L'Hebdo;
2005-06-02 Le rendez-vous d'une région en devenir
Forum des 100 La Suisse romande peut-elle, doit-elle se réinventer? Son système de formation assure-t-il assez son rayonnement? En collaboration avec Rezonance, «L'Hebdo» a invité les décideurs romands à débattre le 9 juin au CERN. Le programme par Chantal Tauxe.
Depuis les dernières élections fédérales, la Suisse est entrée dans une drôle d'époque. Le consensus, cette lente maturation des esprits vers une solution de compromis, s'est fracassé sur le non-dit européen ou, comme on dit plus volontiers, la montée de l'UDC. La polarisation règne, c'est-à-dire que l'on ne parvient plus à se mettre d'accord. Le Parlement est devenu une représentation permanente des divisions, mais de sourdes discordes minent aussi les relations entre cantons et confédération (vote sur le paquet fiscal), entre villes et campagnes (vote sur la naturalisation), entre régions linguistiques (débat sur la primauté de l'anglais par rapport aux langues nationales), entre classes sociales (polémique sur les hauts salaires), entre milieux culturels et décideurs (affaire Hirschorn), et entre les citoyens et l'Ecole (polémique sur la qualité du système de formation). Le tout sur fond de finances publiques anémiées, réduisant d'autant la capacité de décision et d'action des politiques.
Dès lors, il devient urgent de se parler, et surtout d'aller au-delà de la simple confrontation des opinions. Il devient aussi urgent de changer d'échelle. Si la scène fédérale est sclérosée, le fédéralisme offre à ceux qui veulent agir d'autres espaces de réalisation. Certes, les cantons romands n'affichent pas un dynamisme éclatant, mais la dimension régionale recèle un potentiel inouï de solutions inédites et innovantes. Nombre de cantons, de communes et de responsables politiques s'épuisent à juguler la crise. Méfiants ou effrayés par les effets de la globalisation, ils répugnent à s'inspirer des règles de l'économie. Pourtant, il en est une qui pourrait leur être utile: ne pas rester cloisonné dans son marché, on dira dans son périmètre, mais chercher de nouvelles opportunités en s'alliant avec d'autres, humer les vents d'ailleurs pour réussir ici.
Décloisonner les esprits, faire interagir des gens de milieux différents pour dégager des prises de conscience et de nouvelles volontés communes, c'est le pari que L'Hebdo, associé à Rezonance, a pris en organisant au CERN le Forum des 100. Cette journée de débats aura lieu chaque année. Elle s'articule autour de quelques idées fortes:
Sélectionner 100 personnalités de tous horizons qui font la Suisse romande, les interroger sur leurs préoccupations, dégager des thématiques qui les interpellent ou les rassemblent, et les donner à connaître aux Romands, via un numéro spécial de L'Hebdo, qui paraîtra le 9 juin. La liste des 100 sera renouvelée lors de chaque nouvelle édition du Forum.
Promouvoir l'esprit d'ouverture, une caractéristique de ce coin de pays, en évitant de créer un énième lieu de débat «où les Romands parlent aux seuls Romands». Le Forum des 100 invitera chaque année des personnalités suisses et étrangères, afin de prendre connaissance de leurs réflexions propres et de leurs expériences.
Affirmer une dimension régionale forte, transfrontalière, en choisissant symboliquement le CERN, centre de recherche logé sur la frontière franco-suisse. Organisé par L'Hebdo, média romand depuis sa création en 1981, Le Forum des 100 veut promouvoir une idée de la région qui ne s'arrête pas exclusivement aux frontières institutionnelles mais dont le périmètre fluctue selon les dynamiques particulières.
Assurer le suivi rédactionnel du foisonnement des idées et des solutions articulées lors du Forum. Tout au long de l'année, L'Hebdo publiera des articles sur les sujets qui auront cristallisé les opinions.
Pour sa première édition, Le Forum des 100 abordera la thématique des villes: alors que nombre de cités européennes se positionnent autour d'un pôle d'excellence culturel, technologique ou académique, où en sont les villes romandes, sont-elles prêtes à se réinventer, sont-elles assez conscientes des enjeux de cette compétition, quelle partition vont-elles jouer dans le concert des régions européennes? Christophe Koellreuter, du BAK Basels Economics situera l'arc lémanique et le Mittelland par rapport aux autres régions européennes. Deux émissaires de Valence, la ville espagnole qui accueillera la Coupe de l'America en 2007, expliqueront comment leur province bouge pour faire face au défi. Patron des CFF, Benedikt Weibel présentera ensuite ses projets pour densifier les terrains le long des voies de chemin de fer, révélant ainsi des opportunités de développement économique largement insoupçonnées. Et dans la foulée, un large débat sur l'aménagement du territoire permettra aux participants de confronter leurs idées. Ce débat pourra compter sur les éclairages d'Inès Lamunière, architecte et professeure à l'EPFL, et de Pierre-Alain Rumley, directeur de l'Office fédéral du développement territorial.
Le Forum des 100 se penchera également sur le système de formation. La Suisse romande n'est-elle pas plus que d'autres, avec ses quatre universités et l'Ecole polytechnique, une région apprenante? Mais, l'école obligatoire, les hautes écoles et les HES (prémisse d'un espace romand de formation) produisent-elles les talents et les aptitudes nécessaires au retour d'une croissance économique durable? A cette occasion, Marie-Hélène Miauton, directrice de l'Institut MIS-Trend, dévoilera les résultats d'un sondage exclusif sur la qualité du système de formation. Trois patrons, Daniel Borel de Logitech, Alexandre Zeller de la BCV et Patrick Magyar d'Alinghi, livreront leurs points de vue. Chef du Département fédéral de l'Intérieur, et à ce titre ministre de l'Education et de la Recherche, Pascal Couchepin donnera son analyse de la situation. Le débat réunira notamment le secrétaire d'Etat Charles Kleiber et le président de l'EPFL Patrick Aebischer.
Luc Ferry en guest star La rencontre du CERN sera aussi l'occasion de découvrir les 100 personnalités qui font la Suisse romande, désignées par L'Hebdo. La journée ouvrira aussi des perspectives d'avenir sur la «gouvernance» de la région, une notion encore peu familière (voir encadré ci-contre) , Ralph Lewin, président du Conseil d'Etat bâlois, montrera comment fonctionne la région transfrontalière pionnière de Suisse, Alain Berset, conseiller aux Etats fribourgeois, présentera le Conseil de Suisse occidentale, créé en 2003 pour penser la région autrement.
Philosophe et ancien ministre français de l'Education, Luc Ferry tracera les contours d'une «formation réussie pour les jeunes Européens de demain».
Le Forum des 100 est une initiative de la rédaction de L'Hebdo qui s'appuie sur le savoir-faire de Geneviève Morand, animatrice de Rézonance et créatrice des First Tuesday. Il peut aussi compter sur le talent de Bruno Giussani, journaliste et producteur de l'événement TEDglobal, à Oxford en juillet prochain.
Le CERN, qui accueille l'événement, assurera la retransmission en direct de l'événement sur internet. Le Forum des 100 sera ainsi visible par tous ceux qui sont intéressés à l'avenir de la région. L'enjeu de ce premier Forum, c'est de dépasser le constat un brin désabusé d'un haut fonctionnaire vaudois: «La Suisse romande? Comme on dit dans les bulletins scolaires, c'est un élève avec du potentiel, mais qui ne parvient pas à l'exprimer». |
orateurs vedettes De gauche à droite: le conseiller fédéral Pascal Couchepin, Marie-Hélène Miauton, directrice deMIS-Trend, Daniel Borel, fondateur de Logitech, l'architecte Inès Lamunière, le philosophe Luc Ferry, le patron des CFF Benedikt Weibel.
Ne l'appelez pas Romandie
Le Léman, le Jura et les Alpes dessinent une région aux frontières presque naturelles, mais à l'est où faut-il s'arrêter? A la barrière des langues, sur la Sarine, ou dans les lacets de l'Aar, reconstituant ainsi le territoire de Leurs Excellences bernoises et de leurs alliés de langue française? La Suisse romande existe, calée sur la frontière linguistique, certains soirs de votation, mais le Roestigraben n'est pas une clé de lecture constante des réalités suisses. Traumatisés par le vote sur l'Espace économique européen de décembre 1992, nombre de décideurs disqualifient une notion jugée trop dangereusement ethnique.
A une vision trop identitaire d'une Romandie unie face à la Suisse alémanique s'est substituée ces dernières années la notion de Suisse occidentale regroupant les six cantons romands et Berne. C'est Yvette Jaggi (ancienne syndique de Lausanne) qui en a eu la première l'intuition, dans les années 80, poussant même son périmètre jusqu'à Bâle. Il s'agissait d'une réflexion géo-politique, d'une volonté de faire contre-poids à Zurich, d'asseoir la primauté du politique sur le tout économique (alors émergent).
Depuis, le périmètre de Suisse occidentale a gagné en pertinence. En 1993, les six cantons romands et Berne ont créé la Conférence des gouvernements de Suisse occidentale (CGSO), plate-forme d'échanges réguliers entre conseillers d'Etat. Le Conseil de Suisse occidentale (CSO) a été créé par des citoyens des sept cantons en 2003, afin de proposer des actions concrètes à la région.
A l'ouest, Genève repousse aussi les frontières héritées de l'histoire en intensifiant ses collaborations avec les départements français de l'Ain et de la Haute-Savoie. La région au coeur du Forum des 100 se veut ouverte, interdépendante, à géométrie variable, mais toujours pertinente pour agir plus efficacement. |
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