L'Hebdo;
1999-11-11 Le plaisir plutôt que le pouvoir
L'EPFL l'a choisie entre mille pour créer sa chaire d'«entrepreneurship». Jane Royston casse tous les mythes, à commencer par le sien, celui de la battante.
P
our son séminaire de présentation, la semaine dernière, elle avait pendu à son col l'un de ces bonbons visqueux en forme de serpent. Avec quelques autres bizarreries, il constituait l'un des objets que les étudiants de l'EPFL devaient muer en produit high-tech. Quel produit lanceraient-ils? A quel prix? Pour quel public? Avec quel business plan? «Les étudiants baignent dans une culture hypertechnique, explique Jane Royston. Ils sortent de quatre ans d'extrême discipline intellectuelle, il faut libérer leur créativité.» Premier test réussi. «En pendant ce serpent à mon cou, je craignais que beaucoup y projettent un micro sans fil. Ils ont fait mieux: un gadget multimédia pour cadre branché, avec Internet et e-commerce.»
Cet enseignement sur l'art d'entreprendre, qui démarrera en février, sera le chaînon manquant des instruments de l'EPFL pour transformer la main-d'oeuvre hautement qualifiée en vivier de nouvelles entreprises. Elle fera de l'école un pôle européen de promotion des start-up, comme l'affirme Eugen Stalder, directeur de la Commission de technologie et d'industrie-Start-up. On imagine avec quel soin l'industriel Branco Weiss, sponsor de la chaire pour 5 millions de francs, et Jean-Claude Badoux, président de l'école, en ont choisi le ou la future titulaire. Ils ont épluché pendant un an les dossiers de candidature et les programmes des chaires d'«entrepreneurship» en Europe et aux Etats-Unis, visitant notamment Stanford et Silicon Valley. «Nous avons eu des centaines de candidats, entrepreneurs, managers ou professeurs.» Ils ont ensuite approché Jane Royston. C'était en juin 1998. «Elle était notre premier choix.» A l'époque, l'image de Jane Royston était un peu brouillée.
Soif de changement
Ex-mathématicienne et diplômée de la London School of Economics, ex-manager de pointe chez Du Pont de Nemours, ex-fondatrice, à 28 ans, de l'entreprise genevoise de services informatiques NatSoft, ex-lauréate du Prix Stratégis et ex-Femme d'affaires de l'année, elle avait pris deux ans plus tôt une décision inédite en Suisse: vendre son entreprise high-tech en plein essor à l'américain Cambridge Technology Partners. Peu après, deuxième coup de théâtre. Jane Royston démissionne de ses fonctions directoriales après un conflit majeur avec la nouvelle direction générale. Elle refuse ensuite toutes les propositions et ne «fait rien» pendant six mois, au risque de passer pour une perdante. Ses pairs - qui la disent «supérieurement intelligente», «hyper-battante», «incroyablement analytique et synthétique» - la croient déprimée, voire «burned out». «Dans les affaires, les gens ne comprennent pas que l'on ne se remette pas tout de suite dans la course, que l'on arrête d'entreprendre et de faire de l'argent. Ils trouvent que c'est du gaspillage. La pression était énorme, jusque chez mes amis», témoigne-t-elle aujourd'hui.
«J'ai analysé les cinq activités, professionnelles et privées, qui m'avaient donné le plus de plaisir et de succès. Pour différencier ce que j'aimais vraiment de ce que je croyais aimer, à travers le regard des autres.» Elle conclut qu'elle adore la gestion stratégique des entreprises, le contact avec les clients, le travail en équipe, l'acquisition de nouvelles connaissances. En revanche, la gestion opérationnelle au jour le jour lui sort par les oreilles. Plus jamais 70 à 100 heures par semaine dans une boîte, se jure-t-elle, décidée à assouvir sa soif de changements.
Fertilisation croisée
En 1997, elle commence à parrainer les entreprises naissantes soutenues par le programme Start-up de l'EPFL et du Parc Scientifique d'Ecublens. Elle est la première femme à entrer à la Commission fédérale de la technologie et de l'innovation, où Nicola Thibaudeau, la directrice helvético-canadienne de Mecanex, la suivra peu après. Elle participe au groupe d'experts chargé d'élaborer un concept de réorganisation de la promotion économique du canton de Vaud. Elle préside aussi la Fondation Eve-Piaget, qui vient d'ouvrir une Ecole supérieure d'administration, de communication et de gestion pour les femmes à Genève. Après six mois de négociations, Jane Royston accepte de lancer la chaire d'entrepreneurship, mais dans un poste à 65% seulement. «L'entrepreneurship est une affaire de pratique. Il ne faut pas se couper du terrain. Et je crois à la fertilisation croisée entre diverses activités.» Elle veut préserver son nouvel équilibre: «coacher» des entrepreneurs, diriger la communauté Quaker de Suisse, passer ses mercredis avec ses enfants. Pour la première fois cette année, elle a pris neuf semaines de vacances. Quel «battant» peut en dire autant?
Comment favoriser la création de start-up et renforcer leur viabilité? Au lieu de s'inspirer des modèles existants à l'étranger, Jane Royston plonge d'abord dans le tissu économique suisse. Trois mois plus tard, elle visite la Mecque, (Stanford, Sillicon Valley, Palo Alto) et ses imams (les venture-capitalists, les professeurs, les modèles, comme Yahoo) pour tester ses idées. Elle élabore ensuite un enseignement destiné d'une part aux étudiants, d'autre part aux entrepreneurs. Avec un postulat original: «Il faut créer une communauté, ou un réseau, de jeunes entrepreneurs qui osent échanger leurs problèmes et leurs idées.» Selon elle, ce flux d'informations qui existe spontanément aux Etats-Unis, est une condition sine qua non à l'émergence d'une culture d'entrepreneurship en Suisse.
Quand il s'agit d'embaucher des collaborateurs, Jane Royston ose l'impensable: elle ne recrute que des femmes. Cinq enseignantes et deux responsables administratives. «Hasard complet. J'ai chaque fois pris les meilleurs candidats. Dès la quatrième embauche, j'ai voulu privilégier les hommes, mais rien à faire.» Les éventuels effets pervers ne lui ont pas échappé, mais ne l'ont pas arrêtée. «En tout cas, la nouvelle a couru plus vite que le vent. Enfin, tant qu'on parle de la chaire, c'est ça qui compte.» L'indépendance, le courage, un sens aigu du marketing et celui de la provocation, ce n'est peut-être pas pour cela que Jean-Claude Badoux et Branco Weiss l'ont choisie. Eux disent qu'«elle est la plus percutante, la plus compétente et la plus qualifiée». Ils ont gagné en prime une «entrepreneuse» qui, pour donner le goût du risque aux Suisses, sait en prendre elle-même à chaque occasion. Mais saura-t-elle cultiver cette rare particularité au sein de l'Alma Mater? Et repartir avant de se fonctionnariser?
Chantal Thévenoz
Millionnaire NatSoft a rapporté à Jane Royston 48% du produit de sa vente (7 millions), moins les commissions aux intermédiaires.
Puissance puis sens
«Une folie: six semaines de vacances»
Que rêviez-vous d'acheter à l'âge de 10 ans?
Un cheval.
Que ne pouvez-vous pas vous payer aujourd'hui?
Sincèrement, rien. NatSoft m'a rapporté 48% de sept millions, moins les commissions aux intermédiaires.
A quel moment de la journée avez-vous le sentiment de détenir le plus de pouvoir?
Le soir. Je peux me concentrer sur une seule activité, donc je maîtrise mieux la situation.
Quel est votre plus grand acte de pouvoir?
Quand je fais une présentation réussie, que tout le monde est suspendu à la phrase suivante, je sens ma puissance sur les gens.
Faire une folie, c'est quoi pour vous?
Je suis partie six semaines en vacances , puis trois cet automne. En termes financiers, je me suis offert une montre très, très chère après avoir vendu NatSoft.
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