Décidément, Nicolas Hayek aime susciter le débat. Le président de Swatch Group aura tenu, ces derniers mois, plusieurs discours surprenants. Le premier, lors de l’assemblée générale d’economiesuisse à Baden, où il en appelait à la création d’une Internationale des entrepreneurs et dénonçait les excès du capitalisme financier. Le 16 mars, à l’invitation de la Tchéquie qui préside l’Union européenne, il a tenté de répondre à une double question: pourquoi la majorité des citoyens suisses, les Européens les plus authentiques, refusent-ils actuellement d’adhérer à l’Union européenne? Faut-il y entrer ou pas? Extraits de ce qui est aussi un vibrant plaidoyer pour son pays d’adoption, un texte en anglais disponible dans son intégralité à l’adresse www.swatchgroup.com
Un modèle pour l’Europe «Lorsque l’ambassadeur Boris Lazar m’a demandé de faire un discours pour expliquer «pourquoi la majorité des citoyens suisses ne souhaitent pas intégrer l’Union européenne», j’ai décidé de répondre positivement à son invitation dans le but de contribuer à une meilleure compréhension entre l’Union européenne et le citoyen suisse moyen et constructif que je vais essayer de représenter aujourd’hui. (…)
»A sa création en 1957 et pendant de longues années, j’ai considéré ce qui est devenu l’Union européenne comme une œuvre magnifique. A ce moment-là, j’étais relativement jeune. Beaucoup plus tard, Jacques Delors, qui était alors président de la Commission européenne et un Européen passionné, m’invitait régulièrement à son bureau de Bruxelles. J’y discutais avec lui, tout d’abord seul, puis avec de nombreux autres Européens, à l’époque principalement des industriels et des entrepreneurs allemands et français. La discussion portait sur la ma-nière de combattre la concurrence du Japon. (…)
»Il a répété à maintes reprises que, moi le Suisse, je représentais à ses yeux le plus typique et le plus authentique Européen, en raison de mes capacités linguistiques et de la profonde compréhension culturelle envers les différents entrepreneurs européens qui participaient à ces rencontres. (…)
»A l’époque, nous rêvions (en tout cas, c’était mon cas) de voir l’Europe devenir une grande Suisse. Pas tant parce que je croyais que la Suisse était la version idéale du paradis, mais parce que j’étais convaincu qu’elle représentait – en dépit de nombreuses faiblesses – la meilleure de toutes les alternatives possibles pour que l’Europe arrive à réaliser un merveilleux futur commun, tout en préservant la richesse considérable de sadiversité et de ses cultures. Au départ, Jean Monnet et Robert Schumann ont déclaré: «La Suisse représente un modèle pour l’Europe.» Joschka Fischer, Jacques Chirac, Göran Persson, mais aussi Václav Havel n’ont d’ailleurs cessé de le répéter ces dernières années. (…)
Pas de politique étrangère commune
»Malheureusement, le processus de construction a soudainement cessé de progresser. L’UE n’est plus en train de bâtir une communauté forte, démocratique et pacifique, qui mobilise la participation émotionnelle et l’engagement de chacun, ou au moins d’une majorité de ses citoyens (…)
»Et qu’en est-il de l’harmonisation de décisions essentielles concernant la politique étrangère, la défense et la guerre? Pour un citoyen suisse, il est absolument inconcevable qu’une partie de l’Europe ait soutenu sans hésitation aucune la politique de l’administration Bush et rejoint les Etats-Unis dans la guerre contre l’Irak, alors que d’autres comme la France et l’Allemagne s’y sont opposées. (...)
»Ces dernières décennies, un certain nombre de votations – plus de 50 – ont été organisées au sujet de l’Union européenne dans les différents pays européens. Et pourtant, les six membres fondateurs de la Communauté de 1957 n’ont jamais consulté leurs peuples au sujet de la construction européenne, sauf la Grande-Bretagne, qui l’a fait avec succès dix-huit ans plus tard, en 1975. En 2005, quarante-huit ans après la fondation, la France a demandé à ses citoyens s’ils acceptaient la Constitution européenne. Ils l’ont refusée, comme l’ont fait par la suite les Hollandais en 2006 et les Irlandais en 2008. En raison de leur système de démocratie directe, les Suisses, tout comme les Danois, sont les mieux informés sur les thématiques européennes. Examinons maintenant pourquoi la majorité des électeurs suisses refusent d’entrer dans cette UE.
La réponse d’Helmut Kohl
»Outre les données déjà mentionnées, aucune vision claire du futur de l’Europe n’apparaît dans toutes les déclarations, les accords et les développements observés jusqu’ici. Les Suisses n’ont donc aucune incitation sociale, politique, économique ou financière à intégrer l’Europe – au contraire, on leur demande et on leur demandera de contribuer pour une large part à remplir les caisses de l’UE. Le chancelier Helmut Kohl, pour qui j’ai travaillé en qualité de membre du comité stratégique industriel pour l’Allemagne, m’a honoré d’une visite en Suisse.
»Durant cette visite, il m’a dit: «Nicolas Hayek, vous avez quelque crédibilité auprès du peuple suisse. Pourquoi n’aidez-vous pas à le convaincre de rejoindre l’UE?» Ce à quoi j’ai répondu: «Monsieur le Chancelier, pourquoi est-ce si important pour l’UE d’avoir à son bord cette petite Suisse de 7 millions et demi?» Sa réponse a fusé sans hésitation: «Parce que vous avez énormément d’argent et nous avons des projets pour en faire bon usage.»
»La culture, la mentalité et l’éducation suisses jouent un rôle très important dans la réaction naturelle face à l’UE que nous expérimentons aujourd’hui. La société suisse méprise complètement le pouvoir et la violence, et la violence au travers du pouvoir. C’est une société qui aime par-dessus tout la paix et qui est complètement opposée à tout violence physique. La concentration de trop de pouvoir par une seule personne ou un par un seul parti politique n’est pas tolérée. Christoph Blocher en est sans doute l’exemple récent le plus évident. Son parti politique compte le plus grand nombre d’électeurs en Suisse. On pense, dans de larges sphères de la population, qu’il a été un conseiller fédéral efficace, mais, en essayant d’accumuler trop de pouvoir individuel, il a signé sa non-élection et a été arrêté dans son élan par le Parlement.
»La liberté individuelle est gravée dans l’âme suisse dès les origines du pays au XIIIe siècle, bien avant que la Révolution française ne la mette en évidence. Le libre arbitre du citoyen est souvent plus important que l’Etat. Pour être plus clair: l’Etat doit servir le citoyen, et ce n’est pas au citoyen de servir l’Etat. (…)
»Je me permets aussi de vous rappeler que cette minuscule Suisse représente un pouvoir industriel considérable. Elle reste aussi un pouvoir financier, sans doute appelé à perdurer ces prochains temps, même si les lois sur le secret bancaire sont substantiellement modifiées. Ou, dans le pire des cas, même si c’est improbable, abolies. Une monnaie forte et la stabilité politique, associées à un environnement neutre et profondément démocratique consolideront l’image de refuge sûr véhiculée par une Suisse qui possède une industrie financière honnête, libre de tout débordement criminel illégal.
»De plus, le pays n’a jamais eu tendance à envahir des pays étrangers ni en Afrique, ni en Asie, ni en Amérique du Sud, ni ailleurs à créer des colonies, au contraire de nombreux autres pays européens. (…) »C’est la raison pour laquelle la Suisse bénéficie parmi les nouveaux pays émergents d’une réputation positive dans ce domaine. (…)
»La Suisse fait partie du très petit nombre de pays qui ont pu intégrer les minorités sans restriction ni compromis, en leur laissant exactement les mêmes droits et les mêmes opportunités. (…) Sans exagération, nous pourrions probablement revendiquer le fait qu’en Suisse les minorités ont actuellement plus de droits que la majorité. On peut ainsi, à bon escient, parler de discrimination positive.
Une communauté moderne »Une autre caractéristique: les Suisses répugnent à tout culte de la personnalité autour d’un individu, ils s’interdisent de vénérer un politicien ou un ministre superman ou superwoman. Les personnalités trop dominantes éveillent les soupçons. Les Suisses acceptent et votent pour des citoyens intelligents, expérimentés et efficaces, qui peuvent accomplir leurs devoirs aussi honnêtement que possible, qui dépensent avec prudence l’argent des impôts. C’est pourquoi nos impôts sont en général plus bas que ceux de la plupart des pays voisins, même si les investissements dans nos institutions sociales et nos infrastructures sont plus élevées, ou en tout cas aussi élevées qu’ailleurs. (…)
»Ajoutez à cela une étonnante capacité de négociation et un talent pour trouver le compromis. C’est l’une des raisons centrales de la stabilité de notre système politique et social, cette obsession à trouver des compromis acceptables pour chacun, sans guerres internes. Comme je le mentionnais précédemment, ce comportement coule de source dans notre système dit de concordance. Ce trait vaut aussi pour les relations avec les syndicats, avec lesquels nous avons trouvé un arrangement qui fait que les grèves – destructives pour l’économie et dérangeantes pour le public – sont quasi inexistantes. (…)
»La Suisse est une communauté très moderne et, dans presque tous les coins de son territoire montagneux, on retrouve les mêmes infrastructures modernes. La sécurité sociale, à tous les niveaux, de même que l’assurance contre la maladie et l’invalidité, sont parmi les plus efficaces du monde. (…)
Il me faut ajouter à cela la pureté de l’environnement. La preuve que les Suisses ont le plus grand respect pour l’écologie, la beauté du paysage et Mère Nature.
Pas de chantage, s’il vous plaît! »Pour toutes ces raisons, ainsi que pour l’absolue neutralité de la Suisse, les Nations Unies et plusieurs organisations internationales se sont établies en Suisse. Le Comité international olympique, la FIFA, la Fédération internationale d’aviron, le CICR, le centre de recherche nucléaire du CERN et bien d’autres ont choisi la neutralité et la sécurité que la Suisse pouvait leur offrir pour leur quartier général, tout comme quelque 1,6 million d’étrangers qui vivent ici heureux et en paix.
»La Suisse a été créée au XIIIe siècle par trois cantons, auxquels sont venus s’ajouter au fil des siècles 23 autres. Pendant des centaines d’années, ils ont maintenu une souveraineté forte au niveau cantonal. Le Gouvernement suisse, comme vous le savez, n’est pas très fort, en comparaison d’autres pays. (…) Et les Suisses n’aiment pas le pouvoir centralisé et encore moins s’il vient de Bruxelles, qui est perçu, justement, comme cherchant constamment à accroître son pouvoir et son influence.
»Nous autres Suisses, comme tous les êtres humains, avons aussi de nombreux points faibles. Nous commettons bien évidemment notre part d’erreurs. Mais nous n’avons pas besoin, ni le temps, d’en parler. Car, au final, elles ne pèsent pas vraiment sur notre processus de décision vis-à-vis de l’Europe. Elles ne péjorent pas non plus le message dynamique de la Suisse. Cette Suisse que l’on peut voir comme une perle.
»Oui, entrer dans l’UE avec notre cœur et notre âme pourrait en bonne partie endommager cette perle. Ce ne serait ni dans l’intérêt de la Suisse ni dans l’intérêt des peuples d’Europe, encore moins dans l’intérêt du reste du monde. La Suisse est sans aucun doute européenne, c’est le cœur de l’Europe, et personne, même pas les Suisses eux-mêmes, ne peut nous couper de cette merveilleuse carte et de ce beau paysage européens. C’est pourquoi le commerce entre la Suisse et l’Europe est d’une importance capitale. Nous achetons plus de biens en provenance d’Europe que nous n’en vendons à l’Europe, mais les importations autant que les exportations sont considérables et absolument vitales, comme vous le savez tous. Ce serait une grosse erreur si l’un des deux partenaires essayait d’exercer un chantage portant sur cet échange économique très positif.
»Voilà, franchement présenté, le point de vue d’un Suisse moyen et d’un Européen motivé. Même si, je dois l’admettre, c’est de manière unilatérale et peut-être trop positive.
»Maintenant dites-moi, si vous étiez Suisses, seriez-vous tentés d’intégrer l’UE aujourd’hui? Je soupçonne même qu’après avoir écouté mon discours, vous refuseriez sans doute d’accepter la Suisse dans l’UE si elle souhaitait elle-même en devenir membre à part entière. Mais laissons le dialogue ouvert. Rappelons-nous qu’il est toujours possi ble de trouver un compromis constructif.»
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