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Lorsqu’on lui raconte l’exemple de Jorge Henriques dans son bureau de l’Université de Lisbonne, Manuel Villaverde Cabral n’est pas étonné. A bientôt 70 ans, ce sociologue jovial observe les soubresauts de la société portugaise et aime aussi taquiner les autorités politiques, de droite comme de gauche, par presse interposée.
«A l’échelle des pays européens, comme des gens, cette crise a renforcé les divisions. La Grèce, l’Espagne et le Portugal paient un lourd tribut. Dans des pays comme le nôtre, à côté d’une petite partie de la population qui s’en sort et dont je fais partie, la grande majorité des Portugais souffre. Je ne suis pas sûr que nos dirigeants le saisissent», note celui qui est aussi vice-recteur de l’université. «Il y a des indices qui méritent enquête», note le chercheur. La hausse du nombre de consultations dans les hôpitaux ou celle de la vente d’antidépresseurs. «Mais une chose est sûre, toute cette souffrance provient de la peur de perdre son travail.» Et côté emploi, ce n’est pas rose.
Avec la récession, le taux de chômage a grimpé de 7,6% à 10,5% depuis 2008. Il devrait atteindre 11,2% à la fin de 2010, disent les chiffres officiels. Un taux qui tient compte des seuls inscrits, gomme les différences régionales et balaie l’inégalité entre sexes. Sans parler du travail précaire quotidien de 2,6 millions de personnes avec tout juste 900 euros par mois.
Pire, selon Eurostat, 1,1 million d’entre elles ont un statut de travailleur précaire légalisé via le recibo verde, le reçu vert. Une bizarrerie qui touche 23% des actifs et autorise n’importe quel patron à engager sur un poste de travail un employé fixe mais en le considérant comme indépendant. La prestation de service se paie, mais pas les charges sociales. Résultat pour ces employés? Ni congés payés, ni treizième salaire.
«Pour de vrais indépendants, comme les avocats, le recibo verde a sa raison d’être. Mais pas pour des employés de l’hôtellerie ou des ouvriers du bâtiment! L’Etat brise nos acquis sociaux et organise sa propre fraude fiscale», tonnent Arménio Carlos et Fernando Mauricio, respectivement numéro 2 et responsable des relations internationales de la puissante Confédération générale des travailleurs portugais (CGTP), forte de 725 000 adhérents. Les deux syndicalistes insistent. Reçu vert, absence de politique industrielle ou encore, austérité budgétaire promise depuis des semaines par le gouvernement du socialiste José Socrates, tout cela «tient de l’offensive néolibérale».
Colère. Cette analyse, trois heures plus tôt avant notre rencontre, les deux syndicalistes en discutaient sur la place de Londres. Avec deux cents des leurs, ils manifestaient devant le Ministère du travail et de la solidarité sociale. Le temps d’une éclaircie froide mais bienvenue en ce mois d’hiver pluvieux sur la capitale lusitanienne.
Ce 25 février en effet, la CGTP menait des actions dans tout le pays. Au début du mois, 50 000 fonctionnaires défilaient dans les rues de Lisbonne. Le 4 mars, neuf fonctionnaires sur dix débrayaient pour un jour. Le «printemps de la colère», prédit la presse locale.
Dans la cible syndicale, le plan d’austérité que le premier ministre José Socrates dévoilera au Parlement le 25 mars, avant d’aller faire pareil à Bruxelles. Enjeu: réduire le déficit public à 3% du Produit intérieur brut d’ici à 2013, contre l’actuel 9,3%. Avec à la clé, dénonce la CGTP, des coupes dans les prestations sociales, la décote des retraites anticipées et la menace d’un gel des salaires pour le secteur public. Minoritaire au Parlement, le gouvernement refuse une hausse d’impôts comme ses homologues grecs. Pour l’instant.
«Ce gouvernement socialiste a sauvé les banques et il n’a plus d’argent pour le social», ironise Arménio Carlos. «Je critique cette option. Pourquoi ne pas aider notre industrie? Trains, métros, rails, tout est vétuste. La place pour une industrie ferroviaire existe! A l’image de tout le secteur industriel qui ne reçoit rien, mais envoie les lettres de licenciement aux ouvriers», ditil calmement.
Difficile de donner tort à Arménio Carlos. Car le Portugal a vécu en une décennie une vraie désindustrialisation, plus qu’aucun autre membre de l’Union. Un côté obscur du miracle, masqué par une politique d’éléphants blancs, stades de foot ou autres. Les kilomètres d’autoroutes avançaient sur son sol avec l’argent de l’UE, mais le pays a laissé plonger son industrie. Comme au nord, à Braga par exemple.
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