Le Prix Nobel de la paix à l'UE et la Suisse
| Ce fut une conférence impressionnante que celle donnée par Franz Blankart devant la Fondation Jean Monnet à Lausanne, début octobre. Alors que le comité Nobel entend honorer l’œuvre de pacification continentale de l’Union européenne, il vaut la peine de citer les propos de l’ancien secrétaire d’Etat: «Basée sur les drames de deux guerres mondiales, l’Union européenne a été conçue comme un projet de paix. En tant que tel, elle a fait ses preuves. Si nous, ainsi que nos fils, n’avons pas été mobilisés, c’est bien grâce à l’Union européenne et à l’OTAN. Pour la génération de feu mon père, né en 1895, ayant vécu dans la force de l’âge deux conflits mondiaux, la situation actuelle eût été un rêve. Si, en revanche, la Suisse avait été attaquée lors des deux dernières épreuves, elle aurait été membre fondatrice de l’UE, de l’ONU et de l’OTAN. Comme souvent, la chance fait oublier qu’on a eu de la chance.»A l’annonce du Nobel pour l’UE, les sarcasmes n’ont pas manqué. Ils sont profondément indécents pour qui considère l’histoire dans la longue durée. On a perdu en Suisse, et dans beaucoup de pays membres de l’Union, le souvenir de ce que furent les guerres: des boucheries intervenant presque à chaque génération. Des millions de morts ou d’estropiés, de père en fils, d’oncle en neveu. Une sorte de malédiction. On ne lit plus guère aujourd’hui les romanciers français des années 1920 qui évoquent l’enfer du Chemin des Dames. C’est dommage, les ignares se montreraient plus respectueux. Pour se faire une idée de ce que fut le destin d’une génération fauchée, on se plongera dans Le cheval rouge d’Eugenio Corti, réimprimé l’an dernier par L’Age d’Homme. Glaçant. Un homme à la tête de l’Eurogroupe, impliqué sans relâche dans le sauvetage de la zone euro, mesure mieux que d’autres l’importance de l’héritage de paix que l’Union européenne a su bâtir, c’est le Luxembourgeois Jean-Claude Juncker, dont le père fut enrôlé de force dans la Wehrmacht.Il faut rappeler ce qui (outre les dérèglements de l’économie mondiale) a conduit à la crise financière actuelle au sein de l’UE: un aveuglement aux comportements dispendieux de certains de ses membres, une générosité idéaliste à l’égard de nouveaux venus (que l’UE a voulu aider sans vraiment contrôler le bon usage de ses fonds), un entêtement logique à créer dans un marché unique une monnaie tout aussi unique. Des intentions honorables.Certes, trop de jeunes Européens, formés dans les meilleures écoles, attendent désespérément un travail. C’est regrettable, mais beaucoup moins irréversible que de mourir dans une tranchée.
|