L'Hebdo;
2006-10-05 Le réchauffement bouleverse la donne internationale
géopolitique Aux pôles, c'est la ruée. La fonte des glaces ouvre des perspectives vertigineuses. L'effet de serre révolutionne aussi la politique et la Bourse, même aux Etats-Unis. Par Michel Beuret.
Le réchauffement climatique n'est pas une mauvaise nouvelle pour la Sibérie, a pu dire jadis le président russe Vladimir Poutine comme prétexte pour ne pas ratifier le protocole de Kyoto. Cynisme révélateur. Car l'observation semble fondée. L'effet de serre n'apparaît pas partout comme une calamité. Le dégel du Grand-Nord libérerait des terres cultivables, les forêts s'étendraient et surtout la fonte accélérée des glaces arctiques (9% par décennie) facilitera à mesure la prospection du pétrole et du gaz si longtemps hors d'atteinte à moins de dépenses déraisonnables. Plus d'un tiers des ressources mondiales sont au pôle, estiment certains exports et le pôle, en grande partie, c'est la Russie. Dès lors, pourquoi Moscou devait-il ratifier Kyoto? D'autant que le pays jouit d'une belle croissance (une hausse cumulée du PIB de 40% depuis 1999) et que des mesures écologiques risquaient de la compromettre.
Ce qui a amené la Russie à ratifier le protocole, finalement, en dit long sur le changement de paradigme que représente le réchauffement climatique. Voici comment Poutine a joué sa carte. Pour entrer en vigueur, l'accord devait être ratifié par des Etats représentant 55% des émissions de CO2. Or pour atteindre ce seuil, vu le refus de la Chine, de l'Inde et des Etats-Unis, il fallait la ratification russe.
Seulement voilà, les pressions européennes sur Moscou c'est terminé. Grâce au pétrole cher, dont la Russie est un grand exportateur mondial et le fournisseur privilégié de l'Europe, elle n'a plus le visage de l'ivrogne Eltsine, titubante et débitrice. Pour condescendre à signer, Moscou va exiger des contreparties: l'entrée à l'Organisation mondiale du commerce (OMC) et le silence des démocraties sur la Tchétchénie. Ce n'est pas tout. Afin de démontrer tout son pouvoir énergétique, le président Poutine n'hésitera pas à couper le gaz aux Ukrainiens (1er au 3 janvier). Pour l'exemple. Très dépendants du gaz russe, les Européens lui ont tout concédé: leur soutien à l'OMC le 21 mai 2004 et une sourdine sur les droits de l'homme. Quatre mois plus tard, le 30 septembre, le Conseil des ministres russes approuvait la ratification de Kyoto. La même semaine, Moscou faisait une oeillade à l'UE, annonçant sa volonté d'ouvrir le capital de Gazprom, le géant de l'énergie russe.
La Russie a bien manoeuvré. Car non seulement le protocole ne l'oblige pas à réduire ses propres émissions de CO2, puisqu'elles sont déjà inférieures de 20% au niveau de 1990, mais elle pourra tirer bénéfice des investissements écologiques prévus par l'accord (20 milliards de dollars sont attendus dans les secteurs industriels, énergétiques et communaux de 2005 à 2012). L'effet de serre est ainsi devenu un levier politique majeur. Comme le résumait Margaret Beckett, ministre britannique de l'Environnement lors de la conférence de l'Onu sur les changements climatiques de Montréal (28 novembre au 9 décembre 2005) au cours de laquelle le protocole de Kyoto est entré en vigueur: «Il y a une prise de conscience des coûts de l'inaction et à l'inverse des opportunités qu'apportent l'action.»
Le coût de son inaction, Washington commence, lui, à en faire les frais. George W. Bush refuse toujours de rejoindre les 156 pays qui ont ratifié Kyoto. Dans sa logique unilatérale, l'Amérique n'a jamais ratifié non plus la loi de la mer, des sénateurs républicains estimant que ce traité empiète sur la souveraineté américaine. Mais la conséquence est lourde: alors que le monde se rue vers les pôles en fonte pour revendiquer des portions de territoires jusque-là internationaux, les Etats-Unis isolés, n'ont pas voie au chapitre.
Les pays frontières du Grand Nord (Russie, Canada, Etats-Unis, Danemark et Norvège) ont compris tout l'enjeu que représentent les territoires peut-être libérés un jour des glaces et l'urgence pour chacun de les revendiquer. Des centaines de milliards de dollars de gisements sous-marins. Des activités de pêches accrues. Et à terme, l'ouverture de nouvelles routes maritimes par le pôle. A ce jour, un bateau qui se rend de Londres à Tokyo (voir carte) doit parcourir 24 140 km en passant par Panama et 21 000 km par le Canal de Suez. La nouvelle voie du nord-ouest qui longe le Canada ne fera plus que 13 680 kilomètres et la route de la mer du Nord qui borde la Sibérie (12 800 km) ferait gagner 10 à 15 jours de trajets. C'est la voie directe entre l'Europe et l'Asie que les grands explorateurs ont toujours cherchée.
une grande Course lancée Pour revendiquer du territoire, selon la Convention de l'Onu sur le droit de la mer, un pays doit prouver qu'il prolonge son plateau continental sous l'océan. Mais en absence de relevés, il doit très vite établir des cartes marines. La Russie, qui réclame environ la moitié du pôle Nord, a entamé les manoeuvres dès 2001 pour effectuer tous les relevés. Mais elle n'est pas la seule. Le monde entier y converge comme à Hammerfest, au nord de la Norvège, des scientifiques de partoute affluent sur le chantier du complexe Blanche-Neige (Snohvit) un site géant de liquéfaction du gaz naturel de la mer de Barents.
Une nouvelle opportunité pour la Norvège qui est déjà le troisième exportateur de pétrole du monde (après l'Arabie saoudite et la Russie) et pourrait bien être l'un des premiers fournisseurs de l'Asie à l'ouverture de la voie du Nord. Aussi, en septembre 2005, même le ministre indien du pétrole s'est offert un détour à Oslo... Face à «Blanche Neige», les Russes font de la surenchère avec le gisement gazier de Shtokman, développé par Gazprom plus à l'est en eaux territoriales russes: 15 à 20 milliards d'investissements.
«IL faut foncer!» La situation se précipite. A Washington, en janvier 2005, la conclusion du Bureau de l'information et de la recherche du Département d'Etat américain fut en substance: l'enjeu est immense, dépêchons-nous. Car il est encore temps. Le président de la Commission sur les limites des plateaux continentaux a rejeté la demande russe de 2001, même si Moscou revient à la charge. Et en juin 2005, le Danemark et le Canada ont annoncé eux aussi des missions d'explorations communes. Le Danemark entend prouver que la «ride de Lomonosov», une chaîne de montagnes sous-marines longue de 1600 km, est géologiquement liée au Groenland qui lui appartient. Tandis que le Canada se montre très combatif, lui aussi, les Etats-Unis aimeraient avoir leur mot à dire; mais voilà, ils n'ont pas signé la loi sur la mer...
Mais même en Amérique, les choses changent vite. L'ouragan Katrina qui a dévasté la Nouvelle-Orléans en 2005 et la multiplication des catastrophes climatiques font réfléchir. Les assureurs et réassureurs en premiers. En 2004 et 2005, les deux ouragans les plus destructeurs leur ont coûté 145 et 200 milliards de dollars. En Floride, très touchée elle aussi par les typhons, les compagnies d'assurances font faillite les unes après les autres, tandis que la valeur immobilière baisse.
Sur l'environnement, Bush peut bien faire cavalier seul comme en Irak, les Américains ne le suivent pas. D'autant qu'ils ont appris en juin 2005 que le chef du conseil de la Maison Blanche pour la qualité de l'environnement, Philip Cooney, falsifiait les rapports de savants sur le changement climatique. Le principal climatologue de la Nasa, James Hansen, accusait aussi l'administration Bush au début de 2006 d'avoir voulu le censurer sur le réchauffement climatique.
Et en avril, dans le Wall Street Journal, des employés du National Oceanic and Atmospheric Administration ainsi que des scientifique de l'Observatoire géologique américain ont déclaré qu'au cours de ces dernières années, l'administration Bush a tout fait pour les empêcher de parler publiquement. En 2005, selon un sondage de l'Université de Yale, 70% des Américains estimaient que le réchauffement est «un problème grave». Et des projets environnementaux parfois ambitieux bourgeonnent partout.
A la fin de 2004, de nombreux Etats américains ont entrepris des mesures contraignantes. Une vingtaine obligent leurs fournisseurs d'électricité à diversifier leurs sources d'énergie vers le solaire et l'éolien; neuf ont adopté des cibles d'émissions; cinq se sont fixé des limitations obligatoires (Californie, Massachussetts, New Hampshire, Oregon et Washington). Par ailleurs, les Etats de la côte Est ont annoncé la création d'un système de pollueur payeur pour les gaz à effet de serre, sur le modèle de Kyoto.
C'est en Californie, septième PIB de la planète, que les choses bougent le plus vite. Le gouverneur, Arnold Schwarzenegger, mène la campagne pour sa réélection en novembre sur le thème de l'écologie, ce qui l'a propulsé dans les sondages. Et ça va très loin. Déterminé à faire baisser de 30% les émissions de gaz d'ici à 2016, il veut imposer aux constructeurs d'automobiles de vendre des véhicules qui répondent à des normes antipollution très strictes. Il vient même de traîner en justice six d'entre eux, accusés d'avoir vendu des voitures contribuant au réchauffement de la planète. Et il s'intéresse de près au système de bourse du pollueur payeur mis en place par l'Union européenne en 2005. En deux mots: 12 000 entreprises polluantes disposent de quotas de pollution sous forme de crédit. S'ils veulent dépasser leurs quotas ils doivent acheter de nouveaux crédits. Les vertueux qui ne les ont pas tous utilisés, eux, peuvent les vendre en bourse.
Ces titres s'arrachent. La FIFA, en a acheté pour compenser les émissions de la Coupe du monde de football. Les Rolling Stones ont fait de même pour leur tournée. Al Gore, le perdant de l'élection présidentielle américaine en 2000, qui mène une campagne mondiale de promotion de son film centré sur le réchauffement climatique (lire L'Hebdo du 31 août) fait de même, ainsi que les studios Paramount à Hollywood. Une multitude d'institutions et d'organisations joue le jeu, comme la Bank of Tokyo-Mitsubishi, le gouvernement britannique ou le Temple Emmanuel, une synagogue près de Washington. En 2005, des crédits d'une valeur totale de 2,7 milliards de dollars ont ainsi été vendus, selon la Banque mondiale. Les organisateurs de la plus grosse manifestation sportive aux Etats-Unis, le Super Bowl, ont décidé, pour l'édition 2006, de planter des arbres à Detroit pour compenser l'émission de CO2. Même les prédicateurs évangéliques surfent sur la vague. En février dernier, 86 poids lourds du christianisme spectacle ont appelé à une réduction des émissions. Jeffrey Immelt, patron du géant General Electric, publiait en 2005 un texte appelant à «révolutionner» la production et la consommation d'énergie du fait de la diminution des réserves.
Raz de marée à Wall Street Les «cleantech», les technologies écologiques, ont la cote en bourse où les indices et les fonds indiciels se multiplient. Le Nasdaq et Clean Edge ont lancé le Clean-energy stock index en mai 2006 après la création du Cleantech index par Amex. John Doerr, un capital-risqueur en vue pour avoir investi avant tout le monde dans Google et Amazon, qualifie les «éco-industries» de «plus grande opportunité du XXIe siècle». Les investisseurs guettent les nouvelles perles technologiques et futures entrées en bourse. Rien qu'aux Etats-Unis, 10% du capital-risque est investi dans la vague cleantech: 1,6 milliard en 2005. Ce n'est qu'un début. Pétroliers et gaziers se diversifient et investissent dans la recherche. Les fonds de pensions américains, eux aussi, sont sensibles au vert. A la première conférence du réseau d'investisseurs sur le risque climatique, l'année 2003 avait charrié pour 600 milliards d'actifs. En 2005, les participants représentaient 2,7 mille milliards de dollars...
De nombreux Républicains américains suivent le mouvement, sur le plan politique. Jusqu'au Secrétaire du Trésor, Henry Paulson qui s'est fendu d'un rapport de huit pages sur la politique environnementale. On ne compte plus les éditoriaux et prises de positions publiques dans les grands médias américains sur la question. Certains se félicitent même du coût élevé du pétrole aujourd'hui comme incitateur au changement.
Les temps changent. Même Bush regrette sa position sur le réchauffement global, écrit le Wall Street Journal (1er juin 2006). «Je pense que j'aurais dû m'y prendre différemment lors de ma première présidence, confesse-t-il. J'aurais dû dire que nous allions investir dans de nouvelles technologies qui nous permettrons d'utiliser les énergies fossiles d'une meilleure manière.» Tout arrive. |
ils se profilent Vladimir Poutine tire les marrons du feu, Al Gore bâtit une plateforme politique et Arnold Schwarzenegger incarne les efforts des gouverneurs d'Etats américains.
C'est en Californie, 7e PIB de la planète, que les choses bougent le plus vite.
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