FAIT DIVERS
Le prof, les semeurs et la goutte de trop

Par Sabine Pirolt - Mis en ligne le 15.02.2012 à 11:37

LE LANDERON. Trois jeunes accusent un maître de les avoir frappés. Beaucoup d’élèves et de parents soutiennent le prof. Ce fait divers en dit long sur les conditions de travail du corps enseignant.

«Mon fils ne va pas bien. Il n’arrive plus à dormir et a mal au ventre. Je sens son malaise. Il a la rage et honte de passer pour le méchant et le menteur.» Cela fait plus d’une semaine que Josiane*, jolie blonde d’une quarantaine d’années, est prise dans la tourmente médiatique qu’elle a déclenchée. Début février, elle a alerté le quotidien régional L’Express pour dénoncer l’enseignant de son fils qui aura bientôt 15 ans. Ce dernier assure avoir reçu deux gifles de son prof qui aurait aussi bousculé deux autres élèves de la classe préprofessionnelle dont il fait partie.

Mardi 31 janvier, Raphaël et ses deux copains décident d’aller trouver le directeur pour se plaindre de leur enseignant. Josiane raconte: «Il les traitait souvent de cons, leur disait “vous n’êtes que de la racaille”, “je vais vous casser les dents”.» Le directeur, Jürg Suter, souhaite la présence du prof pour discuter. Les élèves se rendent en classe et attendent l’ouverture de leur salle de cours. Toujours selon Josiane, «l’enseignant arrive et à l’aide d’un cahier leur envoie “trois pêches” pour faire sauter leur casquette. Le prof prend un élève à part, le colle au mur et le bouscule. Puis il demande à Raphaël: “Qu’est-ce que tu es allé raconter à Suter?” Sa réponse: “Des choses.” Il lui donne alors une première gifle et répète sa question. Mon fils lui a répété “des choses”, et il a reçu une deuxièmegifle.»

Soutien massif. L’épisode a pris une ampleur inattendue avec la remise, au Département de l’éducation, d’une pétition munie de 120 signatures de soutien au professeur, par une délégation d’une soixantaine d’élèves et de parents. A lire les commentaires du site internet de la presse régionale, les trois protagonistes de l’affaire ne sont pas des anges: ils sont traités de «semeurs de m...». Un parent: «Mon enfant se fait harceler depuis des semaines par ces voyous, ils perturbent toute la classe. Eh bien moi, je dis chapeau au prof d’avoir pu supporter tout ça jusqu’à maintenant.» A la mère de l’adolescent qui demande que l’enseignant s’excuse, Claudia écrit: «Vous devriez plutôt demander à votre fils de faire ses excuses à tous les élèves qu’il a harcelés, jour après jour, durant des mois. Du clan qu’il a créé autour de lui, tant certains enfants en avaient peur. Il a “pourri” l’ambiance de cette classe, accompagné de ses chers camarades. Alors ouvrez les yeux, chère Madame, et ne demandez pas aux lésés de présenter leurs excuses.» Bref, les trois adolescents semblent faire l’unanimité contre eux. Le maître d’école, lui, est apprécié et respecté. Depuis l’incident, la direction, qui refuse de s’exprimer et qui lui interdit tout commentaire, reconnaît, dans un communiqué de presse, que des mesures disciplinaires avaient été prononcées à l’égard des «fautifs». Dans une unique interview donnée le 4 février à L’Express, l’enseignant a expliqué: «Je conteste les coups! Je suis professeur d’arts martiaux, je sais me contrôler. Ces élèves m’ont poussé à bout. Je les ai empoignés par le col, c’est clair. Je n’ai rien caché au directeur. En saisissant l’un des trois élèves, je l’ai touché au menton. Il prétend que je lui ai donné un coup de poing sur le nez. C’est faux. Je suis victime d’une cabale.»

Blanc et noir? N’empêche. Josiane n’en démord pas. Ces deux gifles, son fils ne les a pas inventées. Elle a d’ailleurs déposé plainte. Elle tient à souligner que les trois mères des enfants impliqués élèvent seules leurs enfants. «Lors d’un entretien que j’avais eu avec ce prof, il avait tout de suite commencé par me questionner sur ma vie privée et ma façon de m’occuper de mon fils à midi et après l’école. L’entretien a tourné court.» Il y a quelque temps, un autre élève a changé d’école à cause des remarques désagréables que ce même enseignant faisait sur son père. Ce qui s’est passé au Landeron reflète la difficulté grandissante du métier de prof, comme le confirme Michel Junod, enseignant biennois, qui compte 36 ans d’expérience. «Si les gens savaient ce qui se passe dans nos classes, ils seraient sidérés. Pas plus tard que ce vendredi, j’ai surpris un élève qui insultait son prof dans les couloirs. Il lui disait: “Tu fais ch..., je t’enc..., espèce de trisomique!” Ce genre d’anecdote, mes collègues en ont chacun des dizaines à raconter. On dit que l’école est le reflet de la société. Entre l’éclatement de la cellule familiale, les parents qui doivent tellement travailler qu’ils ne peuvent pas s’occuper de leurs enfants et les problèmes engendrés par les chocs culturels et la violence latente, je sens la situation se dégrader depuis des années. Alors oui, je comprends qu’un enseignant puisse perdre les pédales!»

* Certains prénoms ont été modifiés.
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