C’est déjà une conséquence de la catastrophe japonaise, quelle que soit l’issue de l’accident nucléaire de Fukushima: le débat sur la façon dont nous comptons, à l’avenir, produire de l’électricité est relancé.
«ON POURRAIT ATT EINDRE 10% DE TOUTE LA PRODUCTION D’ÉLECTRICITÉ EN SUISSE.» Gerhard Danioth, responsable petite hydraulique chez Alpiq
En Suisse, après la suspension de la construction de nouvelles centrales atomiques, annoncée la semaine dernière par Doris Leuthard, les discussions sur les énergies renouvelables vont reprendre de plus belle.
Il sera bien sûr question de projets d’éoliennes et de panneaux solaires, si souvent placés sur le devant de la scène médiatique. Mais, bien que leur potentiel soit important, le photovoltaïque et l’éolien ne représentent que 0,1% du total de la production helvétique actuelle (voir graphique).
Dans notre pays, le renouvelable est, dans l’immédiat, avant tout hydraulique. Si la construction de nouveaux barrages semble peu réaliste, des projets d’optimisation restent imaginables, tels que l’installation de pompage-turbinage de Nant-de-Drance en Valais, prévue pour 2016, qui permettra d’adapter le courant généré à la demande.
Surtout, une forme de production peu connue connaît depuis quelques années un renouveau: les petites centrales hydrauliques, qui représentent près de 10% de la force hydraulique totale.
En quoi consistent ces centrales? Pourquoi renaissent-elles? Quel est, surtout, leur potentiel? Tour d’horizon en quatre points.
1) Qu'est-ce qu'une petite centrale hydraulique ?
Avec sa petite turbine Pelton installée au bord du ruisseau Le Brison, Jean-Pierre Mermod, à Vers-l’Eglise (VD), produit environ 1,2 million de kilowatts/ heure par année. De quoi alimenter quelque 260 ménages moyens. «Cela me rapporte environ 180 000 francs par an, pour un investissement d’un million», explique ce propriétaire d’une scierie.
Sa centrale utilise une haute chute (220 m de dénivelé) pour produire de l’énergie. Une petite centrale hydraulique, que l’on définit par une puissance maximale de 10 mégawatts, nécessite de disposer d’une dénivellation (ou chute) et d’un débit d’eau. Plus la chute sera grande, plus le débit d’eau nécessaire pour obtenir une puissance donnée sera faible (voir schéma).

Le concept de petite centrale est en réalité très ancien. On estime qu’il y en avait 9000 en 1914 en Suisse, pour la plupart liées à une petite industrie (scierie, minoterie). Au cours du siècle, cependant, le développement du réseau électrique leur ôte petit à petit leur raison d’être: en 1985, on n’en dénombre plus que 700.
«Certaines ont été englobées dans un plus grand aménagement, d’autres abandonnées», explique Vincent Denis, de MHyLab, un laboratoire spécialisé dans la petite hydraulique sis à Montcherand (VD). «L’intérêt d’avoir sa propre source de courant est surtout devenu moindre: les prix offerts par les distributeurs d’électricité étaient plus bas.»
2) Pourquoi ce renouveau ?
Depuis 1985, les choses ont changé. Les mouvements antinucléaires, la sensibilisation au développement durable ont poussé les autorités à s’intéresser à nouveau aux petites centrales.
Avec la loi sur l’énergie de 1991, et surtout l’introduction en 2008 de la rétribution à prix coûtant (RPC) pour les énergies renouvelables, un particulier ou une entreprise qui disposerait d’un droit d’eau peut injecter le courant produit par sa turbine dans le réseau à un prix variable mais rentable, garanti par la Confédération: jusqu’à 35 centimes le kilowatt/heure.
Aujourd’hui, en l’absence de répertoire, on estime à un millier le nombre de petites centrales en activité en Suisse. Une bonne partie des 3500 mégawatts/heure par an produits est vendue aux consommateurs par les entreprises électriques dans leurs programmes de courant vert; celui du Brison est ainsi distribué par Romande Energie.
Deux cents de ces centrales, en revanche, bénéficient de la RPC et sont donc rémunérées par les consommateurs, via une taxe de 0,45 centime par kWh utilisé. «Avant la RPC, beaucoup de projets n’étaient pas faisables, car trop chers», explique Luca Savoldelli, responsable de la petite hydraulique au Groupe E qui intensifie ses activités dans ce secteur depuis trois ans, à l’image des autres entreprises d’électricité.
Problème: ce programme de soutien public a suscité une prolifération de projets, et le fonds prévu (environ 125 millions) a été alloué en quelques mois. Il devrait être déplafonné à la mi-2011, en anticipation de l’augmentation de la taxe consommateurs qui passera à 0,9 centime par kWh dès 2013. Pour lors, la liste d’attente contient 387 demandes, même si une partie de ces centrales ne seront pas réalisées.
3) Quel est l'impact sur l'environnement ?
Le 7 mars dernier, la Fédération suisse de pêche (FSP) remettait à la Chancellerie fédérale une pétition signée par 12 750 personnes intitulée «Sauvez nos cours d’eau». Elle reproche aux plus petites des centrales hydrauliques de tuer les poissons.
Un jour plus tard, la Confédération éditait une série de recommandations aux cantons, pour les aider dans leur traitement des multiples projets de petites centrales qui afflueront à l’avenir auprès de leurs services. Ce document reconnaît les «exigences antagonistes» posées aux cours d’eau par les lois fédérales: d’un côté, les préserver le plus possible, de l’autre, les utiliser pour promouvoir les énergies renouvelables.
«La branche paie les mauvais exemples d’une époque où les lois de protection des cours d’eau étaient moins strictes, analyse Vincent Denis. C’est clair qu’il y a un impact si l’homme intervient dans un cours d’eau. Il faut essayer de le rendre le plus faible possible.»
Pour le WWF, qui soutient à la fois la pétition de la FSP et les petites centrales via des labels comme Star Naturemade, il faudrait pour cela inclure dans l’examen des demandes de subvention le critère du lieu, en excluant les zones protégées, celles de frayères d’importance nationale, et les rivières de montagne encore intactes, comme le Rhône en vallée de Conches.
Pour Dani Heusser, spécialiste de la petite hydraulique de l’organisation, il suffirait d’utiliser un système d’information géographique (SIG) informatisé pour déterminer en quelques minutes si la zone visée pose problème ou non.
Le WWF se veut constructif: selon un rapport publié en novembre par l’organisation, les 70% des projets déposés à la RPC qui ont un impact environnemental tout à fait acceptable suffisent à assurer l’objectif de la Confédération d’augmenter la production de la petite hydraulique de 30% d’ici à 2030.
4) Quel est le potentiel de cette énergie ?
Reste à savoir si cela constitue un objectif suffisant, remarque l’ingénieur Nicolas Crettenand, qui prépare une thèse à l’Energy Center de l’EPFL sur la petite hydraulique. Si la Suisse veut réduire sa dépendance au nucléaire, en effet, elle devra revoir ses ambitions dans le domaine du renouvelable.
Les petites centrales pourraient-elles produire plus encore? «A mon avis, on peut augmenter la production de 50 à 100%», estime le chercheur. Gerhard Danioth, responsable des projets de petite hydraulique chez Alpiq, évalue lui aussi qu’avec «de la bonne volonté, on pourrait atteindre 10% de toute la production d’électricité en Suisse».
Dans le renouvelable, Alpiq se focalise d’ailleurs sur l’éolien et la petite hydraulique, dans laquelle elle veut doubler sa puissance installée en Suisse (de 13 à 30 mégawatts) d’ici à 2020.
Face à cette vision optimiste, certains – comme le WWF – rappellent que le potentiel hydraulique est déjà très largement exploité dans notre pays.
Pour la professeure à la HES-SO du Valais Cécile Münch Alligné, «il faut déjà utiliser à 100% les eaux canalisées». Les turbines placées dans les réseaux d’eaux potables ou usées ne posent en effet aucun problème environnemental. Les exemples abondent, comme la centrale de la commune d’Arbaz (VS), qui alimente 400 ménages.
Certes, là encore, le potentiel est limité. Mais les chercheurs travaillent à des solutions encore plus diversifiées: développer la petite hydraulique à accumulation pour adapter la production à la demande, tester les hydroliennes (qui utilisent les courants marins) dans les fleuves ou, comme la HES-SO, développer une petite turbine qui pourrait être installée sur les conduites d’un petit village, voire d’une maison.
Il serait de toute façon erroné de considérer cette ressource individuellement: en utilisant les eaux canalisées, en réhabilitant les anciennes centrales désaffectées, c’est déjà «tout bénéfice», comme l’exprime le rapport du WWF.
«Il faut arrêter de discuter par technologie séparément», martèle en outre Nicolas Crettenand. «Si on veut se passer du nucléaire, alors acceptons d’exploiter au maximum toutes les sources renouvelables. Il faut de la volonté politique pour définir le mix énergétique que nous voulons.»
www.smallhydro.ch
Les petites centrales hydrauliques en chiffres
1000 C’est le nombre estimé de petites centrales hydrauliques (moins de 10 mégawatts de puissance) en Suisse. Elles produisent environ 3500 gigawatts/heure par an.
125 millions de francs sont disponibles dans un fonds de la Confédération pour le soutien à la petite hydraulique. Tout a été alloué, mais seuls 14 millions ont été utilisés en 2009.
700 projets déposés depuis mai 2008 pour obtenir des subventions fédérales sont au bénéfice d’une décision positive ou sur liste d’attente.
Une centrale au fil de l'eau

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