L’avenir de l’euro? De l’Europe? Tous les regards convergent vers l’Allemagne. Elle inquiète et rassure tour à tour. De vieilles peurs se ravivent. Dans les rues d’Athènes, les manifestants collent une moustache hitlérienne à Angela Merkel. Les tabloïds britanniques et polonais la caricaturent en dominatrice fouetteuse.
Quant aux Français, ils connaissent peu cette sœur mal-aimée, l’accusent d’égoïsme sans y regarder de plus près. En Suisse, les Zurichois trouvent le moyen d’éterniser un conflit dérisoire avec les voisins du nord de Kloten et regardent de travers les Allemands qui dirigent leurs entreprises ou soignent leurs vieux dans les homes.
Notre voyage du côté de Berlin, de Munich, des «nouveaux länder» suffit à bousculer les idées reçues des inquiets. Et il faudrait aller encore à Hambourg, la fenêtre vers l’Atlantique, à Francfort, avec sa skyline de gratte-ciel à l’américaine, dans la vallée de la Ruhr qui a passé du charbon aux espaces verts, dans le Bade-Würtemberg, à la prospérité helvétique… en plus décontracté.
Partout, l’étranger de passage est impressionné par le succès économique et la sérénité politique de ce pays. Oui, l’Allemagne a tous les atouts pour rester un solide pilier de l’Europe. Pour longtemps encore.
Berlin? Il n’y a pas en Europe une capitale moins prétentieuse. Ou disons qu’elle a une façon à elle de ne pas se prendre trop au sérieux. Cela commence dans le taxi, au restaurant, au magasin: on y accueille l’étranger avec gentillesse, humour souvent. Tout à l’opposé de la morgue parisienne, du détachement londonien.
Mais d’où vient donc cette légèreté de l’air? De l’histoire? La ville prussienne n’a jamais été riche. Elle fut le pilier de la réunification des deux cents Etats, principautés et autres entités minuscules d’avant 1870, mais elle n’a jamais été le centre de l’Allemagne. Sinon pendant le nazisme. Avec en prime, la destruction massive, puis la division pendant quarante ans. De quoi calmer les rêves de grandeur.
De quoi aussi donner un certain sens de la relativité des heurts et malheurs de l’histoire. Cette sagesse, c’est celle d’une République qui a dû se reconstruire, bâtir sa démocratie et se réunir en moins d’un demi-siècle. Ce parcours lui a donné une force: elle ne cultive pas la peur. A la différence de ses voisins français… ou suisses.
Les soucis pourtant ne manquent pas. A commencer par les disparités entre les couches sociales et entre les länder. Ainsi Berlin reste pauvre, endettée, soutenue par trois milliards d’aides fédérales par an, elle compte plus de chômeurs et d’assistés sociaux qu’aucune autre grande ville.
Ce qui ne l’a pas empêchée de devenir le bouillon de culture le plus fébrile du pays. Internationale aussi. Les jeunes gens affluent d’Italie, de France, de Grande-Bretagne, de l’Est européen. Le Paris Bar est un des lieux les plus branchés. Imagine-t-on un Berlin Bar aussi prisé à Paris? Deux radios FM émettent en russe: ils sont 300 000 dans la ville à parler cette langue. On entend sur les ondes du français (RFI), de l’anglais (BBC)… comme au temps de l’Occupation par les Alliés.
Révolution industrielle. A son opposé, par l’état d’esprit et le niveau de vie: Munich. L’aéroport battant neuf ne cesse de grandir. Tapis roulants, échoppes pimpantes, restos chics et pintes à bière. Une image de richesse, de puissance et de bonhomie.
La Bavière, jusque dans les années 70, était un Etat encore à dominante rurale, plutôt pauvre, soutenu par les länder plus riches. Aujourd’hui, elle est en tête du classement de la prospérité. Au prix d’une révolution industrielle comme peu de régions d’Europe n’en ont connu. BMW, Audi, Man, Siemens et des dizaines d’autres entreprises éclatent de santé. A la pointe de la technologie.
Le chômage est aux normes helvétiques: 3,9% (avril 2011). Souci numéro un: trouver la maind’œuvre qualifiée. La green card à l’allemande qui devait permettre de faire venir des spécialistes du monde entier a eu peu de succès: les ingénieurs asiatiques attendus ne sont pas accourus. Mais aujourd’hui, ce sont les Espagnols diplômés qui se présentent en nombre à l’embauche!
Les stéréotypes en prennent un coup. Comment ces buveurs de chopes immenses en culottes de cuir, ces conservateurs catholiques méfiants ont-ils pu embrasser ainsi la modernité? Ils ne l’expliquent pas euxmêmes parce que les discours, ce n’est pas leur fort.
Mais l’ardeur au travail et le pragmatisme, ils connaissent. Ainsi, ces derniers mois, jusque dans les villages les plus reculés, les maires s’agitent, se concertent, planifient, apaisent les mécontents: les nuées d’éoliennes qui doivent prendre le relais du nucléaire bouleversent le paysage.
Au centre de Munich, mais à l’écart des rues luxueuses où les dames courent après la beauté, autour de la gare, les boutiques sont moins reluisantes, mais les fringues se vendent à des prix plus que cassés. La foule a des couleurs, des visages d’ailleurs. Croates, Tchèques, Polonais ont déferlé. Comme partout dans le pays, beaucoup de Turcs aussi. Mais de moins en moins nombreux: le succès de leur patrie les attire. Ils étaient 2,1 millions en 1998, 1,63 à la fin de 2010.
La plupart de ceux qui restent sont bien ancrés. Fiers de leur double appartenance. Les lycées privés turcs-allemands font recette: même les parents modestes sont prêts à payer pour un écolage de qualité. Beaucoup réussissent brillamment. Tel le président du parti des Verts, Cem Özdemir, qu’à ses débuts on appelait le «Souabe d’Anatolie». Il est devenu un poids lourd de la politique. Difficile de trouver plus convaincu que ce député européen de la nécessité du renforcement de l’Union.
Immigration. Il y a un an, l’ex-sénateur berlinois et socialiste Thilo Sarrazin publiait son best-seller, Deutschland schafft sich ab (L’Allemagne se défait), un pamphlet contre l’immigration qui a agité la république. Le soufflé est retombé. Les problèmes soulevés subsistent, mais la présence des sept millions d’étrangers (8,8% de la population) n’apparaît plus en tête des préoccupations allemandes.
A preuve: toutes les velléités politiques de cristalliser cette inquiétude ont échoué. Pas d’équivalent de l’UDC suisse, du Front national français, ou du PVV de Geert Wilders en Hollande. Le parti ultranationaliste NPD compte entre 1% (Bade-Würtemberg) et 6% (Mecklembourg-Poméranie-Antérieure) des voix.
L’extrême droite n’est d’aucun poids sur la scène politique nationale. Mais elle s’agite dans les länder de l’Est. Ainsi, à Eisenach, en Thuringe, un activiste du NPD, Patrick Wieschke, baptisé par la Bild-Zeitung «le plastiqueur de kébab», condamné à la prison pour avoir fait sauter un stand de brochettes, s’est recyclé dans l’édition.
Il publie plusieurs périodiques où se mêlent les nouvelles locales et la propagande politique. L’histoire de Jamel, minuscule village de l’ex-RDA, a fait grand bruit: un activiste d’extrême droite y a fait venir ses copains et intimide ses voisins réfractaires. Rien de bien dangereux.
C’est aussi à l’Est que le parti d’extrême gauche Die Linke fait ses meilleurs scores (18,4% au Mecklembourg-Poméranie-Antérieure en 2011). Il attire les nostalgiques du communisme et surtout les laisséspour- compte du développement capitaliste.
Cette formation, aussi implantée à l’Ouest, est déchirée entre son aile réaliste, prête à des alliances avec le SPD socialiste, comme à Berlin, et quelques dirigeants attardés… qui envoient une lettre d’hommage à Fidel Castro pour son anniversaire et tentent une justification du Mur dressé en 1961!
Paysage déroutant des provinces de l’Est: des autoroutes neuves, des quartiers réhabilités, des réseaux téléphoniques performants, des mairies pimpantes et, par ailleurs, un sentiment de vide. Peu d’entreprises de production, peu de monde dans les petites villes et les villages désertés. A l’exception de Leipzig et Dresde qui connaissent une embellie palpable. Depuis la réunification, la population des «nouveaux länder» a perdu près de deux millions d’habitants. Et la natalité s’est effondrée presque d’un jour à l’autre, passant de 1,6 à 0,77 enfant par femme! Celles-ci ayant massivement émigré à l’Ouest.
Démographie. Ce souci est celui de toute l’Allemagne, l’une des sociétés du monde la moins portée à la procréation (1,4 enfant par femme, pour 1,48 en Suisse et 1,98 en France). Les efforts de l’ex-ministre (CDU) de la famille, Ursula von der Leyen, mère de sept enfants, ont eu peu d’effets. Un effort est réalisé pour multiplier les crèches, aider les familles.
Mais les bébés tardent à naître. Individualistes, les jeunes couples ne sont pas pressés de trimbaler des poussettes. Le pays a perdu 5,5 millions d’habitants en trente ans. Alors même que depuis 1990, trois millions d’immigrants d’origine allemande, provenant de Russie, de Roumanie et d’autres pays de l’Est sont arrivés en RFA. Ce coup de froid démographique, étrangement, fait l’objet de peu de débats.
Beaucoup se disent que l’immigration qualifiée comblera le déficit. D’autres estiment que cette décroissance de fait n’a pas que des inconvénients… «Il suffira, entend-on souvent, qu’un gouvernement se lance dans une vraie politique familiale… Et la natalité remontera.» Les Allemands affichent une tranquille confiance dans l’avenir.
La préoccupation du moment ferait des jaloux dans bien des pays: c’est le manque de main-d’œuvre qualifiée. Pas assez d’ingénieurs, pas assez de talents novateurs dans l’informatique…
L’école et surtout l’université, restée lourde, peu attentive aux besoins de la société, sont mises en cause. Mais le mal est identifié. Et quand les Allemands empoignent un problème, ils ne le lâchent pas. L’éducation et la recherche seront les priorités des prochaines années.
Le pari sur l’intelligence est prometteur: l’Allemagne a de solides traditions à cet égard. A preuve, l’extraordinaire richesse de son paysage culturel: 300 théâtres, 1300 orchestres professionnels, 630 musées de beaux-arts, pas loin de 100 000 livres publiés par an… Cette fringale est nullement élitaire. On va sans complexe en chemise et en jeans au théâtre ou à l’opéra. La haute société zurichoise qui fréquente l’Opernhaus pour exhiber ses femmes et ses bijoux en serait révulsée.
Grands lecteurs. Autre signe réjouissant: les Allemands restent de grands lecteurs de journaux. Souvent des quotidiens régionaux (il y en a 350!), mais aussi une presse nationale de qualité. A côté du géant populiste Bild-Zeitung, survivent des gazettes peu comparables à leurs sœurs européennes: la Frankfurter Allgemeine Zeitung, Die Welt, la Süddeutsche Zeitung livrent tous les jours en rafales, sur des pages et des pages, des commentaires, des débats, des documents qui donnent le sentiment que la vie intellectuelle est plus vive que partout ailleurs. Sans parler du monument de la presse hebdomadaire, Der Spiegel, la référence absolue sur le terrain politique.
Cet été, ce bouillonnement a décoiffé les lecteurs. En juin, la plupart de ces titres annonçaient la fin de l’euro, le refus de partager le poids de la dette: c’était la surenchère dans le pessimisme et le repli nationaliste. Puis au fil des sommets européens, des avertissements experts, des analyses moins émotionnelles, le vent a tourné. Même chez Angela Merkel, pourtant si crispée, si hésitante. Pratiquement toutes les forces politiques du pays s’engagent maintenant pour un renforcement de l’Union, un soutien résolu à la monnaie commune.
Le Parti libéral (FDP) a cru se refaire une santé en menant campagne contre le soutien financier au sud de l’Europe, or il vient de se faire gifler à Berlin (1,8% des voix à l’élection du Parlement local). Bien sûr, les citoyens grognent encore. Le tabloïd de Springer continue à pourfendre la Grèce, et à s’indigner des décisions de la BCE. Mais l’ancrage européen des Allemands se montre plus fort que les pulsions égoïstes.
Cela s’explique par le réalisme économique – un désastre dans le sud de l’Europe mettrait aussi l’Allemagne dans le pétrin –, par la mémoire historique mais également par l’évolution sociologique: les jeunes Allemands voyagent, étudient, travaillent à l’étranger, les Européens débarquent chez eux, le mélange humain tend à désamorcer les excitations nationalistes du moment. Et surtout n’allez pas parler de «démondialisation» et de protectionnisme. Pas un seul parti n’est sur la ligne de l’extrême gauche française, même pas les ex-communistes de Die Linke.
La dette inquiète comme partout ailleurs. Mais l’humeur générale paraît moins sombre que dans les pays les plus exposés. Elle est moins lourde même que dans la riche Helvétie. Pas seulement en raison des chiffres. La croissance 2011 à la hausse contre toute attente? Les stars de l’automobile qui prévoient des profits records?
Le chômage qui reste réduit? Oui, tout cela conforte. Mais ce flegme allemand – que l’on nota déjà lors du séisme national provoqué par la réunification – a une explication plus profonde: l’Allemagne a appris à se méfier des émotions collectives.
Système solide. Les chocs de l’histoire ont été d’une violence telle que les secousses économiques d’aujourd’hui, aussi sérieuses soient-elles, sont perçues comme des péripéties. Et puis les Allemands ne doutent pas de leur savoir-faire, de leur capacité à produire et à vendre. Quant au système démocratique, il est solide: l’alternance des partis fonctionne, le pouvoir n’insulte pas l’opposition, la justice est vraiment indépendante. Le paysage politique, au-delà des éclats de voix et des effets télévisuels, des divisions politiciennes momentanées, est au fond apaisé. D’autant plus que le jeu des coalitions de gouvernement possibles reste ouvert.
Le front social est aussi calme. Etonnant si l’on songe que les salaires ont stagné pendant la première décennie du siècle alors que la richesse nationale progressait de 25%. Pour les plus bas revenus, on a même enregistré une baisse. La gauche réclame depuis belle lurette un salaire minimum légal: en vain.
Cette année, on constate enfin une petite hausse des fiches de paie, mais les syndicats peinent à la fois à faire triompher leurs revendications… et à mobiliser leurs membres. Sont mis en cause l’individualisme ambiant et, peut-être, la tentation de l’émigration. En 2010, 141 000 Allemands ont quitté le pays, mais la tendance est à la baisse. A noter: 22 000 sont allés en Suisse… et, surprise, 9000 en Pologne!
Porteur d’avenir. Ces chiffres n’altèrent cependant nullement le sentiment de la majorité de la population: au bout du compte, on vit mieux en Allemagne qu’ailleurs. Le pays, à tort ou à raison, apparaît comme porteur d’avenir.
Cette belle assurance, paradoxe, finit par engendrer une inquiétude peu exprimée: les voisins vont-ils jalouser l’Allemagne, un jour la verront-ils comme une menace? Cette interrogation explique la diplomatie prudente de Berlin, la décision de ne pas envoyer les avions bombarder la Libye et la tentation de se retirer d’Afghanistan. On perçoit à chaque pas un dilemme que ne connaissent pas la France et la Grande-Bretagne: comment montrer sa force dans le monde et néanmoins garder profil bas? Surtout, pas de cocorico.
Les dirigeants de tous bords martèlent dans leurs discours que les géants qui émergent autour de la planète, sans parler des Etats-Unis, sans parler de la Russie, ne laissent aucune chance à un pays qui tenterait de défendre seul ses intérêts. L’Europe unie est une nécessité géostratégique. Elle est aussi la meilleure réponse à ceux que le succès actuel de l’Allemagne pourrait inquiéter.
Le Bundestag de Berlin, avec sa légère coupole de verre, mérite la visite. La bannière bleue aux étoiles flotte partout aux côtés du drapeau allemand. Les explications aux visiteurs insistent sur le rôle des Alliés dans la chute du nazisme. Elles ne glosent pas sur «l’identité nationale» mais sur la vocation européenne de la République fédérale.
Il ne viendrait à l’idée de personne de faire défiler sur ces lieux historiques quelque cortège militaire. L’Allemagne se veut puissante mais soigne avec succès un profil de modestie. Sa force le lui permet.
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