PHOTOGRAPHIE
Le photographe et la mort

Par Luc Debraine - Mis en ligne le 31.10.2012 à 11:28

Steeve Iuncker expose au Mamco ses diptyques de corps sans vie, retrouvés tels quels par les secours à Genève. Un propos extrême qui se veut pourtant humaniste.

Ce sont des images poignantes, mais aussi perturbantes: elles imprègnent durablement la rétine du visiteur de l’exposition au Mamco. Les diptyques jouent d’ailleurs sur ce mécanisme d’empreinte persistante. A gauche, une photo d’une personne décédée chez elle ou dans l’espace public, telle que les premiers secours genevois l’ont trouvée. Mort naturelle, mort violente, mort infligée. A droite, le même endroit quelques instants plus tard, après le retrait du corps. Celui-ci n’est plus là, mais la première image du diptyque force tant le regard que le cadavre semble toujours visible, en dessous de l’arbre, dans le coin de cuisine, sur le lit défait.

Ce dialogue entre la présence et l’absence, entre l’être et la trace parle de photographie, dont la nature est de tout immobiliser et de tout basculer dans le passé. Il parle aussi, ce dialogue, de la singulière quête du photographe genevois Steeve Iuncker. Ce reporter poursuit depuis vingt ans un travail personnel sur la mort. Il dit que le sujet, qui est aussi un interdit, s’est imposé à lui après le décès brutal de son meilleur ami. Mourir, c’est disparaître de la vue, ce à quoi Steeve Iuncker se refusait. Il est ainsi allé après coup photographier les lieux de l’accident de son ami, juste pour garder une trace. Une image.

Puis Steeve Iuncker a tenu le journal visuel des derniers mois d’un jeune malade du sida, Xavier, un travail qui a depuis lors été maintes fois publié et exposé (encore ce printemps à la Maison Tavel). Steeve Iuncker a aussi réalisé avec le journaliste Thierry Mertenat un livre sur les levées de corps à Genève, dont l’actuelle exposition est la continuation, en plus formalisée: le plan moyen, l’appareil moyen format à plaque, le flash, l’impression au charbon, le diptyque.

Voyeuriste et macabre, Steeve Iuncker? Il balaie le soupçon pour évoquer une époque qui ne sait plus voir l’inéluctable: «Une société se mesure à la manière dont elle traite ses morts.» Comme il ne peut pas, ou à peine, montrer ses images dans les médias, le photographe les expose dans les musées, dont c’est, après tout, le boulot d’explorer la limite entre ce qui peut et ce qui ne peut pas être montré. Ses photos sont dures, parfois répulsives, mais elles restent pudiques, sans visages reconnaissables. Si nous les rejetons comme insoutenables, ou indécentes, lui renvoie aux images de morts violentes prises chaque jour en Syrie ou ailleurs. Pourquoi celles-ci seraient acceptables, et les autres non? Affaire de distance, de proche ou de lointain? A l’évidence, exposer dans un musée, c’est esthétiser une intention, surtout lorsque celle-ci reprend le procédé religieux du diptyique. Ambiguïté. Mais c’est aussi se donner la chance d’être mieux compris. Ce qui se joue ici est avant tout un acte d’humanité.

«L’instant de ma mort». Genève, Mamco. Jusqu’au 20 janvier 2013. www.mamco.ch
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