Le cynisme du pouvoir de Damas est sans bornes. L’horrible embrouille de Homs que raconte l’envoyé spécial de L’Hebdo, Patrick Vallélian, rescapé de l’attentat, en témoigne (lire en page 12 de l'édition papier).
L’indignation est légitime. Elle ne saurait pourtant dispenser de l’analyse froide d’un méli-mélo géostratégique lourd de conséquences. Pour les opinions occidentales, la région est secouée par deux conflits: les démocrates contre les autocrates, les musulmans contre les autres religions. En y regardant de plus près, c’est un peu plus compliqué.
Les révoltés de Syrie réclament-ils une démocratie telle que nous l’entendons avec la pluralité des partis et le respect des minorités? C’est ce que veulent certains d’entre eux: une minorité. Mais foin d’angélisme: la vague de fond part des mouvances islamiques, plus précisément sunnites, dont le projet n’est pas précisément la liberté à l’occidentale. Elles se dressent contre un régime qui les a réprimées avec violence. Un clan basé sur la minorité alaouite (branche du chiisme) qui par ailleurs a protégé les chrétiens, dont beaucoup sont partis mais dont beaucoup sont arrivés en fuyant l’Irak… et même les quelques centaines de juifs qui n’ont pas émigré en Israël. A ces populations s’ajoutent des laïcs, des femmes modernes, les bénéficiaires du pouvoir, les flics innombrables, les commerçants aspirant d’abord au calme, les dirigeants des entreprises associées à l’Etat: cela fait du monde. Au moins la moitié des 23 millions de Syriens, si elle ne soutient pas activement Assad, ne souhaite pas sa chute. Par peur de ce qu’il adviendra ensuite. Or, tout indique que tôt ou tard, le régime tombera… et que les Frères musulmans sortiront gagnants du bain de sang.
Tout indique que tôt ou tard, le régime tombera… et que les Frères musulmans sortiront gagnants du bain de sang.
L’appui aux révoltés qu’apportent les pays du Golfe, du Qatar notamment avec la télévision Al Jazeera, n’est pas sans arrière-pensée. Tels catholiques et protestants d’autrefois, les sunnites détestent les chiites (15% des musulmans dans le monde dont 90% en Iran). La montée en force de Téhéran les effraie. Du coup, les dirigeants arabes voient dans la lutte contre la dictature syrienne un moyen d’affaiblir le rival perse associé à elle. Dans une alliance de fait avec les Etats-Unis qui ne cachent pas leur désir d’en finir avec les mollahs iraniens.
Mais en déplaçant les pièces du puzzle, c’est tout le paysage de la région que l’on fait trembler. Le Hezbollah d’obédience chiite qui dirige le Liban avec une fraction chrétienne a du souci à se faire. Un signe minuscule du désarroi. Des bombes ont éclaté à Tyr (Sud-Liban) dans des commerces vendant de l’alcool. La TV a donné aussitôt la parole aux victimes et plaidé pour la tolérance. Suggérant que ce ne sont pas des chiites qui ont fait le coup mais des sunnites, peut-être sous le label d’al-Qaida. Le pays des cèdres, au carrefour de tous ces courants, redoute autant ou même plus le séisme d’une guerre entre musulmans qu’une nouvelle agression israélienne.
Mais au-delà de ces déchirements fratricides, une perspective se dégage. Le monde musulman, de l’Atlantique jusqu’au bout de l’Asie, se détache de l’ère postcoloniale, des modèles occidentaux. Même si une large frange de ses sociétés surfe sur l’internet, espère voyager, étudier, et consommer à notre manière.
Les Arabes attribuent l’origine de leurs maux aux tutelles anciennes (ottomane, européenne, américaine), aux déboires du «nationalisme arabe» à l’époque de la rivalité Est-Ouest, au conflit israélo-palestinien. Avec l’émergence de régimes islamiques – plus ou moins modérés, là n’est pas la question – ce pan du monde est placé devant un défi historique: comment entrera-t-il dans la modernité et laquelle? Comment les pouvoirs d’inspiration religieuse répondront-ils aux attentes concrètes des peuples? Choisiront-ils la voie des affrontements ou des maturations lentes?
Pour nous, Européens, démocrates, rien ne sert de pousser des hauts cris ou, pire, de concocter des plans belliqueux avec les faucons américains et israéliens. Nous ne modèlerons plus le Moyen-Orient comme autrefois. C’est l’appétit matériel et culturel des générations montantes qui contraindra les dirigeants de ces pays – Syrie de demain comprise – à dépasser les archaïsmes. A trouver leur place dans le monde autrement qu’en brandissant le Coran.
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