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Le progrès: une idée qui a encore de l'avenir

Mis en ligne le 15.04.2004 à 00:00

ANALYSE Le progrès compte aujourd'hui beaucoup d'ennemis. Il est vital de réhabiliter ses mérites face à un nouvel obscurantisme. REPORTAGE Expérience unique en Suisse, un carré de blé transgénique se transforme en calvaire pour un chercheur de l'EPFZ. FACE-À-FACE Les recherches sur les cellules souches d'embryons humains suscitent la polémique. Patrick Aebischer, président de l'EPFL, et la conseillère nationale écologiste Anne Catherine Menétrey en débattent.

L'Hebdo; 2004-04-15

Recherche Le progrès: une idée qui a encore de l'avenir ANALYSE Le progrès compte aujourd'hui beaucoup d'ennemis. Il est vital de réhabiliter ses mérites face à un nouvel obscurantisme.

ANALYSE Le progrès compte aujourd'hui beaucoup d'ennemis. Il est vital de réhabiliter ses mérites face à un nouvel obscurantisme.

REPORTAGE Expérience unique en Suisse, un carré de blé transgénique se transforme en calvaire pour un chercheur de l'EPFZ.

FACE-À-FACE Les recherches sur les cellules souches d'embryons humains suscitent la polémique. Patrick Aebischer, président de l'EPFL, et la conseillère nationale écologiste Anne Catherine Menétrey en débattent.

Dossier réalisé par Michel Audétat et Titus Plattner

RECHERCHE Blé génétiquement modifié dans le laboratoire du biologiste Christof Sautter.

La coalition est surprenante. D'un côté les catholiques conservateurs de Oui à la vie alliés aux militants anti-avortement de la fondation Aide suisse pour la mère et l'enfant (ASME). De l'autre, L'Appel de Bâle, une organisation proche des Verts. En quelque sorte le mariage de la carpe religieuse et du lapin écologiste. C'est pourtant ce drôle d'attelage qui a conduit la récolte des signatures contre la loi sur les cellules souches d'embryons humains: le référendum devrait être soumis au vote à la fin 2004 ou au début 2005.

On s'étonne donc de cette curieuse alliance. Mais aussi du fait qu'elle parte en guerre contre une loi plutôt sourcilleuse, encadrant sévèrement la recherche, dans un domaine au demeurant riche de promesses scientifiques et thérapeutiques. Un air de méfiance technophobe paraît s'être levé sur la Suisse. Il souffle aussi sur les huit mètres de blé transgénique qu'un chercheur de l'EPFZ tente de cultiver à grand-peine (lire page 20). Et on risque de devoir l'affronter encore en juin prochain, quand le Conseil fédéral débattra de la révision de la loi sur la brevetabilité du vivant.

La science, dont on attendait jadis qu'elle libère l'humanité de ses peurs millénaires, est maintenant elle-même perçue comme une puissance menaçante: peur des recherches sur les cellules souches embryonnaires, mais aussi des OGM, du clonage, des bionanotechnologies qui entendent marier l'inerte et le vivant, de tout ce qui se trame au fond des laboratoires. Dans l'imaginaire de notre époque, la science retrouve la figure inquiétante d'un Frankenstein.

Les dégâts du progrès Car ce n'est pas d'hier que la représentation d'une science bienveillante est mise en doute. Ce qui est nouveau, c'est la vulgarisation de ce scepticisme, le fait qu'il soit descendu des élites pensantes dans l'esprit de tout un chacun. «Les dégâts du progrès» est une expression qui se retrouve désormais dans toutes les bouches. On sent la tentation d'un repli loin des artifices technologiques, dans les bras d'une mère nature supposée douce mais qui ne le fut jamais.

Que s'est-il donc passé pour que l'idée de progrès ne fasse plus recette? Pourquoi ses ennemis ont-ils l'air de mieux se porter que ses amis? Le philosophe et politologue français Pierre-André Taguieff vient de publier un livre qui invite à prendre un peu de recul. Approche à la fois historique et philosophique, Le sens du progrès commence par remonter aux pères fondateurs qui ont formulé les premières théorisations de cette idée optimiste.

Francis Bacon d'abord: ce philosophe anglais qui, à l'aube du XVIIe siècle, veut convaincre son souverain, Jacques Ier, que les inventeurs ne peuvent pas demeurer isolés les uns des autres. Bacon entend les rapprocher à travers des institutions afin que leurs travaux s'enrichissent mutuellement et contribuent de la sorte à la prospérité du royaume. Il fonde ainsi la nécessité d'une science cumulative, d'un progrès continu du savoir qui assurerait au genre humain un pouvoir croissant sur ses conditions de vie. Il apparaît comme le messager d'une bonne nouvelle: «L'homme peut autant qu'il sait.»

L'apport de Descartes On voit s'esquisser l'idéal de maîtrise rationnelle qui va s'affirmer avec Descartes. En 1637, ce dernier publie le fameux Discours de la méthode où il appelle de ses voeux une «philosophie pratique» qui saurait «nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature». Aujourd'hui, cette formule fait horreur aux écologistes dont les plus radicaux d'entre eux n'hésitent pas à tenir la pensée cartésienne pour le lointain responsable de Tchernobyl ou des pollutions pétrolières. C'est pourtant un idéal d'émancipation qui inspire Descartes. Il s'agit de faire en sorte que les lois de la nature puissent être connues, utilisées, et que l'humanité en retire quelques soulagements dans les maux qui l'accablent: la nature n'a pas toujours eu ce visage aimable qu'on lui prête dans la promotion des vacances à la ferme.

En 1755, un tremblement de terre détruit Lisbonne et fait 25 000 morts. L'événement terrifie l'Europe mais donne aussi libre cours à un espoir: bientôt, les progrès de la physique ou de la géologie devraient permettre à l'humanité de se prémunir contre de telles catastrophes... Depuis Bacon, la certitude que la science conduit le progrès s'est renforcée. L'âge des Lumières y ajoute la conviction que le progrès de la connaissance et celui des vertus morales avancent du même pas, en se laissant guider par la raison.

Cette conception du progrès va triompher au XIXe siècle. Le mot prend alors une majuscule. Il devient un idéal susceptible de donner sens à la vie, un thème capable de mobiliser les foules, presque une religion. Le Progrès est entré dans son âge héroïque et Victor Hugo en sera le grand prophète annonçant «l'épanouissement du genre humain de siècle en siècle, l'homme montant des ténèbres à l'idéal...»

La rançon d'Hiroshima De nos jours, cette ferveur lyrique paraît bien loin. Le XXe siècle s'est chargé de la dégonfler: la grande boucherie de 14-18 a montré que le progrès des armements ne conditionnait aucun progrès moral; la rationalité technique a été appliquée aux camps d'extermination; la science nazie est descendue dans les ténèbres de la barbarie en voulant inventer «l'homme nouveau»; et on a vu des champignons nucléaires monter dans le ciel du Japon... Dans les années 1970, la dénonciation du progrès va se greffer sur le mouvement contestataire auquel participent les écologistes. Parmi leurs références majeures figure le philosophe allemand Hans Jonas pour qui le progrès technique constituerait moins un facteur d'émancipation que d'asservissement.

L'idée de progrès aurait-elle donc fait son temps? Faudrait-il désormais s'en libérer en se réjouissant d'être enfin déniaisé? Quand elle se retire, l'idée de progrès laisse cependant derrière elle un vide. L'obscurantisme en profite pour revenir au pas de charge. L'angélisme technologique cède la place à une technophobie dont on observe qu'elle traverse tout l'espace politique. Il se constitue alors, non pas un front uni des ennemis du progrès, mais une constellation aux contours indécis où voisinent des conservateurs à l'ancienne, des «progressistes» désenchantés, des altermondialistes ou des fondamentalistes religieux. A droite comme à gauche, on entend invoquer le fameux «principe de précaution» dont le succès va grandissant. En France, le président Jacques Chirac a souhaité qu'il soit inscrit dans la Constitution: le Parlement doit en débattre le 28 avril.

Pour ses partisans, le principe de précaution devrait permettre aux sociétés de tendre vers le risque zéro. Il postule en effet que, en l'absence de certitudes scientifiquement établies sur un phénomène à risque, des mesures de prévention doivent être prises. Autrement dit, c'est un principe de méfiance qui invite à tenir toute technique nouvelle pour suspecte tant qu'elle n'a pas fourni la preuve de son innocence. Il apparaît non seulement comme une entrave à la recherche, mais aussi comme un auxiliaire de cette peur banalisée qu'inspirent désormais les OGM ou le clonage.

Risque zéro, vie zéro Certes, le progrès est une chose trop sérieuse pour être laissée aux seuls scientifiques: si la science nous offre la maîtrise de la nature, il faut savoir aussi maîtriser cette maîtrise. Là-dessus, la société a évidemment son mot à dire. Mais le métier de vivre, qu'il s'agisse des individus ou des sociétés, c'est toujours affronter l'inconnu, l'avenir indéterminé. C'est par conséquent faire des paris sans garantie de succès. Le risque zéro est une idéologie de vie zéro. Contre elle, il faut donc réhabiliter l'idée de progrès que l'on sacrifie sur l'autel de la précaution. Ou plus exactement la «repenser» comme le suggère le philosophe Pierre-André Taguieff.

Il est évident qu'on ne reviendra pas à l'enchantement vieux d'un siècle, quand l'Exposition universelle de 1900 appelait à célébrer les «fastes du progrès». Repenser cette idée, c'est d'abord lui faire la toilette. Séparer ce qui est mort en elle et ce qui est encore vivant. Lui ôter sa majuscule. Affranchir ainsi le progrès de la foi selon laquelle l'innovation technologique entraînerait par elle-même, de manière pour ainsi dire automatique, le perfectionnement moral.

Mais l'exigence de progrès n'est pas morte pour autant. «Car, comme l'écrit Pierre-André Taguieff, l'amélioration de la condition humaine demeure une fin pour l'action, une raison d'agir dans l'ordre éthique comme dans l'ordre politique, et une raison d'espérer.» En d'autres termes, on ne peut renoncer à cette idée sans se résoudre au désespoir. L'alternative au progrès, c'est l'impasse du nihilisme. | MA

Le sens du progrès. Une approche historique et philosophique. De Pierre-André Taguieff. Flammarion, 438 p.

Le risque zéro est une idéologie de vie zéro.

Biogénétique Les OGM ou le clonage inspirent désormais une peur banalisée.

Fortschritt





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