On connaît la comptine du seuil des vacances, lorsque les enfants envoient avec délectation «les cahiers au feu, la maîtresse au milieu». En juillet 2003, après trente années d’une carrière internationale ininterrompue, grandiose, brillante, dévorante, François-René Duchâble, à 50 ans, faisait jeter d’un hélicoptère un (faux) piano de concert dans le lac d’Annecy. Avant de brûler ses (vrais) habits de cérémonie, avec nœud papillon et queue-de-pie (évidemment ladra) qui lui avaient corseté le cœur et le corps pendant trop longtemps. Depuis l’enfance.
Alors qu’il savoure les derniers jours de sa pause de Noël dans le sud de la France, auprès de l’âne Hector qu’il a offert au chef d’orchestre Michel Plasson (!), le pianiste revient sur cet événement marquant de sa vie de musicien et d’homme: «Je me suis ennuyé pendant trente ans et 1748 concerts. Ennuyé dans la vie, dans les voyages, dans les répétitions, les enregistrements, les relations humaines et la musique. En noyant le piano, j’ai rompu avec le rituel insupportable du concert traditionnel et de la vie qui va avec, mais pas avec l’instrument luimême ni avec la musique.» C’est aussi cette folie douce qui lui a valu d’inspirer le personnage du pianiste dans le film Fauteuils d’orchestre de Danièle Thompson, en 2005.
Nourrir les œuvres. Celui qui a enregistré et interprété partout dans le monde les concertos les plus magnifiques du répertoire (Beethoven, Chopin, Liszt et tous les autres) a décidé de ne jouer plus que des œuvres de piano solitaire, intime, et de les «nourrir» de textes ou de poèmes dits le plus souvent par le comédien Alain Carré. Et pourtant voici le fougueux et volubile François-René Duchâble prêt à faire une concession de taille puisque, invité à partager le concert des 10 ans d’existence de la Camerata de Lausanne, créée par Pierre Amoyal, il va interpréter le 1er Concerto de Chopin… entrecoupé du mouvement lent du 2e: «J’ai accepté sous la condition qu’il y ait des jeux de lumière, qu’Alain Carré intervienne avec des textes, que le concert soit différent des autres et corresponde à ce que je cherche désormais: nourrir l’imaginaire, le mien et celui du public, et ne jamais me répéter.»
Pierre Amoyal, longtemps complice scénique du clown Buffo, a bien évidemment accepté, trop heureux de pouvoir faire partager une telle expérience à sa Camerata et, avant tout, de faire de la musique avec un artiste aussi impressionnant et proche de lui, dans la rigueur musicale, le génie sonore et le respect des styles. Ils joueront également le Concerto pour violon et piano de Mendelssohn.
Jouer partout. L’autre motif de la présence de François-René Duchâble à ce concert est la volonté des organisateurs montreusiens de l’ouvrir à tous les publics. L’opération «1000 billets à 10 francs» plaît bien au pianiste, lui qui a troqué la salle de concert contre des petits théâtres, des salles, des lieux incongrus, et qui parallèlement joue régulièrement dans les écoles, les hôpitaux, les maisons de retraite, les institutions pour handicapés, les prisons: «J’ai un pianovélo, précise-t-il avec l’énergie passionnée et infatigable qui l’habite, un piano numérique fixé sur un triporteur. Je peux jouer partout. La musique doit aller partout!»
«LA MUSIQUE QUI SORT DE NOUS REFLÈTE NOTRE VRAIE PERSONNALITÉ, ELLE PERMET L’UNITÉ ENTRE LE PHYSIQUE, LE MENTAL ET LE SENTIMENT.»
François-René Duchâble
Extraverti et, selon ses termes, «déconcentré, éparpillé, agité dans tous les sens» dans la vie, François-René Duchâble est incroyablement concentré et ramassé lorsqu’il joue: «C’est vrai qu’il y a décalage, on ne joue pas tel qu’on paraît… Mais la musique qui sort de nous reflète notre vraie personnalité, elle permet l’unité entre le physique, le mental, le sentiment!» Lui qui a appris tout enfant «l’économie et l’efficacité des gestes», l’attitude la plus adéquate devant son clavier et la plus précise devant les partitions, il demeure, même en marge de la scène musicale, un modèle d’interprétation «à la française» du répertoire romantique.
Reste qu’il s’ennuie vite. Alors il s’invente sans cesse de nouveaux parcours, autant de spectacles puisant dans une soixantaine de thèmes différents, «certains plus orientés vers le divertissement, certains plus vers le spirituel ou le religieux, permettant la découverte de parcours de compositeurs – Beethoven, Schumann, Liszt, Debussy, Wagner… ou des univers littéraires, des contes, des fables. Lorsque les enchaînements sont bien réussis, j’ai la conviction que le public, interpellé par les séquences courtes et l’alternance entre textes et musiques, dispose de plus de liberté et d’espace.» Sans oublier l’effet de surprise que François-René Duchâble et le comédien Alain Carré se réservent à chaque fois: «Nous organisons préalablement notre parcours de spectacle dans les grandes lignes mais nous ne répétons jamais!»
Aujourd’hui «réconcilié» avec la musique et le piano, François-René Duchâble travaille désormais à se réapproprier son existence, à la «composer» à l’image d’un programme de récital unique, précieux, juste, à réinventer sans cesse. A l’opposé de Novecento, pianiste génial du roman d’Alessandro Barrico, incapable de quitter son bateau, quitte à y perdre la vie, le musicien français a «noyé» le piano-carcan et s’évade désormais, en voiture ou à bicyclette, avec un piano-vie, nomade, à ses côtés.
Montreux, Auditorium Stravinski. Je 2, 20 h 15. Opération «1000 billets à 10 francs». Rens. 021 962 21 19 ou www.lasaison.ch
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