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EGYPTE
«Le régime de Moubarak est toujours en place»

Par Patrick Vallélian - Mis en ligne le 07.12.2011 à 11:19

AL-ASWANY. «Je n’aurais pas dû faire confiance aux militaires», reconnaît le célèbre écrivain égyptien qui estime que la démocratie est le meilleur barrage à l’islamisme.

Alaa al-Aswany se rend tous les soirs, ou presque, sur la place Al-Tahrir. A pied, en empruntant la longue rue Kasr al-Aini, qui mène directement à l’épicentre de la révolution égyptienne, au centre du Caire. «Nous devons leur montrer que nous sommes avec eux. Leur combat est noble. Mais il prendra du temps», confie le célèbre écrivain égyptien qui allume cigarette sur cigarette dans son cabinet de dentiste où il nous reçoit en ce début de soirée. Dehors, le quartier de Garden City est calme. Un calme trompeur.

Alaa al-Aswany, vous êtes un des pères de la révolution égyptienne. Que vous inspire le razde- marée islamiste lors de cette première phase des élections législatives?

Je n’ai pas de problème avec les islamistes. Les Frères musulmans, par exemple, sont intégrables dans un gouvernement même révolutionnaire. Ils sont de droite. Je suis de gauche, mais je peux cohabiter avec eux. Et ce ne sera pas la fin de l’Egypte, s’ils sont majoritaires dans le pays.

N’empêche, les salafistes qui ont obtenu plus de 20% des voix veulent imposer la charia. Tout le contraire de la démocratie pour laquelle vous vous battez depuis tant d’années…

Il faut laisser faire la démocratie. Mais soyons clair. Pour l’instant, le Conseil suprême des forces armées qui dirige le pays veut un Parlement à sa convenance. Et les militaires ont fait tout ce qu’ils pouvaient pour éloigner les révolutionnaires du scrutin. A mon avis, la nouvelle assemblée qui en sortira dans un mois sera moitié-moitié. Moitié proche des militaires et moitié proche des islamistes. Les militaires ont découvert que ces derniers, finalement, sont des gens avec lesquels ils peuvent faire alliance.

Est-ce que ces élections, boycottées par les jeunes de la place Al-Tahrir, marquent un essoufflement de la révolution?

Pas du tout. C’est bien que les Egyptiens s’expriment. Durant plus de trente ans, les Egyptiens se sont tus et ils ont subi. Or depuis le début de la révolution, ils sentent que leur voix compte. Ils parlent politique. Avec ces élections, ils ont aussi prouvé au monde qu’ils doivent être traités comme des adultes responsables. Reste que je ne suis pas content avec la transition actuelle.

Pourquoi?

Le régime Moubarak est toujours là. Rien n’a encore changé.

Pourtant l’ancien président et ses fils croupissent en prison.

Une façade. Prenez l’exemple des baltajias, les voyous qui sèment la terreur depuis des mois dans une capitale dont les rues sont désertées par la police. Ils n’étaient pas là durant les jours du vote. Je m’attendais à des violences. Et rien. Cela veut dire que quelqu’un tire les ficelles. Et ce quelqu’un ne peut être que le régime de Moubarak. S’ils ont disparu, c’est qu’on leur a donné l’ordre de s’effacer pour que les militaires réussissent leur opération de vote. Mais ce n’est pas tout. Les responsables de la police, ceux qui ont donné l’ordre de tuer des manifestants, sont toujours en place. Certains ont même été promus pour leur «bravoure». Quant à la sinistre sécurité d’Etat qui a torturé et tué, elle n’a pas été démantelée. Elle a juste changé de nom pour s’appeler désormais sécurité nationale.

L’Etat policier est donc toujours en place. Vous aviez pourtant affirmé ce printemps que les militaires pouvaient assurer une transition en douceur vers la démocratie…

Je pensais que le Conseil allait faire de son mieux pour protéger la révolution. Que le départ de Moubarak était une première étape vers la démocratie. En fait, c’était une étape inévitable pour préserver le régime. Il y a un énorme malentendu alors que les révolutionnaires ont payé le prix du sang: plus de 1000 disparus, un millier de morts et 11 000 blessés, dont 5000 grièvement. En trois semaines de combat, Moubarak a fait mieux que Bachar el-Assad en huit mois de répression! En fait, les militaires ont utilisé la révolution pour organiser un coup d’Etat et couper la tête du régime. C’est pour cela que sur la place Al-Tahrir les jeunes meurent, pour que le pouvoir revienne dans les mains des civils.

Vous avez été trompé?

J’ai été naïf et je me suis trompé. Je n’aurais pas dû faire confiance aux militaires. Nous aurions dû refuser tout compromis et poursuivre l’occupation de la place Al-Tahrir. Cela m’a pris trois mois pour me rendre compte que les militaires du Conseil n’étaient pas la solution. Mais plutôt un danger. Ils veulent seulement sauver leurs privilèges. Ils incarnent l’ancien régime. Ils sont l’ancien régime.

La révolution a donc peu de chance de réussir.

Au contraire. Nous avons mobilisé plus de 20 millions de personnes dans les rues du pays ce printemps. C’est énorme, alors que je tablais au début sur 500 000, peut-être un million. Le peuple veut le changement. En fait, je suis optimiste.

Malgré la nouvelle bouffée de violence qui a débuté le 19 novembre et qui a causé la mort d’une quarantaine de personnes?

Les militaires jouent la carte de la violence pour diaboliser les révolutionnaires et les faire passer pour des traîtres. Le maréchal Tantaoui a cru que le peuple s’était éloigné de la révolution. Et les militaires ont alors attaqué les jeunes en pensant qu’ils pourraient balayer le mouvement en peu de temps et que tout serait réglé. Or les Egyptiens ont défendu les révolutionnaires, même si la pression sur leur vie quotidienne est forte. Les prix ont doublé ces derniers mois. Et ils sont harcelés par les baltajias qui vont jusqu’à attaquer des jardins d’enfants.

N’y a-t-il pas un risque de radicalisation de la révolution?

Plus la révolution durera, plus le mouvement se radicalisera. Les jeunes sont déçus. Personne n’a été honnête avec eux. Mais si vous pensez qu’ils pourraient prendre les armes, non. L’Egypte est pacifique par nature. La plupart des parents qui ont perdu leurs enfants au début de l’année n’ont pas réclamé la tête des tyrans, mais que justice soit faite. Les révolutionnaires veulent la démocratie, pas la guerre.

Et vous, vous sentez-vous en danger?

Oui. Je sais que le régime a voulu m’éliminer. Je fais avec. Je dois rester aux côtés des jeunes qui me défendent quand je suis sur la place Al-Tahrir. Ils sont merveilleux de courage.

Qu’attendez-vous des gouvernements occidentaux?

Rien. Si je me souviens bien, ils ont soutenu Moubarak jusqu’au bout, non?

Effectivement.

Or l’Occident, qui connaît aussi son printemps avec le mouvement des Indignés, doit comprendre que l’Egypte est mûre pour la démocratie. Et qu’elle protégera mieux les Européens et les Américains du terrorisme islamiste que des dictatures fatiguées comme celle de Moubarak. A ce sujet, les USA qui font la guerre en Afghanistan contre le djihad oublient que sa tête se trouve en Arabie saoudite. Pourtant personne ne dit rien contre ce pays qui est à la base de tout. A cause du pétrole.

Quel est le futur de l’Egypte?

Le pays est jeune. Il a de nombreux diplômés. Il a surtout une envie de démocratie que personne ne peut lui confisquer. Ni les militaires. Ni les salafistes. Et si l’Occident veut nous aider, qu’il lutte avec nous contre la pauvreté et l’injustice. Mais, surtout, qu’il arrête avec sa parano autour des islamistes. Les jeunes veillent sur la démocratie naissante en Egypte. Ce sont nos gardiens.

«Chronique de la révolution égyptienne». D’Alaa al-Aswany, Actes Sud, 320 pages.


PROFIL - ALAA AL-ASWANY

Ecrivain de gauche à la plume acérée, dentiste de profession, l’auteur de L’immeuble Yacoubian est né en 1957. Il est un des moteurs intellectuels de la révolution égyptienne.




Tags: Egypte, Moubarak, Alaa Al-Aswany,

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