Le Parti démocrate a perdu dans l’humiliation le contrôle absolu qu’il exerçait sur le Congrès américain depuis 2008.
«LA CHOSE LA PLUS IMPORTANTE QUE NOUS VOULONS OBTENIR EST FAIRE DE BARACK OBAMA LE PRÉSIDENT D’UN SEUL MANDAT.» Mitch McConnell, patron des républicains au Sénat
Ce n’est pas une révolution. Juste le début de la deuxième vague d’assaut pour expulser de la Maison Blanche le premier président noir des Etats-Unis, que les manifestants en tricorne du Tea Party, et leurs mentors, tiennent sans le dire pour un accident de l’Histoire.
Cette nouvelle bataille avait commencé bien avant que ne prenne fin mardi la campagne du midterm.
Le patron des républicains au Sénat, Mitch McConnell, avait annoncé le programme en une phrase: «La chose la plus importante que nous voulons obtenir, c’est faire de Barack Obama le président d’un seul mandat – a one-term president.»
Obama a commis des erreurs, ses adversaires et ses amis lui en dressent chaque jour les listes contradictoires. Il n’aurait pas dû imposer la réforme du système de santé en pleine récession, ou il aurait dû la faire plus radicale.
Il n’aurait pas dû creuser les déficits pour relancer la croissance, ou il aurait dû le faire davantage. Il n’aurait pas dû accepter ce Nobel précoce. Il n’aurait pas dû laisser Michelle faire du tourisme en Espagne entourée de gardes du corps. Il aurait dû parler plus souvent, ou moins…
En fait, le président démocrate a réalisé avec entêtement ce qu’il avait promis et que son parti attendait depuis longtemps: ouvrir l’assurance maladie à la plupart des Américains qui en sont dépourvus, malgré les réticences de la majorité des assurés.
C’était une mesure équitable, et sans doute irréversible, mais c’est aussi le levier qu’attendaient les conservateurs. L’Amérique, ont-ils rugi, est le pays de la responsabilité individuelle, pas de l’assistance, qu’il faut réduire, pas développer.
La clameur est devenue un cri de guerre quand l’Etat fédéral a décidé de secourir les petits propriétaires pris à la gorge par la crise des subprimes.
Il a été lancé un mois après l’entrée en fonctions de Barack Obama, en pleine panique financière, par un journaliste de TV généralement assez allumé. Le Tea Party est né ce jour-là.
Activisme discret. Les Etats-Unis, depuis le combat pour les droits civiques et la guerre du Vietnam, ne sont plus un pays de mobilisations populaires.
L’invasion de l’Irak elle-même n’avait pas drainé de grandes foules. L’activisme politique est plutôt discret, à gauche comme à droite.
Au sein du Parti républicain et à sa marge, un courant traditionnaliste, d’individualistes farouches et très chrétiens, fervents du marché, nostalgiques des milices et des armes, a servi de fonds de commerce à Barry Goldwater dans les années 60, de socle à Ronald Reagan, de base pour la réélection de George Bush en 2004.
C’est aujourd’hui le cœur brûlant de l’opposition à Barack Obama. L’apparente spontanéité du mouvement ne doit pas faire illusion.
Pour que la sauce prenne cette fois, il a fallu de puissants ingrédients: beaucoup d’argent et de puissantes capacités d’organisation.
L’homme le plus influent dans l’ombre du Tea Party s’appelle Dick Armey, chef de la majorité républicaine à la Chambre des représentants au temps de Bill Clinton, à la tête aujourd’hui de FreedomWorks, qui draine beaucoup de dollars.
D’autres cadres républicains animent d’autres structures – Tea Party Express, Americans for Prosperity – qui servent de colonne vertébrale à la nébuleuse du Tea Party.
L’argent vient de grandes fortunes qui ont toujours soutenu le mouvement conservateur, par exemple les frères Charles et David Koch, maîtres d’un empire bâti sur le pétrole.
Saturer la communication politique. L’homme le plus doué pour «énergiser la base» (comme on dit aux Etats-Unis) est certainement Karl Rove, la tête pensante de George Bush pendant toute la carrière du Texan.
Rove a repris du service à la tête d’une organisation appelée American Crossroads, cousine de Crossroads GPS, dirigée par un de ses amis, Ed Gillespie, ancien président du Parti républicain.
Ils viennent d’annoncer, avant la fin de la campagne électorale de cet automne, que leurs équipes avaient déjà entrepris de récolter des fonds en prévision de l’élection présidentielle de 2012, pour chasser Obama de la Maison Blanche.
Leur objectif est de saturer très vite la communication politique, au moment où commenceront les primaires républicaines pour désigner le candidat conservateur.
La campagne qui vient de s’achever a coûté (à tous les niveaux: Congrès, gouverneurs, assemblées locales) plus de deux milliards de dollars. Ce record sera battu dans deux ans.
Les tentatives de freiner le flux de l’argent politique ont toutes échoué. La loi qu’avaient parrainée les sénateurs McCain et Feingold a d’abord été abondamment détournée, puis invalidée par la Cour suprême.
Parti fragilisé. Barack Obama se prépare à livrer une bataille bien plus difficile qu’en 2008. Le parti parviendra, lui aussi, à remplir ses caisses.
Mais le président, deux ans après une victoire si historique qu’on l’imaginait alors capable de marcher sur les eaux, est fragilisé.
Bill Clinton l’était aussi, en 1994, quand les républicains s’étaient emparés de la Chambre après l’échec de la réforme du système de santé dont Hillary Clinton s’était faite l’avocate.
Son mari avait réussi, par une série de négociations serrées, de compromis, et en adoptant une partie du programme de l’opposition,à retrouver son assiette – malgré Monica Lewinsky.
Obama traîne moins de casseroles, mais il a sans doute moins d’agilité politique. Et les républicains sont désormais avertis. Bill Kristol, l’une des têtes pensantes du parti, vient de leur indiquer la marche à suivre.
En 1994, emmenés par le bouillant et fantasque Newt Gingrich, les républicains promettaient à Washington une révolution conservatrice, et ils avaient commencé à la mettre en œuvre. Clinton était alors apparu, face à cette meute, comme un modéré raisonnable, et il l’avait emporté en 1996.
Kristol conseille aujourd’hui à son parti de ne pas chercher à casser la baraque au Congrès, de ne même pas déclencher une bagarre sur le système de santé, et d’apparaître, lui, comme la force raisonnable capable d’améliorer la vie des Américains.
Et de battre Barack Obama dans deux ans. La poussée républicaine de mardi est survenue tout juste 150 ans après l’élection à la Maison Blanche d’Abraham Lincoln, un républicain aussi, mais d’une autre sorte, à qui Obama doit au moins en partie d’avoir été candidat, et élu.
Trois ans après, la bataille décisive, au milieu de la guerre civile, avait eu lieu à Gettysburg. Les Sudistes, emmenés par le général Lee, avaient tenté de prendre Washington à revers en passant par la Pennsylvanie.
Ils n’avaient été repoussés qu’après trois jours d’une mêlée incertaine, dans un immense champ que les Américains visitent encore en masse, avec effarement.
L’esclavage a disparu. Le racisme, peu à peu, est devenu hors la loi, banni dans les faits et dans les mots. Mais dans les têtes? Barack Obama est Noir. Les marcheurs du Tea Party sont presque tous Blancs. En 2012, la lutte sera vraiment difficile.
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