FINANCE
Le pouvoir de Merkiavel

Par ULRICH BECK - Mis en ligne le 24.10.2012 à 12:58

Méthode. Les réticences d’Angela Merkel à sauver l’euro. Ou l’art de tergiverser entre rejet et engagement européen, de mener une politique à la Machiavel.

On voit souvent en Angela Merkel la reine non couronnée d’Europe. Si l’on se demande d’où elle tient tout ce pouvoir, on tombe sur son travers principal: une souplesse mentale machiavélique à l’excès. Pour Nicolas Machiavel, premier théoricien du pouvoir, le prince ne doit tenir son engagement d’hier que s’il en tire des avantages aujourd’hui. En version actualisée, cela signifie que l’on peut faire aujourd’hui le contraire de ce que l’on disait hier pourvu que cela optimise nos chances aux prochaines élections.

C’est ainsi qu’Angela Merkel s’est longtemps battue pour allonger la durée d’exploitation des centrales atomiques allemandes et envisageait sereinement une éventuelle sortie de l’UE. Puis elle a choisi la sortie du nucléaire et le retour à plus d’Europe. Elle agit en artiste du sauvetage last minute. A propos des euro-obligations, elle disait hier: «Pas tant que je vivrai.» Aujourd’hui, elle laisse à son ministre des Finances le soin d’explorer des alternatives et tolère les crédits de la BCE aux Etats et aux banques en déconfiture, qui seront payés en dernier ressort par le contribuable allemand.

Les affinités politiques entre Merkel et Machiavel, le modèle Merkiavel, reposent sur quatre piliers.

Primo. L’Allemagne étant le pays le plus prospère de l’UE, tous les Etats endettés dépendent de sa disponibilité à leur accorder des crédits. Mais le machiavélisme de Merkel tient plus au fait qu’elle ne prend pas parti dans le conflit entre les architectes de l’Europe et les tenants du repli nationaliste, ou plutôt qu’elle garde les deux fers au feu. Elle fait dépendre – et c’est là qu’elle est machiavélique – la disponibilité allemande de celle des Etats endettés à satisfaire aux conditions de la stabilité politique de l’Allemagne. C’est le premier principe de Merkiavel: en matière de crédits aux Etats endettés, c’est p’têt ben qu’oui, p’têt ben qu’non.

Secundo. Comment mettre en œuvre cette position ambivalente dans la pratique? Pour Machiavel, il faut de l’activisme, de l’énergie politique. Mais le pouvoir de Merkiavel se fonde sur la nécessité de ne rien faire, sur la procrastination. Cet art de la tergiversation, ce mélange de rejet de l’Europe et d’engagement européen fondent la position de pouvoir allemande dans une Europe tourmentée. La tergiversation comme tactique d’apaisement, c’est la méthode Merkiavel. Le moyen coercitif est la menace de ne rien faire. Si l’Allemagne refuse son accord, la ruine des Etats endettés est inévitable. La puissance allemande en Europe ne se fonde donc plus comme naguère sur la force, elle n’a pas besoin d’armes pour imposer ses vues et son pouvoir n’a pas besoin d’envahir pour être omniprésent.

 

«VAUT-IL MIEUX ÊTRE AIMÉ OU CRAINT?» DEMANDE MACHIAVEL. LA RÉPONSE DE MERKEL EST: IL FAUT ASPIRER AUX DEUX.

 

Tertio. Ainsi s’établit le lien entre objectifs électoraux et rôle d’architecte européen: les mesures pour sauver l’euro et l’UE devront être soumises un jour au test électoral. Sont-elles utiles aux intérêts allemands et au pouvoir de Merkel? Plus les Allemands se sentent encerclés de gens qui en veulent à leur porte-monnaie, plus le grand écart s’avère périlleux. A ce dilemme Merkiavel répond par son atout, «l’Europe allemande». A l’interne, la chancelière amadoue les inquiets en défendant un non bien dosé, elle se présente comme l’institutrice de la classe Europe. A l’extérieur, elle prend la «responsabilité européenne» et ligote les Etats de la zone euro par une politique du moindre mal: plutôt un euro allemand que pas d’euro du tout. «Vaut-il mieux être aimé ou craint?» demande Machiavel dans Le prince. La réponse de Merkel est: il faut aspirer aux deux. Et elle la décline comme suit: néolibéralisme brutal à l’extérieur, consensus teinté de social-démocratie à l’interne.

Quarto. Merkel entend prescrire à ses partenaires la formule magique valable en Allemagne: économiser dans l’intérêt de la stabilité! Mais, dans la réalité, la propension à la parcimonie de la ménagère allemande a tôt fait de se muer en réduction des ressources pour les rentes, la formation, la recherche, les infrastructures et encore... Nous avons affaire à un néolibéralisme impitoyable qui s’ancre désormais sournoisement dans la Constitution européenne sous la forme du pacte fiscal.

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