Le Musée d’art de Lugano s’est spécialisé dans d’ambitieuses expositions monographiques, à l’exemple de la rétrospective Mapplethorpe en 2010. Cette identité grand public, en particulier touristique, se confirme dès l’entrée de la nouvelle proposition du musée, dédiée à l’œuvre multiforme de Man Ray.
On y apprend que la source de l’exposition est Self Portrait, l’autobiographie du maître dadaïste et surréaliste. Sa vie privée, ses rencontres et plus encore ses amours sont racontées par un audioguide qui accompagne le visiteur sur les trois niveaux du Museo d’Arte.
Cette approche biographique ne trivialise- t-elle pas l’apport d’un des grands artistes du XXe siècle, dont les photos comme Le violon d’Ingres ou Noire et blanche sont des emblèmes de la modernité? «Pas du tout, explique Guido Comis, le curateur de l’exposition.
Les œuvres de Man Ray sont souvent perçues comme mystérieuses. Les explications qu’il donne dans son autobiographie sont un moyen simple et efficace de mieux comprendre sa démarche artistique. Celle-ci est souvent intimement liée à sa vie, aux muses et amantes qui l’ont inspiré.»
Et à l’évidence irrépressiblement attiré. C’est l’autre constante de cette belle exposition: le regard érotisé d’un artiste américain qui ne s’embarrasse d’aucune pudeur tout en évitant, au contraire de son ami Picabia, de glisser dans la vulgarité.
A se demander si le jeune Emmanuel Radnitzky, né en 1890 à Philadelphie de parents juifs russes fraîchement émigrés aux Etats-Unis, ne s’est pas lancé dans une carrière d’artiste pour, d’abord, séduire des femmes innombrables. «D’immenses possibilités s’ouvraient à moi en art et en amour», dira-t-il de ses débuts académiques, alors qu’il crayonnait des nus à New York.
L’œil plutôt que la libido. Mais réduire l’art de Man Ray à une pulsion scopique serait injuste. Bien davantage que la libido, c’est l’œil qui est au centre de sa poétique. Un organe qui figure dans nombre de ses créations, comme le légendaire Perpetual Motif de 1923 (un métronome pourvu d’une photo ronde d’œil). Et un regard qui absorbe vite l’enseignement de Cézanne et des cubistes avant de s’aventurer sur les brisées iconoclastes de Dada, puis des surréalistes.
L’œil charbonneux de Man Ray embrasse tout, comme le montrent les 300 œuvres de l’exposition tessinoise, dont une bonne part provient de la fondation Marconi à Milan. L’artiste dessine, peint, sculpte, écrit, filme, bricole et bien sûr photographie en cassant toutes les règles qui peuvent l’être.
Il invente, ou plutôt réinvente en chambre noire les procédés photographiques du rayogramme (application directe d’un objet sur un papier photosensible) ou de la solarisation (inversion partielle des zones d’ombre et de lumière). Plus que la prouesse formelle, l’intéressant est ici l’effet recherché, ces fantômes d’objets et d’êtres humains qui flottent, indécis, entre le réel et le rêve.
L’important est aussi le statut de la photographie pour un créateur qui met l’idée avant la réalisation, le multiple avant l’unique, la copie avant l’original. Pour Man Ray, la reproduction photographique d’une œuvre d’art est aussi importante que celle-ci. Seules comptent l’idée, la circulation du sens entre l’œuvre et le titre, le jeu de mots, l’allusion, la citation.
Complices aussi. Fidèle à ce principe circulatoire, l’exposition de Lugano instaure un dialogue entre les créations de Man Ray et celles de ses complices Marcel Duchamp, Francis Picabia, Max Ernst, Meret Oppenheim ou Pablo Picasso. Les deux amies de celui-ci, une peinture de 1965 en provenance du Kunstmuseum de Berne, est mise en regard des Deux nus, une petite photographie de Man Ray datant de 1930.
Suivent d’autres compositions saphiques de l’Américain, ou du Parisien d’adoption, tant l’artiste a passé la majeure partie de sa vie d’adulte dans la ville de Kiki de Montparnasse (qui fut un temps sa muse et maîtresse).
L’autre avantage de l’approche personnalisée de la rétrospective est de détailler la genèse des œuvres, et de cheminer avec l’artiste d’étape en étape créatives. Une photo du château d’Angers, avec ses deux tours rondes qui flanquent l’entrée en ogive, se transforme par associations d’idées en Les tours jumelles, en référence à l’instrument optique, puis en Les tours d’Eliane qui mêle l’architecture aux cuisses et au sexe d’une jeune femme.
L’œil toujours, le voyeurisme encore, la transformation incessante du sens sous influence du marquis de Sade, de Lautréamont ou Breton: c’est ici qu’excelle l’exposition. Celle-ci ne perd jamais de vue l’essentiel, ramenant avec justesse le travail de Man Ray à l’exploration fertile de quelques thèmes seulement, jusqu’à la disparition de l’artiste en 1976.
L’exposition rend hommage à Man Ray l’expérimentateur avec un dispositif lui aussi novateur et multimédia. Le TECLab de l’Université de la Suisse italienne a conçu un jeu qui s’inspire des écrits surréalistes, dont le fameux «cadavre exquis». Chaque semaine, à l’adresse www.manraylugano.ch/game, une image de Man Ray et une question seront mises en ligne.
Les participants au jeu pourront écrire (en anglais, italien français et allemand) de petits «épisodes fictifs» qui répondront de près ou de loin à la question. Des prix (des catalogues ou des nuits dans des hôtels de Lugano) récompenseront les meilleurs textes. Fin mai, tous les récits pourront être téléchargés, composant pour le coup une nouvelle biographie de Man Ray, et bouclant la boucle de manière ingénieuse.
Man Ray - rétrospective. Musée d’art de Lugano. Jusqu’au 19 juin. www.mda.lugano.ch
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