L'Hebdo;
2005-07-07 Balade culturelle (1) balade culturelle N°1 Le Pont de bois couvert de Lessoc
Chaque semaine, l'archéologue Jean-Pierre Dewarrat nous invite à découvrir une merveille helvétique. La première se love au fond d'un resserrement rocheux de la Sarine, à Lessoc: un pont de bois de 1667.
Le mot «Gruyère(s)» évoque la touristique cité comtale, son château et son fromage. Ou encore la fabrique de chocolat de Broc, Moléson-Village, Charmey ou Bulle et son riche Musée gruérien. Moins connu est l'incroyable chapelet de ponts sur la Sarine en amont de Bulle, moins encore celui de Lessoc, caché à l'écart du trafic.
Cet étrange «tunnel» de planches et de poutres jeté en ce lieu isolé est plus qu'un simple pont. Reliant les deux rives de la Sarine, le vieil ouvrage d'art ne voit plus passer de nos jours que des randonneurs en chaussettes rouges. Jadis, c'étaient des caravanes de mulets qui transitaient par ce pont tout entier dévolu à la «civilisation du gruyère», et par ce «Chemin de Jaman», l'antique passage, proche et facile, vers un Sud porteur d'une vie meilleure. Le vénérable pont nous emmène jusqu'à la place du Marché de Vevey et son port, havre des faiseurs de pâte d'or.
D'une portée de 14 mètres, le pont possède une toiture couverte de bardeaux, refaite en 1767 (graphito à l'intérieur, côté amont), puis en 1956. Un écusson placé sur les montants extérieurs, côté Lessoc, porte la date de 1667, année de sa construction dans le but de rallier le chemin muletier de Jaman. Il est l'un des six derniers ponts de bois couverts du canton et aussi le seul à n'avoir subi aucune modification en 338 ans. Erigé à 16 mètres au-dessus de l'eau, à un endroit encaissé, mais opportunément resserré, il surplombe de nos jours de 3 mètres le plan d'eau né du barrage de Lessoc.
Nés séparément à plus de trois siècles et demi d'écart, le premier des nécessités de l'exportation des meules de gruyère dès le milieu du XVIIe, et le second des besoins actuels en électricité, l'ancien pont et le nouveau lac artificiel réalisent en 2005 la synthèse heureuse et inattendue du commerce d'hier et du mode de vie d'aujourd'hui. Une fusion réussie entre un objet patrimonial et la «fabrication» d'un paysage nouveau. Ici le temps s'est arrêté. Durablement!
On se croit au bout du monde, seul. Mais rêvassant au-dessus du calme plan d'eau, on est surpris par l'animation qui y règne certains jours d'été. Si les marcheurs à bâtons, les vététistes bariolés et les discrets pêcheurs à la ligne forment le gros des habitués de l'endroit, on a parfois la chance d'y observer, tel un ornithologue attentif, d'étranges sirènes aux corps de modernes déesses serrées dans une combi de néoprène bleu glisser sur les eaux. Alors que deux d'entre elles se dévêtaient, nous les avons surprises, innocentes et affairées. Les fées des Vanil n'étaient donc point légende de la Gruyère. Elles existent toujours. Nues comme au matin du monde.
Au pays des ponts Avec ses quatre ponts historiques s'égrenant au fil de l'eau entre Broc et Montbovon, la Haute-Gruyère est un génial «pays de ponts». Dernier de cette collection insolite, le pont de Lessoc touche au site des «Quatre Ponts» (1580, 1837, 1990 et 2001) qui, par leur curieuse juxtaposition, constitue au confluent de l'Hongrin et de la Sarine l'épicentre d'une série peut-être unique en Suisse, du moins romande. Futur écomusée de plein air, il est une idéale interface de mobilités douces. D'aval en amont.
A Broc, le pont de pierre en dos d'âne (1580), gardé par le «Château-d'en-Bas», fut enchâssé dans un tablier de fonte avant de retrouver comme par miracle sa figure d'origine en 1971. En-dessous de Gruyères, le «Pont-qui-Branle», couvert et fermé (1806), ne branlera plus depuis son sauvetage entre 1982 et 1983. A Villars-sous-Mont, l'élégante arche du pont résiste depuis 1641 aux eaux parfois en furie et jadis destructrices de ce type d'ouvrages.
Temps arrêté Et au pont de Lessoc, c'est l'absolu «génie du lieu» qui s'empare de vous. Entre logique spatiale et nécessités agro-pastorales dont le «fruit», le gruyère, s'exportait jadis jusqu'au Nouveau Monde, où il servait de nourriture aux soldats du Roi de France, allié d'insurgés américains en mal d'une plus authentique indépendance que celle mythifiée des libres pâtres de «chez nous»... A la suite de Martin Heidegger, vous comprendrez alors pourquoi «ce n'est pas le pont qui d'abord prend place en un lieu, mais c'est seulement à partir du pont lui-même que naît le lieu».
Au départ du chemin muletier, le pont de Lessoc amorce ainsi la lente montée dans la combe de Jaman, où par deux ultimes ponts de pierre sur l'Hongrin, on atteint Allières (unique auberge avant le sommet, halte du Montreux Oberland Bernois). A Comba-d'Avau, un premier pont franchit une gorge sauvage aux rondes roches blanches et mène via le tracé muletier jusqu'au pont du Pontet (XVIII e). Là-bas le temps s'arrête encore une fois.
Au-delà, c'est la douce et prenante ascension du chemin «aux trois voyages».Voyage au fond du pays des ponts. Voyage au pays des paysages de verts pâturages et noires «joux» (forêts). Et voyage au pays des chemins du ciel par où le voyageur atteint le col, lieu à la fois fixe et instable, là où le ciel et la terre s'accouplent en un tableau d'une beauté surprenante et toujours renouvelée, selon la saison ou l'heure. Débauche de gris bleu ou de rouge orangé. Qui connaît les cieux déjantés aux folles volutes ouatées de la peinture d'un Hodler se prend à imaginer ce qu'aurait engendré un Monet ou un Cézanne. |
Au pont de Lessoc, le seul à n'avoir subi aucune modification en 338 ans, c'est l'absolu «génie du lieu» qui s'empare de vous.
carnet pratique
Se restaurer Lessoc, Café de la Couronne (tél. 026 928 23 98), au cadre à la fois rustique et subtil (spécialités locales d'un nouveau couple de restaurateurs).
Guides Pour le circuit des ponts de la Haute-Gruyère, in Archéologie et patrimoine routier fribourgeois, tome 5, La Gruyère, 1998. Pour la montée au col de Jaman, in Les douze chemins du sud, Randonnées sur les voies de communication historiques en Gruyère, Veveyse et Glâne, J. Sterchi et alii, 1998.
Jean-Pierre Dewarrat est archéologue du territoire. Professeur et chargé de cours aux HES de Fribourg et de Lullier, il y enseigne la «lecture du territoire». Il est aussi chroniqueur à La Liberté et à La Gruyère.
La semaine prochaine: Château de Habsbourg.
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