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Le poker menteur des barons neuchâtelois

Mis en ligne le 14.04.1994 à 00:00

A l'été 1992, trois quotidiens de l'arc jurassien annonçaient une fracassante collaboration. Puis chacun s'est retranché dans son pré carré. Jusqu'à quand? Alain Rebetez

L'Hebdo; 1994-04-14

«L'IMPARTIAL», «L'EXPRESS», «JOURNAL DU JURA» Le poker menteur des barons neuchâtelois

A l'été 1992, trois quotidiens de l'arc jurassien annonçaient une fracassante collaboration. Puis chacun s'est retranché dans son pré carré. Jusqu'à quand?

Alain Rebetez

Ces prochains jours, les deux quotidiens du canton de Neuchâtel, «L'Impartial» et «L'Express», vont recevoir une réponse à leurs demandes de prolongation du chômage partiel. La cause est entendue, ce sera oui - le Conseil d'Etat a déjà donné son feu vert, que l'OFIAMT devrait confirmer. La réduction de travail d'environ 20% qui leur est accordée depuis deux ans sera donc reconduite - elle pourrait l'être théoriquement jusqu'au 31 décembre de l'année prochaine.

Dans l'esprit de la loi, c'est un abus. Le chômage partiel est en principe réservé à des entreprises qui traversent des difficultés temporaires dues à la conjoncture économique, pas à celles qui devraient procéder à des restructurations. Si l'on prend la loi au pied de la lettre, cette prolongation est inattaquable, elle a l'avantage d'arranger tout le monde et d'ailleurs de nombreuses entreprises en bénéficient, pas seulement dans la presse, pas seulement dans le canton de Neuchâtel.

Reste que dans le cas des deux quotidiens, le chômage partiel permet depuis deux ans de faire écran aux solutions à long terme. Quand ils ont introduit cette mesure, les éditeurs étaient pris à la gorge: Fabien Wolfrath est fortement endetté depuis la construction de son nouveau centre d'impression à Neuchâtel (on parle d'une dette de 20 à 30 millions), et Gil Baillod, alors actionnaire de son propre journal, l'était à hauteur de sa participation. Au printemps 1992, le loyer de l'argent était à son pic, les annonces en chute libre; les deux journaux n'avaient pas le choix, c'était soit le chômage partiel, soit d'importants licenciements.

Synergies

Réduire le temps de travail ne suffisait pourtant pas, d'autant qu'à l'époque, la durée maximale du chômage partiel était limitée à douze mois. C'est la raison pour laquelle, le 29 juin 1992, une retentissante «déclaration d'intention» était signée puis rendue publique. On y apprenait que Gil Baillod et son partenaire Pierre-Alain Blum avaient vendu 55% des actions de «L'Impartial» à l'éditeur biennois Marc Gassmann, et 40% à Publicitas (Baillod en gardant 5%). On y apprenait surtout que les deux quotidiens neuchâtelois et le «Journal du Jura» (Bienne) voulaient collaborer aux niveaux rédactionnel, publicitaire et technique. Pages communes, notamment pour les rubriques internationales et nationales, impression de «L'Impartial» sur les rotatives neuves et sous-utilisées de Neuchâtel, les synergies projetées n'étaient pas seulement raisonnables, elles dessinaient un axe éditorial renforcé dans l'arc jurassien en contrepoint de la toute-puissante Edipresse, à Lausanne.

Depuis, rien ne s'est réalisé, si ce n'est le pool publicitaire, déjà partiellement en place avant la déclaration. «Il est vrai que les problèmes structurels sont restés les mêmes, regrette Georges von Csernatony, directeur de la planification stratégique chez Publicitas. Je constate simplement que la pression économique n'a pas été assez forte pour obliger les partenaires à collaborer.»

Voilà la clé de cet attentisme. Après la déclaration «signée dans l'enthousiasme de chacun», selon Georges von Csernatony, les réunions préparatoires de l'accord véritable se sont d'abord tenues à un rythme soutenu. Pour ce qui concerne la partie rédactionnelle commune, elles ont duré jusqu'en mars 1993, pour aboutir, selon les uns «à un document précis qu'il suffit de signer», selon les autres «à un projet encore vague, qui laisse dans l'ombre bien des aspects, notamment de savoir qui fait quoi»... A titre d'exemple, la question de savoir si la politique fédérale ferait l'objet de commentaires uniques ou séparés n'aurait même pas été tranchée. Sans être formellement rompues, les discussions ont été abandonnées depuis ce mois de mars 1993.

Comme par hasard, mars 1993, c'est la date d'annonce de la première baisse des taux hypothécaires par la Banque cantonale neuchâteloise. Deux autres baisses ont suivi cette année-là. Mars 1993, c'est aussi l'annonce, par le Conseil fédéral, de la deuxième prolongation du délai maximal du chômage partiel. En d'autres termes, l'argent redevenait un peu moins cher et l'on pouvait s'installer à long terme dans une réduction de travail financée par la caisse de chômage. Depuis, ni «L'Express» ni «L'Impartial» n'ont fait de déficit, mais ils ne dégagent pas de cash-flow, ou si misérable qu'ils tiennent tout juste la tête hors de l'eau.

N'en demeure pas moins que ce qui était urgent à l'été 1992 est devenu moins impératif au printemps suivant. Place était à nouveau donnée au combat des chefs des deux hommes forts de la presse neuchâteloise. Brutalement résumée par un fin connaisseur de la vie cantonale, qui côtoie les deux éditeurs, la situation est la suivante: «Fabien Wolfrath et Gil Baillod sont chacun héritier d'une des deux cultures politiques et historiques qui partagent le canton. En plus, à un niveau personnel, le premier est à la tête d'une entreprise familiale depuis quatre ou cinq générations; quoi qu'il en fasse, il a le regard de son père, là-haut sur son nuage, rivé dans le dos. Quant à Baillod, c'est encore plus simple: il a toujours raison! Allez faire s'entendre des hommes comme ça.»

On en est là. Pour ajouter au comique de situation, chacun des partenaires, tant von Csernatony que Gassmann, Wolfrath ou Baillod, disent d'une seule voix qu'«il faudra réaliser l'accord prévu en 1992», que c'est «la seule solution», qu'ils s'y emploient activement et que le but est de maintenir les trois titres, avec un ou deux cahiers communs. Cela n'a pas empêché Fabien Wolfrath de solliciter Pierre Lamunière, il y a un peu plus d'un an, pour une participation minoritaire d'Edipresse dans son journal. «Pour le moment, cela n'est pas dans notre intention, commente ce dernier. Mais il est clair qu'avec notre participation dans «Le Démocrate», et par ricochet dans «Le Quotidien Jurassien» (ndlr: à Delémont), nous ne sommes pas insensibles à ce qui peut se passer dans l'arc jurassien.»

Mais qu'attendent-ils?

Ce ne serait pas la première fois que l'incapacité d'éditeurs régionaux à s'entendre ferait le jeu d'Edipresse; si «La Tribune de Genève» et «La Suisse» avaient passé des accords à temps, le groupe lausannois n'occuperait pas la position qui est maintenant la sienne à Genève. A cet égard, la lutte pour le leadership entre Baillod et Wolfrath, abandonnés à leur face-à-face par leurs partenaires Gassmann et Publicitas, qui disent ne pas pouvoir forcer à un accord, laisse bien des Neuchâtelois inquiets. «Je considère qu'il faut une presse régionale forte pour exprimer le génie et les potentialités jurassiennes, souligne un important industriel. Pour cette raison, je m'étais réjoui de l'annonce de 1992. Mais maintenant: qu'attendent-ils?»

On le saura peut-être bientôt. «Cette année encore», prédisent un Pierre Lamunière ou un Marc Gassmann. Auparavant, il y aura vraisemblablement un petit coup de Monopoly: deux ans de piétinement ont révélé que tant que chacun des éditeurs reste maître de son fief (Fabien Wolfrath est actionnaire majoritaire de «L'Express»), les liens sont trop lâches pour parvenir à un véritable accord de collaboration ou de fusion.

On s'acheminerait donc vers des participations croisées. Qui en ressortira le plus fort, un Neuchâtelois, un Biennois, un Lausannois? «Croyez-moi, je me battrai pour une solution neuchâteloise», lance Gil Baillod. Il y a deux ans, il le disait déjà. Juste avant d'être contraint à trouver acheteurs auprès de Marc Gassmann et de Publicitas.·

A. R.

Gil Baillod: «C'est un projet difficile, long, avec beaucoup de questions subjectives à régler»

Fabien Wolfrath: «Je souhaite qu'il y ait un accord avant la fin de l'année. Je m'y emploie.»

Marc Gassmann, un homme si discret

A Bienne, c'est un notable. On le sait fin bec, amateur de bons vins, passionné de voile, de curling, et surtout propriétaire d'une imprimerie performante qui édite les deux journaux de la ville, le «Journal du Jura» et le «Bieler Tagblatt». Entreprise de famille qui emploie «environ 260 personnes», mais dont il tait le chiffre d'affaires. Dans sa ville, certains prêtent à Marc Gassmann dynamisme (rachat tout récent de l'imprimerie Courvoisier, à La Chaux-de-Fonds) et vision d'homme de médias (participation majoritaire dans «L'Impartial» et minoritaire dans la télévision locale bernoise).

A Neuchâtel, il laisse beaucoup plus sceptiques les observateurs. Méfiance envers quelqu'un que personne ne connaît et qui est devenu, avec «L'Impar», propriétaire d'une institution cantonale. Tout le monde se demande ce qu'il veut et le rôle qu'il joue dans les négociations. Ne le lui demandez pas; il répondrait, dans son élégant français de parfait bilingue: «Je ne suis qu'actionnaire de «L'Impartial», ce n'est pas moi qui prends les décisions importantes. J'en sais moins que tous les autres. S'il vous plaît: ne me mettez pas en avant.»



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