Le gouvernement qui assure la conciergerie de la maison helvétique fait bien son boulot. Il veille avec succès au standing de l’immeuble, il nettoie les escaliers, il chasse les intrus, il répare les pannes, il tient les comptes. Il cherche surtout à ne fâcher personne, à se faire bien voir de tous les copropriétaires, même les plus grincheux. N’allez pas lui en demander davantage.
N’allez pas imaginer que le Conseil fédéral puisse faire plus que gérer: parler franchement au peuple. Exprimer une vision du monde et définir une voie pour la Suisse.
Alors que les tumultes du «printemps arabe» modifient notre voisinage à peu près aussi profondément que la chute du mur de Berlin, nos prétendus «sages» se taisent. Avec un seul sujet en tête: un possible afflux de réfugiés. Comment leur barrer la route? Où les loger? Qui paiera? Leurs mines graves ne font qu’alimenter les peurs. Alors qu’il y aurait tant à dire. Saluer ce sursaut de démocratie. Prendre la mesure historique de la nouvelle donne. Dire les risques mais aussi les chances du chambardement.
N’allez pas imaginer que le Conseil fédéral puisse faire plus que gérer: parler franchement au peuple.
Relativiser aussi le péril migratoire. De précédentes expériences l’ont démontré: la plupart de ceux qui fuient le chaos retournent chez eux la paix revenue. Barricader Chiasso? Planter des troufions à la frontière? L’exploitation de la trouille mène aux idées les plus folles. L’administration fédérale, plus sensée, cherche des solutions sur le plan international, négocie d’ores et déjà avec l’Egypte un «pacte migratoire». Mais chut! En parler pourrait irriter nos intégristes de l’isolement.
Qui, à la tête de l’Etat, pose les enjeux avec force et calme? Personne. Par opportunisme électoral ou, plus grave, par incapacité intellectuelle? Question ouverte. Ce qui domine, c’est la crainte de lâcher un mot qui pourrait inquiéter ou déplaire. Oui, il se peut que nous devions accueillir quelques milliers de réfugiés.
Ce ne serait pas une tragédie. Un peu de décence ne serait pas malvenue. Quand on voit la Tunisie submergée par les rescapés des tueries. Quand on songe que la Syrie héberge des dizaines de milliers de chrétiens ayant fui l’Irak…
Nos dirigeants, à force de rassurer à tout prix, finissent par créer au contraire un climat d’inquiétude. Face au monde, de tous leurs propos, sous un emballage rose, suinte la peur. L’Europe? On s’en tient à une ligne têtue dont on sait qu’elle ne tiendra pas. La communauté internationale veut en finir avec les paradis fiscaux?
Et voilà une suite de concessions, de pleurnicheries, d’atermoiements, de ruses, de reproches aux autres: pas trace d’une position claire et cohérente. Les banques trop grandes qui présentent un «risque systémique»? Ce n’est plus un sujet… jusqu’au nouvel accident qui demandera l’intervention de l’Etat.
Les administrateurs du pays réagissent au jour le jour, obsédés par la recherche du compromis entre divers intérêts. Avec un seul vrai souci: faire gagner leurs partis aux prochaines élections. Cela va jusqu’au déni de réalité. Jusqu’à l’infantilisation des citoyens, jugés incapables de prendre de la hauteur.
Le discours politique, dans le sens le plus noble du terme, est oublié. Le débat qui pourrait associer le pouvoir aux esprits les plus lucides et compétents de la société civile n’a pas lieu. Il y eut par moments dans l’histoire de grands magistrats, des personnalités indépendantes, qui prenaient le temps de réfléchir ensemble au destin de la Suisse, aux moyens de l’anticiper. Tentant d’aller au fond des choses, au-delà des contingences immédiates. Cela n’arrive plus.
Où mène cette myopie poltronne? A l’insignifiance internationale. Cela en dépit des louables efforts d’une ministre des Affaires étrangères condamnée par le Parlement à faire profil bas. Un gouvernement tâtonnant, modeste, prosaïque, cela peut plaire à l’intérieur. Face à nos partenaires, ce flou affaiblit notre crédit. Et du coup, nous marginalise plus encore, nous rend plus vulnérables.
Ce pouvoir muet sera-t-il capable, un jour, d’un discours fort? D’un sursaut de dignité, d’un peu de courage? Cela arrivera peut-être. Mais il faudra de méchantes crises pour sortir le concierge de son train-train.
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