Ceux qui un jour ont croisé le chemin de Kristina Rady, l’ex-épouse de Bertrand Cantat, le savent: cette femme d’origine hongroise dégageait à la fois une impression de force intérieure, d’originalité et de calme. Lors du procès du chanteur de Noir Désir à Vilnius (Lituanie) en mars 2004, sa présence illuminait la salle: elle avait une allure magnifique, digne mais pas méprisante, mi-princesse, mi-gitane. La jeune femme n’avait rien d’une pauvre petite chose venue récupérer son mari, qui l’avait laissé tomber pour Marie Trintignant.
Dimanche 10 janvier, celle qui a toujours soutenu Bertrand Cantat, père de ses deux enfants (Milo, 12 ans et Alice, 7 ans) et avec lequel elle vivait à nouveau, s’est pendue au domicile familial de Bordeaux.
Qu’est-ce qui a bien pu se passer pour qu’une mère qui, selon les témoignages, «adorait ses enfants», décide de se tuer? Programmatrice au Festival Sziget, Marina Pommier, une Française qui vit en Hongrie, connaissait bien Kristina: cette dernière travaillait pour ce même festival jusqu’au mois de septembre 2009. Depuis dimanche soir, les amis de Kristina n’arrêtent pas de s’interroger. «Nous la voyions comme quelqu’un de très fort. Il a dû se passer quelque chose de très grave pour qu’elle se suicide. Nous sommes tous abasourdis.» Marina la décrit comme «une personne joyeuse, qui avait beaucoup d’amis, qui aimait faire la fête et qui jonglait entre sa vie de maman et sa vie dans le milieu artistique».
Une passionnée. Marina Pommier évoque encore les projets artistiques dont Kristina lui avait parlé en été, lors de leur dernière rencontre. Projets qui étaient encore d’actualité, comme le confirme un e-mail de Kristina reçu par le directeur de l’Institut hongrois à Paris. András Ecsedi-Derdák explique «qu’elle était un élément incontournable dans les liens actuels entre la culture hongroise et française».
Au dire de ses amis, Kristina Rady était passionnée de musique, de littérature, d’art contemporain et de poésie. Programmatrice, traductrice, conseillère artistique de nombreuses structures et festivals internationaux, «elle se fichait des frontières artificielles entre les arts populaires et les Beaux-Arts et était capable de faire dialoguer toutes les disciplines entre elles», explique son ami Robert Lacombe, directeur de l’Institut franco-japonais de Tokyo. A-t-il une explication à son passage à l’acte? «Le poids des souffrances accumulées depuis la tragédie de Vilnius et l’impitoyable déferlante médiatique qui l’a suivie, dont elle et ses enfants furent aussi les victimes, ont sans doute été trop dures à supporter pour cette femme pudique, fragile et délicate, que dissimulait une force de caractère apparemment à toute épreuve.»
Il évoque encore sa gentillesse et sa générosité, deux qualités que confirme Jean-Michel Décugis journaliste à l’hebdomadaire français Le Point. «L’entretien avait duré deux heures. De retour à l’hôtel, je me suis rendu compte que l’enregistreur n’avait pas fonctionné. Elle a accepté de tout refaire, avec le sourire. C’était une femme calme, disponible, humble, équilibrée et sereine. Tout le contraire de lui, très nerveux.» Explique-t-il son geste? «Elle a beaucoup porté et dû affronter beaucoup de pression. Et l’ombre de Marie planait toujours.»
Dignité. «Il ne faut pas ajouter de la mort à la mort, voilà ce que je disais souvent à Bertrand» raconte Bernard Comment, écrivain et directeur de collection aux éditions du Seuil. Il fallait que la vie reprenne le dessus après la mort de Marie, qui avait dévasté le chanteur. L’écrivain d’origine suisse connaissait bien Kristina, pour laquelle il avait une grande admiration. «La dignité dont elle a fait preuve ces dernières années demande beaucoup d’énergie. A long terme, cela fragilise une personne.»
Il cite encore quelques lignes d’une préface qu’elle a rédigée pour un livre CD sur un poète hongrois, intitulé Attila Joszef / A cœur pur. «Nous sommes en 2008. L’état de traumatisme et l’avalanche des échecs de nos espoirs sous lesquels nous essayons de nous dépatouiller (...) m’empêchent de délivrer quoi que ce soit à son sujet. (...) Un grand merci à Bernard Comment, qui m’a poussée à créer pour échapper au lourd poids de ma tragédie quotidienne.» Une tragédie quotidienne qui a fini par avoir raison de sa force de vivre.
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