. Pour la rue égyptienne, le maintien des relations diplomatiques avec Israël est «un camouflet pour l'honneur arabe», «une preuve de lâcheté de nos dirigeants». Car partout dans le pays, le discours est aujourd'hui le même: le ressentiment contre les gouvernements arabes commence à prendre le pas sur le conflit israélo-palestinien.
«Pas dupes»
Depuis qu'elles ont signé la paix avec l'Etat hébreu, l'Egypte et la Jordanie se trouvent de fait en porte-à-faux, à chaque crise, avec leur opinion publique. Seuls pays arabes, avec la Mauritanie, à entretenir des relations diplomatiques et commerciales avec Israël, Le Caire et Amman ont jusqu'à présent su profiter de leur position particulière pour s'imposer comme partenaires privilégiés des Américains dans la région. Et en retirer aussi des avantages financiers substantiels. Le Caire est le deuxième bénéficiaire, derrière Tel-Aviv, de l'aide américaine: 2,1 milliards de dollars d'aide civile et militaire tombent chaque année dans son escarcelle. Mais la proposition de paix séoudienne a déplacé le centre d'intérêt diplomatique de la région du Caire vers Riyad, éclipsant le rôle traditionnellement joué par le président Moubarak. L'Egypte, pourtant, veut revenir sur le devant de la scène. Elle l'a clairement signifié aux Etats-Unis. Pour cela, Le Caire ne peut pas prendre le risque de satisfaire les revendications anti-israéliennes de sa population. Hosni Moubarak se retrouve pris entre deux feux: répondre aux attentes de son peuple en soutenant de façon apparemment efficace les Palestiniens, tout en ménageant Israël pour ne pas déplaire à Washington.
Rupture de tout contact avec Israël, à l'exception des canaux diplomatiques pouvant servir la cause palestinienne: les mesures décidées par le gouvernement égyptien n'ont donc abusé personne. «Il s'agit simplement d'une mise en veilleuse des rapports commerciaux et culturels, traduit, ironique, un diplomate européen. Autant dire que c'est de la poudre aux yeux.» «On n'est pas dupes», s'énerve Tarek, 22 ans, étudiant en sciences, un badge palestinien épinglé au revers de la chemise en jean. «Pendant des années, chaque fois que le peuple était en désaccord avec le gouvernement, on nous a fait taire, en nous disant que c'était pour le bien du pays que le président agissait ainsi.» Prévoyant la réaction de ses concitoyens, Hosni Moubarak a fait savoir qu'il appréciait «l'expression populaire de la sympathie vis-à-vis des Palestiniens», mais que «en sa qualité de président, il se trouve obligé de prendre ses décisions loin de toute surenchère».
«On veut nous faire passer pour des fellahin (paysans) incapables de comprendre où passe l'intérêt national, répond Tarek. Les gouvernements arabes jouent avec leurs opinions publiques. Ils nous laissent manifester quand ça leur est utile. On s'est fait avoir au moment de la guerre du Golfe. Ça suffit. On en a marre de vivre dans des républiques bananières!»
Comme de nombreux étudiants du Proche-Orient, Tarek passe une bonne partie de son temps libre sur internet. A la lecture de la presse étrangère, toujours sceptique quant à un embrasement éventuel de la rue arabe, il a compris. «Nous vivons dans des dictatures, Moubarak nous utilise tout en envoyant ses soldats nous tabasser pour ne pas nuire à ses relations avec les Etats-Unis. Et au bout du compte, à quoi ça sert?»
Touchée de plein fouet par une catastrophique crise économique, l'Egypte se refuse en effet à se priver de l'indispensable soutien financier que lui a promis en début d'année la Maison-Blanche. Une dépendance qui fait le désespoir de la population. «Nous devons faire pression sur nos leaders pour obtenir l'expulsion de l'ambassadeur d'Israël, explique de son côté l'écrivain Gamal el-Ghitani, mais il ne faut pas oublier que le vrai ennemi des Arabes, c'est Bush. Il faut faire pression sur lui. Pour cela, il faut utiliser l'arme du pétrole.» L'or noir, la seule arme réelle des Arabes? Les avis sont partagés. La situation n'est plus la même que lors du choc pétrolier de 1973, estime un diplomate. «Le pétrole arabe s'épuise. Les gisements en mer Caspienne sont aujourd'hui plus intéressants pour les Américains.» L'Arabie séoudite et les Emirats arabes unis l'ont bien compris en rappelant qu'une fermeture des vannes nuirait plus à leur propre économie qu'à celle des Etats-Unis. «La seule chose qui pourrait faire bouger les Etats-Unis en faveur des Palestiniens, c'est que le monde arabe accepte le principe de frappes sur l'Irak. Et c'est hors de question», conclut ce même diplomate.
«Personne ne veut ou ne peut bouger», maugrée un des manifestants de l'Université. Un avis que partage Tarek. Chaque fois qu'il passe devant le bâtiment de la Ligue arabe, planté en plein coeur de la capitale égyptienne, il crache par terre, par mépris pour le «conseil des grands mous». La nomination du très vindicatif Amr Moussa au poste de secrétaire général de la Ligue arabe n'a rien changé. Plus que jamais, cette institution vient de démontrer sa faiblesse. Convoquée dimanche 7 avril au Caire, la réunion des ministres des Affaires étrangères des 22 pays membres n'a abouti qu'à une énième dénonciation des attaques israéliennes, et à la promesse d'une aide financière aux Palestiniens. La Syrie et le Liban ont ouvertement boycotté la réunion, pour protester contre le maintien des relations diplomatiques de certains arabes avec Israël. Une allusion à peine voilée au roi Abdallah de Jordanie et à Hosni Moubarak, le poids lourd du Proche-Orient.
Immobilisme et division
Les relations entre pays arabes, de plus en plus tendues, ont en effet trouvé leur illustration au sommet de la Ligue arabe à Beyrouth, où le raïs égyptien et le souverain hachémite ont brillé par leur absence. En interdisant un moment à Yasser Arafat de s'exprimer, par caméra interposée, devant le sommet, le Liban a de son côté montré son animosité envers le leader palestinien. Prêt à négocier le droit au retour des réfugiés, Yasser Arafat est en désaccord complet avec Damas et Beyrouth, qui veulent se débarrasser des centaines de milliers de Palestiniens qu'ils entretiennent dans des camps. Une indemnisation est pour eux inconcevable car elle ne garantirait pas le départ des ces hôtes encombrants. Bref, le sommet de Beyrouth a eu beau adopter le plan de paix proposé par les Séoudiens et conclure la réconciliation entre l'Irak et le Koweït, il a été, une nouvelle fois, celui de la désunion.
«La Ligue arabe se couvre de ridicule, estime Ahmed, jeune ingénieur éduqué en Europe et retourné récemment au pays. Nous montrons nos divergences au monde entier, nous ne sommes plus crédibles.» Ahmed le souligne, les manifestations de colère dans les rues du monde arabe «sont télégéniques, elles font peur, vues d'Europe ou des Etats-Unis», mais «elles sont creuses et orchestrées. La rue arabe, ce n'est qu'un mythe!» Ou, du moins, ça l'était. Car aujourd'hui, certains s'interrogent. «C'est la première fois que sont rassemblés ainsi des gens d'âges ou de milieux sociopolitiques si différents», affirme une militante nassérienne, constatant la très faible présence d'islamistes ou d'activistes politiques parmi les émeutiers. L'éditorialiste et politicien Mohamed Hassanein Heykal avouait également sa stupéfaction il y a quelques jours à la télévision: «Nous sommes à un tournant.» Jamais en effet, les critiques n'ont été aussi virulentes contre les Etats arabes. En Egypte, la contestation est partout. Chauffeurs de taxis, garçons de café, intellectuels, commerçants: tous encouragent les manifestants. «Je vais prendre mon fusil et aller me battre», trépigne Sayed, petit propriétaire drapé dans sa gallabeya bleue. «Le monde arabe est gouverné par des dictatures où on empêche le peuple de s'exprimer», constate Oussama Anouar Okasha, le scénariste le plus populaire d'Egypte, venu manifester avec les étudiants. «Cette colère va au-delà du problème palestinien, souligne-t-il, prophétique, elle peut faire exploser le monde arabe.» Les pays arabes en sont-ils conscients? La situation peut leur servir pour faire réagir Washington, très attaché à leur stabilité. Mais elle peut aussi leur échapper, et se retourner contre eux. Un des manifestants du Caire, les yeux brûlés par les lacrymogènes, en est convaincu: «C'est parce que mon pays refuse d'entendre son peuple qu'il ne saura jamais faire plier Israël.» Les diplomates du Proche-Orient refusent quant à eux de s'inquiéter d'une tendance qu'ils estiment surévaluée: «Il n'y a eu que peu de blessés dans les manifestations, c'est donc la preuve que les gouvernements maîtrisent ce qui se passe.» Une image peut-être trompeuse. Contrairement aux manifestations classiques, très souvent menées par les islamistes, les gouvernements ne peuvent pas se permettre de réprimer de façon trop brutale une colère populaire plus large. Cachées derrière la révolte contre Israël, les frustrations du monde arabe commencent à apparaître. Au Proche-Orient, le vent de la contestation est en train de se lever.
Claude Guibal, Le Caire
Au Caire, ils sont des milliers à hurler quotidiennement leur colère, suivis en celà par les populations civiles de Rabat, Amman, Beyrouth ou Manama.
A Bagdad, la manifestation est encouragée.
«L'instabilité coûtera cher au monde arabe»
Selon l'Egyptien Boutros Boutros-Ghali, ex-secrétaire général des Nations Unies, les gouvernements ne pourront pas sous-estimer la colère de leur peuple.
Faut-il s'attendre à des soulèvements populaires dans le monde arabe? Je ne pense pas tellement à des risques de coups d'Etat, mais à des déséquilibres intérieurs importants. Car ces pays, au lieu de régler leurs problèmes internes, politiques, sociaux et de développement, seront à nouveau mobilisés par le problème palestinien. Donc, même sans troubles graves, cette instabilité coûtera cher au monde arabe. Nous retournons à la situation d'avant le voyage de Sadate à Jérusalem, où 80% de notre énergie et de nos pensées étaient concentrées sur le seul problème israélo-palestinien.
Les Etats arabes condamnent Israël, mais leurs efforts pour soutenir le peuple palestinien ont-ils été à la hauteur jusqu'ici?
Les condamnations ponctuelles qu'ils ont faites sont un premier pas. Et si la situation s'aggrave, ils seront amenés à en faire d'autres et à prendre des mesures concrètes. Ils ne peuvent pas rester indifférents.
Certains pays arabes comme la Libye, la Syrie et l'Irak ont autorisé, voire encouragé des manifestations ces jours. D'autres semblent les contenir. Pourquoi?
Leurs problèmes internes dominent sans doute leur politique extérieure. Quand il se produit une grave crise économique dans un pays, il ne faut pas s'attendre à ce qu'on s'intéresse à ce qui se passe ailleurs. Cela n'empêche pas une solidarité de fait dans tout le monde arabe et musulman envers le peuple palestinien. Et aucun gouvernement n'aura les moyens de sous-estimer l'importance de cette vague de soutien et de sympathie.
En Egypte, sur un fond ambigu de répression et de tolérance, on sent le pays au bord de la rupture...
Je ne le pense pas. De façon plus générale, c'est vrai, ce qui se passe aujourd'hui en Palestine renforce l'idéologie fondamentaliste. C'est une idéologie qui s'est toujours opposée au traité de paix en disant: «On ne peut pas coexister avec Israël». Cette idéologie se retrouve en Egypte, en Tunisie, au Maroc et dans tout le monde arabe...
...Où le terreau de la pauvreté est fertile...
C'est vrai. Mais la crise palestinienne a bien plus d'effets que la crise économique. Avec la télévision présente partout, il suffit de voir les photos de Palestiniens à genoux, les yeux bandés, la tête contre un mur, pour provoquer un mouvement de haine et de rage d'une ampleur inouïe dans tout le monde arabe et dans le monde musulman, qui se sentent à juste titre humiliés.
Le monde arabe, précisément, s'est retrouvé récemment au sommet de Beyrouth, où vous étiez vous-même. Est-il toujours aussi divisé?
Moins qu'avant. L'Irak s'est réconcilié avec l'Arabie séoudite et le Koweït. De plus, il y a eu un consensus sur l'initiative séoudienne. Il est normal qu'il y ait des désaccords dans une réunion de ce genre. En toute objectivité, cette réunion était plutôt positive: elle a montré une totale solidarité envers la Palestine.
Le fait que l'initiative vienne d'Arabie séoudite a été présenté comme une reconnaissance tacite d'Israël par les Arabes...
Mais l'Etat d'Israël est reconnu depuis longtemps. Dès le moment où les Etats arabes ont entamé des négociations avec lui, comme la Syrie par exemple, même par parties interposées, ils ont reconnu de fait l'existence de cet Etat. L'initiative séoudienne va plus loin: elle envisage une normalisation des rapports entre Israël et le monde arabe.
Quel est votre sentiment personnel sur le massacre en Palestine?
Je suis terriblement angoissé. Cela fait 50 ans que je m'occupe du dossier. C'est celui qui a dominé toute ma vie. Et je me sens revenu à la case de départ. Je ne crois pas que, de mon vivant, je verrai naître une solution durable. Il faudra encore un long et laborieux travail pour revenir à la situation antérieure, celle de Charm el-Cheikh et de Camp David, sous l'égide de Bill Clinton. Et l'administration Bush, le seul médiateur, ne semble pas décidée à faire intervenir une force d'interposition. Il y a de quoi vous désespérer.
Et pourtant, dans le monde entier, les peuples descendent dans la rue pour protester et se distinguent de leurs gouvernements...
Je suis bien d'accord. L'opinion publique demande qu'on agisse. Mais il est très difficile de faire bouger les Etats et de vaincre leur isolationnisme. C'est un phénomène général. Je vous donne l'exemple de Madagascar: où la situation est intolérable depuis deux mois, mais personne ne s'en préoccupe. Et on nous parle de diplomatie préventive!
Etes-vous toujours en contact avec les acteurs clés au Proche-Orient?
Oui, bien sûr. Je suis en contact avec les principaux protagonistes de ce drame. J'agis avec mon propre réseau. Mais une fois encore, il n'y a qu'un seul médiateur possible, l'Amérique.
Propos recueillis par Michel Beuret
Boutros Boutros-Ghali
1922 Naissance au Caire.
1949 Professeur de droit international (Au Caire, à Columbia, La Haye et Paris notamment).
1977 Ministre des Affaires étrangères égyptien.
1987 Elu au Parlement égyptien.
1991 Vice-premier ministre chargé des affaires étrangères.
1992 Secrétaire général des Nations Unies.
1997 Secrétaire général de la Francophonie.
«Les populations
arabes se
sentent une fois
encore humiliées.
Et à juste titre».
Quelle solidarité avec les Palestiniens?
Ne pas confondre Juifs et gouvern ement Sharon; ne pas mélanger soutien aux Palestiniens et agressions antisémites... Un pla idoyer de l'écrivain marocain.
Par Tahar Ben Jelloun
Version originale du texte paru dans
«La Repubblica» du 4 avril.
«Tu as vu ce que font les Juifs aux Palestiniens? me dit un ami qui m'appelle du Maroc.
- Tu veux dire ce que font des Israéliens aux Palestiniens, et plus exactement l'armée de Sharon, parce que tous les Israéliens ne sont pas d'accord avec la politique de ce général...
- Non, je parle des Juifs, ils sont tous décidés à en finir avec les Palestiniens; ils sont racistes, ils occupent des territoires et tuent à bout portant des gens qui n'ont rien fait, ils laissent des blessés mourir dans les ambulances ou dans le lieu où ils sont tombés... Il n'y a pas qu'Arafat qui est assiégé, c'est tout le peuple qui est assiégé et occupé.
- Mais il y a une différence entre la politique d'un homme qui ne connaît que la force et le peuple...
- Oui, un peuple qui l'a élu à une majorité écrasante et qui ne veut pas s'en séparer...
- Aujourd'hui il existe des Israéliens qui veulent la paix et refusent la politique de Sharon. Il y a des soldats qui désobéissent et refusent d'aller dans les territoires occupés; il y a même eu un officier, il s'appelle Daniel, qui s'est suicidé parce que, dans une attaque, il a tué une femme enceinte palestinienne, la presse en a parlé...
- Tu ne regardes pas Al Jazira, tu n'es pas bien informé, car les télévisions occidentales et américaines ne montrent pas tout, si tu voyais comme moi la télévision d'El Qatar, tu verrais les massacres que commettent les Juifs...
- Tu veux dire les Israéliens?
- Arrête avec ta prudence, un Juif est un Juif, d'ailleurs ce sont les Juifs qui créent l'antisémitisme... C'est la stratégie criminelle de Sharon qui produit des kamikazes parmi la jeunesse palestinienne qui n'a plus rien à perdre... Sharon a l'autorisation de Bush pour faire du nettoyage ethnique et les Juifs qui ont dénoncé la politique serbe en Bosnie ne bougent pas aujourd'hui!»
Ainsi naît la confusion dans cet Orient compliqué. Mais que faire devant cette colère? Que dire?
Un ami juif m'appelle de Marseille:
«Tu as vu ce que les islamistes ont fait cette nuit?
- Tu veux dire des délinquants cagoulés dont on ne connaît pas l'identité?
- Non, tu sais très bien que les islamistes endoctrinent les enfants d'immigrés maghrébins parce qu'ils sont abandonnés et laissés à eux-mêmes... Et puis dis-moi pourquoi les Etats arabes ne bougent pas? Ils n'ont pas condamné ces agressions antisémites, ils brandissent l'arme du pétrole, c'est tout.
- Ecoute, les Etats arabes ne laissent pas la population manifester sa solidarité avec les Palestiniens et ne réagissent même pas devant les massacres quotidiens de civils palestiniens, leur immobilisme, leur léthargie, leur silence sont une blessure pour tout le monde arabe. Alors, les attentats antisémites en Europe, ils les ignorent!»
Je me rends compte que toute discussion est impossible, que la passion l'emporte sur la raison et l'objectivité. Cet échange est symptomatique d'une dérive de plus en plus grande et dangereuse. La généralisation est la base du racisme. Les agressions antisémites en France sont sans doute liées à la tension en Palestine. Quels sont ces délinquants qui brûlent des lieux de culte juifs? Sont-ils des éléments de l'extrême droite ou bien sont-ils des enfants d'immigrés maghrébins à la recherche d'une cause et d'une identité? Est-ce ainsi qu'on doit exprimer sa solidarité avec les Palestiniens? Leila Shahid, la déléguée de l'Autorité palestinienne à Paris, a dénoncé ces actes criminels et a dit que les Palestiniens n'ont pas besoin de ce genre de solidarité. Mais la confusion règne. La peur et le dégoût aussi. S'attaquer à des Juifs en Europe est intolérable. Le conflit israélo-palestinien est un problème de colonisation et d'occupation de territoires. C'est un combat national d'un peuple qui veut vivre dans un Etat reconnu à côté de l'Etat d'Israël. Il ne faut pas lier ce problème à des réactions incontrôlées.
Il est vrai qu'en France une partie de la jeunesse issue de l'immigration maghrébine est assez disponible pour une récupération islamiste. Elle est à la recherche de repères culturels, d'identité et d'enracinement. Les parents n'ont pas su ou pu donner à ces jeunes une culture. La France, avec sa politique étroite et ses négligences, a abandonné cette jeunesse à son sort. Ce n'est pas un hasard si des Franco-Maghrébins se sont retrouvés parmi les terroristes d'Al Qaïda. La France, de gauche et de droite, n'a jamais eu une politique sérieuse pour organiser, encadrer, aider l'immigration maghrébine et surtout les enfants de cette immigration. Aujourd'hui, la délinquance est une manière d'exister pour ces jeunes privés d'avenir. Evidemment, ils ne sont pas tous délinquants, mais il suffit de quelques-uns pour s'embarquer dans un combat douteux. Celui où règnent la confusion, la frustration et l'ignorance.
© La Repubblica
Tahar Ben Jelloun
1944 Naissance à Fès (Maroc).
1971 Etudes de sociologie, puis de psychiatrie sociale.
1973 «Harrouda», premier roman.
1987 Prix Goncourt pour «La nuit sacrée».
1989 Membre du Conseil supérieur de la langue française.
1998 «Le racisme expliqué à ma fille».
2002 «L'islam expliqué aux enfants».
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