Quelle lecture faites-vous des récents événements sur le front du piratage: les projets de loi aux Etats-Unis, la fermeture brutale de la plateforme Megaupload par le FBI, la contre-offensive d’Anonymous?
Il ne faut pas y voir qu’une guerre de générations. Mais plutôt un affrontement entre deux modèles de société. L’un est incarné par l’internet et les ordinateurs; il est décentralisé et instantané. L’autre modèle est légal et national; il est centralisé et lent. Ce dernier expérimente ses propres limites, en tentant de contrôler un nouvel univers qui se joue des frontières et des lois. On le voit en France avec Hadopi, un dispositif qui tente de protéger les droits d’auteur sur l’internet, et qui a été facilement contourné par des millions de gens. Car, qu’on le veuille ou non, l’internet force nos sociétés à évoluer: vers plus de liberté d’expression (malgré les lois interdisant par exemple les propos diffamatoires ou racistes), vers plus de transparence, vers plus de gratuité. Le moins que l’on puisse dire, c’est que cette transition – qui se déroule en ce moment sous nos yeux – ne se fait pas toujours dans la douceur...
Le droit d’auteur, attaqué par le piratage, est tout de même une valeur à défendre coûte que coûte, non?
Là aussi la situation évolue. Le copyright avait deux protecteurs: un appareil de lois et des supports physiques, comme les CD et les DVD. Tout un modèle d’affaires s’est construit pendant des décennies sur ces supports. Or ceux-ci disparaissent au profit d’un autre modèle d’affaires, qui comporte moins d’intermédiaires. L’enjeu de la perte de revenus des créateurs sous la menace du piratage ne cesse de produire des études contradictoires. Certaines disent que la perte est réelle. D’autres, comme le concluait un récent rapport du Conseil fédéral, suggèrent que les revenus ne baissent pas, mais empruntent d’autres voies. Les revenus des musiciens, par exemple, proviennent aujourd’hui moins des ventes de disques, mais davantage des concerts.
Mais la culture de la gratuité sur l’internet et les téléchargements illégaux sont tout de même de sérieux handicaps à la viabilité de ce modèle…
Il ne faut pas se focaliser sur le piratage. Une société sans crime n’a jamais existé. Il est illusoire de vouloir complètement interdire le téléchargement illégal. La technologie va aujourd’hui trop vite. Les solutions de remplacement à la fermeture d’un site comme Megaupload sont trop nombreuses, y compris en Suisse avec Rapidshare, pour espérer endiguer le phénomène. D’autre part, le piratage n’est pas une fatalité dans la vie d’un consommateur de biens culturels. Les plus jeunes téléchargent en masse des fichiers musicaux, mais ils achètent aussi des morceaux sur iTunes parce que c’est pratique. L’enjeu est ici à la fois qualitatif et technologique. On le voit bien avec les médias, qui sont en passe de réintroduire un modèle payant pour des contenus de qualité. Le problème est que ce type d’alternative est encore peu développé.
Que voulez-vous dire?
iTunes, pour reprendre cet exemple, propose en Suisse encore relativement peu de films à télécharger. Les amateurs de cinéma vont donc ailleurs chercher ce qu’ils veulent, en particulier sur les sites de téléchargement direct comme Megaupload. Lorsque l’offre des alternatives payantes sera plus complète, plus pratique et plus qualitative, le piratage diminuera de lui-même. Dans dix ans, les modèles d’affaires seront au point. On ne parlera plus des téléchargements illégaux comme d’un problème majeur. Ce sera comme la fauche dans les magasins, une nuisance qu’il faut combattre, mais qui n’est pas un problème de société.
Comment expliquez-vous que les activistes d’Anonymous veulent aussi s’en prendre à des réseaux sociaux comme Facebook ou Twitter? Quel est le rapport avec le piratage?
Anonymous n’est pas une entité centralisée. Elle est sans leader. Une voix isolée peut y prendre la parole sans forcément être le reflet des autres voix. Mais on peut aussi se demander qui a intérêt à retourner l’opinion publique contre Anonymous, lequel voudrait soi-disant s’en prendre à des sites aussi populaires que Facebook. Je n’ai pas de réponse. Mais la question mérite d’être soulevée.
PROFIL - LAURENT HAUG
Formé à l’Université de Lausanne, passionné par les implications sociales et culturelles des nouvelles technologies, Laurent Haug a créé les cycles de conférences Lift en 2006 à Genève. Lift est désormais aussi organisée en France et en Asie. La prochaine édition de la conférence se déroulera à Genève du 22 au 24 février. www.liftconference.com
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