L'Hebdo;
2007-07-19 Le retour au Moyen Âge
Après ses propos inconsidérés sur l'islam et la conquête de l'Amérique latine, voici qu'un texte arrive du Vatican qui suscite trouble et irritation. Hors de l'autorité pontificale, point d'Eglise digne de ce nom. Une façon de torpiller tout effort cuménique. Un seul souci: faire revenir les intégristes catholiques dans le giron.
Mais l'affaire va plus loin. Benedict XVI est dans l'air du temps. Dans les trois grandes religions surs, les fondamentalistes s'affirment de plus en plus bruyamment. Du côté de l'islam, pas besoin de faire un dessin. Tous les musulmans ne cèdent pas aux tentations criminelles de l'extrémisme, mais beaucoup se sentent menacés par la modernité occidentale et se barricadent derrière leurs codes. Chez les juifs, sur fond de conflit israélo-palestinien, les «libéraux» sont mis sous pression par l'aile la plus intransigeante du judaïsme. Quant aux chrétiens, ils connaissent des phénomènes semblables. Pas seulement les catholiques. Le protestantisme se répand dans le monde, plus qu'aucun autre prosélytisme, à travers des Eglises évangéliques qui prônent, elles aussi, une interprétation littérale des textes, dans un climat d'intolérance plus marqué encore qu'au Vatican.
Croyant ou pas, personne ne peut rester indifférent à ce mouvement de fond. Il nous touche plus qu'il n'y paraît. Ainsi, par exemple, le créationnisme gagne du terrain. Les ultras cathos polonais font enlever des écoles les images représentant la marche du singe devenant homme. Comme beaucoup d'évangélistes américains et de musulmans purs et durs, ils croient que Dieu a créé le monde d'un seul coup tel qu'il est aujourd'hui. Le darwinisme, pour ces gens, n'est qu'une thèse douteuse ou même mensongère.
C'est aux états-Unis que le débat autour de cette question a pris de l'ampleur depuis quelques décennies. Il s'étend aujourd'hui à l'Europe. Récemment, la ministre de l'Education de Hesse, en Allemagne, Karin Wolff, conservatrice catholique, a demandé que l'on présente le créationnisme, appelé désormais «dessein intelligent», dans les cours de biologie. En Hollande, certains directeurs d'école recommandent aux enseignants de ne pas prendre parti pour la théorie darwinienne afin de ne pas blesser la sensibilité d'élèves issus d'autres cultures. Le Conseil de l'Europe vient de publier une mise en garde sur «les dangers du créationnisme dans l'éducation». On y relève que L'atlas de la création, du prédicateur turc Harun Yahya, a été largement diffusé, en plusieurs langues, dans des écoles européennes. Les autorités scolaires genevoises en auraient reçu un millier d'exemplaires qui n'ont pas été distribués. En Suisse alémanique, un groupe d'évangélistes projette la création d'un parc de divertissement, «Genesis Land», qui proposera un «parcours biblique» où l'on montrera comment notre histoire a commencé avec Adam et Eve et non pas avec d'obscurs hominiens velus.
Tout cela peut paraître pittoresque et sans conséquences. Le livre d'un paléontologue français, Pascal Picq, Lucy et l'obscurantisme1, vient à point pour nous appeler à la vigilance. Les connaissances scientifiques acquises non sans résistances au fil des siècles ne sont pas menacées. Mais l'idée s'installe peu à peu dans nos sociétés que la vérité de Dieu s'oppose à celle des savants.
Ce retour à une perception moyenâgeuse du savoir fera des dégâts d'abord chez ceux qui s'enferment dans ce système: malheureux gamins ainsi endoctrinés! Mais il est source aussi de conflits qui peuvent empoisonner le climat civique. L'exemple polonais l'illustre: on y passe son temps à polémiquer sur le poids de la religion dans la politique au lieu d'empoigner des problèmes concrets, négligés par les brasseurs d'idéologie.
Et puis les combats de coqs bondieusards, on le voit trop bien, peuvent mettre le feu au monde. Il apparaît ainsi un scénario nouveau dans le répertoire des déclins possibles de l'humanité. La dégringolade dans les abîmes de l'obscurantisme nationaliste et/ou religieux n'est pas invraisemblable. On a vu, de près, ses ravages en ex-Yougoslavie. La balkanisation de l'Europe n'est pas inéluctable mais possible. Les vents mauvais du fondamentalisme, levés du côté de l'islam, du judaïsme et du christianisme, peuvent amener bien des tempêtes. Curieusement, les héritiers des Lumières, les tenants de l'cuménisme, les esprits libres réagissent peu. Ils bougonnent dans leurs coins. Qu'ils se ressaisissent Que diable! |
1 Lucy et l'obscurantisme. De Pascal Picq. Ed. Odile Jacob, 300 p.
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