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Le réveil de la Grande Russie

Mis en ligne le 10.02.1994 à 00:00

Depuis 1990, la Russie avait abandonné son rôle de grande puissance. Aujourd'hui, elle renoue avec la superbe de l'empire tsariste.

L'Hebdo; 1994-02-10

DE L'ASIE À LA BOSNIE Le réveil de la Grande Russie

Depuis 1990, la Russie avait abandonné son rôle de grande puissance. Aujourd'hui, elle renoue avec la superbe de l'empire tsariste.

Denis Etienne

Forgé par la diplomatie, Andreï Kozyrev, ministre russe des Affaires étrangères, ne se départ jamais de sa prudence. C'est la voix de son maître ajustée par une balance, qu'il utilise pour peser chaque mot. Ainsi, en ce début de semaine, tandis que l'Union européenne, l'OTAN et l'ONU se repassaient, une fois encore, la balle en vue de trouver une réponse au carnage du marché de Markale à Sarajevo, son adresse aux Occidentaux n'avait rien de fortuite: «Prenez garde d'éviter une répétition tragique du scénario de déclenchement de la Première Guerre mondiale.»

A l'ouest du continent, la déclaration pourrait sonner dans le vide. Les Balkans en général et Sarajevo en particulier (c'est là, faut-il le rappeler, que l'archiduc François-Ferdinand de Habsbourg fut assassiné en juin 1914) conservent évidemment leur charge symbolique, mais la construction de l'Union européenne semble avoir étouffé les rivalités belliqueuses des pays qui en sont partie prenante. En Europe centrale et orientale, en Russie surtout, il en va autrement. Là, l'incertitude face à l'avenir est si forte qu'elle déterre le passé. On puise dans l'histoire pour y trouver des balises. Des spectres, comme Kozyrev l'autre jour, ou des flambeaux.

Le début du siècle est à l'ordre du jour. Pas seulement parce que l'incendie s'est allumé dans les Balkans, mais parce que la Russie revient sur la scène continentale en tendant la main aux Serbes. «On pourrait trouver dans l'histoire à peu près autant de périodes où les Russes, notamment quand ils s'appuyaient sur la Bulgarie, étaient opposés aux Serbes que de périodes où ils étaient alliés, explique André Liebich, spécialiste de l'Europe centrale à l'Institut de hautes études internationales. Mais en 1914, la Russie apportera un soutien inconditionnel à la Serbie, face à l'Autriche-Hongrie et à l'Allemagne.» C'était à la fois une question de stratégie et d'honneur. En 1908, quand Vienne avait décidé d'annexer la Bosnie, objet déjà de la convoitise des nationalistes serbes, le tsar ne s'était pas senti en mesure d'aider le petit royaume orthodoxe, qu'il avait pris sous sa coupe depuis deux décennies.

Il y a trois ans, le communisme semblait avoir entraîné l'impérialisme russe dans sa chute. Jusqu'au milieu de l'année passée, le gouvernement de Boris Eltsine a semblé si soucieux de conserver l'appui occidental, sonnant et trébuchant, qu'il en oubliait de faire entendre sa voix au Conseil de sécurité des Nations Unies. Pas un mot, pas de veto, par exemple, quand fut adoptée la résolution 836 qui érigeait six endroits de Bosnie (dont Sarajevo, Srebrenica et Tuzla) en zones de sécurité, avec la menace d'une intervention armée si leur intégrité n'était pas respectée. C'était en mai dernier. Avant l'assaut du Parlement qui a replacé l'armée au centre du pouvoir; avant les législatives russes balayées par un vent jirinovskien; avant le retour en force des conservateurs à tous les échelons du pays.

En quelques mois, la timidité russe a disparu. «Jamais je n'ai constaté à ce point, comme lors du voyage que je viens d'effectuer, le désir de la population russe de rappeler qu'elle est une grande nation; jamais non plus je n'avais senti autant de rancoeur contre l'Occident, dont on ne perçoit ni l'aide, ni la magie des recettes», explique Eric L'Huillier, enseignant genevois en économie, marié à une Russe. Le mouvement de fond, que tous les observateurs sentent, resurgit au sommet. Ainsi, lors de sa première réunion, le 21 janvier dernier, la nouvelle Douma a demandé, par 280 voix contre 2 (!), la levée des sanctions contre la Serbie et, d'une même voix, s'est inquiétée de l'éventualité de frappes aériennes en Bosnie. Le ministre de la Défense, Pavel Gratchev, qui détient une part considérable du pouvoir en Russie, ne s'embarrasse pas d'autant de précautions. A la ratiocination de François Léotard, son homologue français en visite à Moscou juste avant le massacre de Markale, qui évoquait la possibilité d'un «soutien aérien rapproché» des casques bleus, Gratchev a tout simplement opposém «l'exclusion des bombardements».

Quant à Boris Eltsine, il a signifié au secrétaire général de l'ONU, Boutros Boutros-Ghali, qu'il ne pourrait ordonner des frappes aériennes sans une nouvelle réunion du Conseil de sécurité. Ce qui est formellement faux, mais souligne l'obstacle nouveau qui vient s'ajouter aux atermoiements des Occidentaux. Comme le relève encore le professeur Liebich, «la Russie qui se cherche un rôle sur la scène internationale est en train de le trouver en s'alliant avec la Serbie. Les deux pays sont désemparés par la perte de leur périphérie et dirigés par des anciens apparatchiks convertis au nationalisme.»

Si l'évocation du début du siècle colle à la situation bosniaque, c'est en deçà qu'il faut aller chercher les raisons profondes du réveil de la Grande Russie. Michel Hammer, enseignant à HEI, qui a consacré sa thèse à la politique de la Russie sous Alexandre II (tsar de 1855 à 1881), n'en disconvient pas: «J'y vois des constantes, notamment la crainte obsessionnelle de l'encerclement et la fraternité orthodoxe, qui est aujourd'hui une des explications du rapprochement entre Russes et Serbes dans le conflit balkanique.» Si l'aspect religieux constitue l'un des éléments qui ébranlent la Grèce, au risque de compliquer ses relations avec ses partenaires de l'OTAN et de l'Union européenne, il n'est toutefois pas déterminant pour la Bulgarie, rivale ancestrale de la Serbie, ou pour la Roumanie. L'attirance culturelle des Roumains pour l'ouest du continent remonte aux siècles passés et se manifeste jusque dans leur langue qui, au XIXe siècle, a délaissé l'alphabet cyrillique pour l'alphabet latin. Comme pour souligner le trait, les Roumains ont été les premiers, le mois passé, à s'engager dans le Partenariat pour la paix proposé par l'OTAN.

Les autres Etats qui appartenaient au défunt Pacte de Varsovie sont habités par cette même volonté de couper leurs liens avec Moscou, qu'ils sont en droit de soupçonner d'impérialisme. Dans les anciennes républiques soviétiques, cette même résolution existe parfois, mais leur histoire est si liée à la Russie des tsars que l'issue est plus incertaine. La persistance des troupes russes dans deux des trois pays baltes, pourtant pionniers de l'indépendance à l'heure où le modèle soviétique se lézardait, est encore et toujours ressentie comme une menace (voir carte). Boris Eltsine leur donne toutes les raisons de le penser. Son discours- programme du début de l'an, dans le droit fil de la nouvelle doctrine militaire dont venait de se doter son pays, a retenti comme un signal d'alerte: «Nous protégerons les Russes (ndlr: qui constituent notamment un tiers de la population lettonne et estonienne) à l'étranger avec plus d'énergie et de façon plus décisive.»

Ce n'est pas tant les propos de l'ultra-nationaliste Jirinovski qui inquiètent («il faut provoquer des guerres à nos frontières pour obliger les républiques voisines à se soumettre à la Russie») que les expériences moldave, azérie, arménienne ou géorgienne. Autant de fois où l'armée russe, après avoir attisé la situation, s'impose en libératrice de manière à pouvoir couper la tête du mot indépendance.

Parfois la nécessité économique prime pour conserver les satellites sur orbite. C'est elle qui vient d'inciter le parlement de Biélorussie à remplacer son président, un peu trop indépendandiste, par un fidèle de Moscou qui, promis, jouera à fond le jeu de la CEI, la mal nommée Communauté des Etats indépendants, qui, chaque semaine un peu plus, s'érige en empire dont le coeur est à Moscou. C'est elle aussi qui, le 27 mars prochain, verra sans doute les habitants de Crimée, aux deux tiers russophones, demander par voie référendaire leur autonomie au gouvernement de Kiev pour se jeter dans les bras de la Russie, au risque de faire exploser toute l'Ukraine. C'est elle enfin qui conduit les cinq «républikstans» d'Asie centrale à ne pas couper les ponts avec un empire dont ils font somme toute partie depuis le XIXe siècle.

Il n'est plus temps aujourd'hui de s'inquiéter de la reconstitution de la Grande Russie, il s'agit de l'admettre. Et de reconnaître que les bras à demi ouverts de l'Occident sont bien insuffisants pour enlacer le vaste ensemble. ·

L'ombre de 1914, le XIXe siècle et la question religieuse resurgissent aujourd'hui




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