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Par Linda Bourget - Mis en ligne le 10.10.2012 à 12:53 |
Les préparatifs battent leur plein du côté du Palais du peuple et du stade des martyrs de Kinshasa. Dans quelques jours, du 13 au 14 octobre, la République démocratique du Congo (RDC) accueillera la XIVe édition du Sommet de la francophonie. Le grand raout, qui réunira des dirigeants du monde entier – dont le président français François Hollande et le vice-président suisse Ueli Maurer – célébrera entre autres choses le développement démocratique et le soutien de l’Etat aux droits de l’homme. Las. Alors que les grands de ce monde échangeront des poignées de main dans la capitale, les rebelles qui sèment la terreur dans les provinces du Nord et du Sud du Kivu, à l’est du Congo, continueront d’échanger les tirs de fusil (voir la carte à la page suivante). La région, qui depuis vingt ans n’a jamais connu de réelle stabilité, subit en effet une nouvelle flambée de violence depuis le mois d’avril. La milice rebelle des M23 tente de prendre le contrôle des deux provinces voisines du Rwanda. Un nouvel envol de l’insécurité dans cette région de collines farcies de minerais et infestées de groupes armés, qui subit encore et toujours les conséquences du génocide rwandais de 1994. Quelque 220 000 civils y ont été déplacés au cours des six derniers mois, tandis que les viols se multiplient et que des dizaines de civils ont été exécutés. Retour sur un conflit larvé qui rappelle les épisodes les plus tristes de l’histoire congolaise. QUI SONT LES REBELLES DU M23?Le mouvement du M23 est né le 6 mai 2012, dans le territoire de Masisi (Nord-Kivu), à la suite de la défection d’un important pan des FARDC, les forces armées congolaises. Dans les faits, il s’agit de la scission d’un groupe d’anciens rebelles essentiellement d’origine rwandaise, le CNDP (Congrès national pour la défense des peuples), intégrés à l’armée d’Etat le 23 mars 2009 – d’où le nom de M23. De 2007 à l’accord de 2009, les forces armées du CNDP ont semé la terreur dans les Kivus. Afin de mettre un terme aux violences, Kinshasa a décidé, d’entente avec ces soldats sauvages, de les intégrer dans les rangs de l’armée régulière. Mais la greffe n’a jamais pris. Les exmembres du CNDP ne se sont pas fondus dans les chancelantes structures militaires officielles. Au sein de l’armée, dans les Kivus, deux filières de commandement parallèles ont cœxisté pendant trois ans. Une cohabitation tendue, qui a volé en éclats avec la mise sur la sellette de l’un des chefs de guerre historique du CNDP, Bosco Ntaganda. Celui-ci est en effet l’objet d’un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale. La Haye l’accuse de crimes de guerre et crimes contre l’humanité (enrôlement d’enfants soldats, viols, meurtres, pillages, etc.) dans le cadre du conflit de la province Ituri, qui a déchiré la RDC entre 1999 et 2004. Afin de redorer son blason largement terni par sa réélection frauduleuse l’an dernier, le président congolais Joseph Kabila a publiquement annoncé vouloir arrêter Ntaganda au printemps 2012. Un changement d’attitude qui a fait basculer le général et ses fidèles dans la rébellion. Aujourd’hui, les effectifs du M23 sont de l’ordre de 8000 personnes, d’après le rapport publié par l’International Crisis Group (ICG) la semaine dernière. Parmi ceux-ci, beaucoup d’anciens du CNDP, mais aussi des jeunes et des enfants recrutés en RDC et au Rwanda voisin – le plus souvent de force. Selon Navi Pillay, haut-commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, certains des dirigeants du mouvement sont «parmi les pires auteurs de violations des droits humains en RDC, voire dans le monde».
COMMENT LES REBELLES OPERENT-ILS?Face à des forces militaires corrompues, inefficaces et sans le sou, le M23 a rapidement pris le contrôle de la région de Rutshuru (Nord-Kivu), qui est aujourd’hui devenue sa base. Les rebelles menacent aussi de prendre Goma, chef-lieu du Nord-Kivu. Craints des populations, les soldats du M23 ont mis leurs hommes à la place des chefs coutumiers et des responsables de l’administration. Ils ont pris le contrôle des points de passage vers le Rwanda et l’Ouganda, ils ont établi des barrages routiers auxquels ils prélèvent des taxes de plusieurs centaines de dollars par camion. «On estime que le M23 se fait près de 1 million de dollars (930 000 francs) par mois. De quoi lui permettre de se renforcer», relève Thierry Vircoulon directeur Afrique centrale pour l’International Crisis Group. Si la région n’est pas en état de guerre, les violences sont courantes. Dans une publication du mois dernier, l’organisation Human Rights Watch (HRW) recense au moins 15 meurtres de civils et 33 exécutions de jeunes déserteurs, au moins 46 viols et une multitude d’exactions. Le M23 n’est par ailleurs pas la seule milice à terroriser les populations locales. Ces derniers mois, les guerriers Maï-Maï présents dans les zones les plus reculées du Kivu ont également redoublé d’activité. A la base, ces milices étaient des forces d’autodéfense villageoises. «Ils sont les seuls à nous protéger des FDLR qui pillent nos villages, les brûlent, et violent nos mères et nos sœurs», relate Benoît, originaire de Chabunda, un territoire fortement touché par l’activité des FDLR – ces soldats sans merci qui ont participé au génocide rwandais et qui sont encore aujourd’hui le cœur de la faille sécuritaire kivutienne. Mais les Maï-Maï sont à leur tour devenus guerriers et malmènent aujourd’hui les civils. «Ce qui se passe dans les forêts est sans doute plus grave encore que ce qu’on observe avec le M23. Mais c’est beaucoup moins visible», analyse Thierry Vircoulon QUEL EST LE ROLE DU RWANDA?Le rapport des Nations Unies du 27 juin est sans équivoque: le Rwanda alimente massivement les mutins du M23. Que ce soit en envoyant des armes, des recrues, ou du ravitaillement. Et les dénégations du président Paul Kagamé ne convainquent personne. «Vu le fonctionnement du pays, il est impensable que le gouvernement de Kigali n’ait pas débattu et autorisé ce qui se passe», estime Jason Stearns, directeur du projet Usalama du Rift Valley Institute et spécialiste des groupes armés dans la région. «En fait, le Rwanda n’a jamais changé de posture. Vu de Kigali, l’est du Congo demeure une région stratégique en raison d’enjeux sécuritaires et commerciaux. D’importantes marchandises – des minerais en particulier – sont acheminés vers le Rwanda et profitent ainsi à son économie», résume Thierry Vircoulon. Au point que la crise de 2012 est à peu de choses près la copie conforme de ce qui s’est passé en 2008. A l’époque déjà, Kigali nourrissait les rebelles. A l’époque déjà, l’armée congolaise était trop sclérosée pour y faire quoi que ce soit. «Les problèmes entre les deux pays durent depuis des décennies», retrace Jason Stearns. «Ceux-ci se centrent toujours autour de la population rwandaise arrivée dans la région dans les années 30 à 60, à l’époque des colonies belges.» L’antagonisme hutututsi, au centre du génocide rwandais, a ainsi débordé dans le Kivu. Venant s’ajouter à l’inimitié entre Rwandais d’origine et Congolais. QUE FAIT LA COMMUNAUTE INTERNATIONALE?La force de mission de l’ONU pour la stabilisation en RDC, ou Monusco, a déployé chars et hélicoptères pour protéger la région de Goma. Pour autant, Thierry Vircoulon dénonce sa passivité: «La Monusco refuse de faire usage de la force pour protéger la population alors qu’elle y serait autorisée. Là aussi, le scénario de 2008 semble se répéter.» Hors du terrain, les discussions se tiennent pour l’heure essentiellement à l’échelle régionale, au sein de la Conférence internationale sur la région des Grands Lacs. La CIRGL envisage notamment l’envoi d’une force armée dans la région. Une piste à laquelle les observateurs n’accordent aucun crédit. Le Rwanda et le Congo étant sous perfusion financière, les pays donateurs disposent en revanche d’un important moyen de pression sur Kigali comme sur Kinshasa. Cet été, les Etats-Unis, le Royaume-Uni, l’Allemagne, les Pays-Bas et la Suède ont ainsi décidé de suspendre une partie de leur aide au Rwanda. La Suisse n’a pris pour l’instant aucune mesure suspensive mais suit l’évolution de la situation avec beaucoup d’attention et attend la publication du rapport définitif d’experts des Nations Unies», fait savoir le Département fédéral des affaires étrangères. L’ICG préconise par ailleurs que des sanctions soient également prises à l’encontre de la RDC. Le canal diplomatique est quant à lui bouché. QUELLES SONT LES PERSPECTIVES DE SORTIE DE CRISE?Les perspectives ne sont guère réjouissantes pour le Kivu. «Je suis inquiet que les processus politiques ne marchent pas. Si aucune solution n’est trouvée, il y aura sans aucun doute une augmentation de la violence, des meurtres, des viols», prévoit Jason Stearns. D’autant que le M23 tente de nouer des alliances avec des milices présentes dans d’autres régions. «S’il y parvient, la rébellion pourrait se répandre.»
FRANCOPHONIEMaurer passera le témoin à KabilaUeli Maurer représentera la Suisse au sommet de Kinshasa. Le Gouvernement congolais a beau bafouer la démocratie et les droits de l’homme, la Suisse ne s’est même pas posé la question: présidant le sommet depuis la rencontre de Montreux, en 2010, elle sera présente à Kinshasa pour la remise du sceptre au Congo. La passation de pouvoir aura lieu le 13 octobre, entre Ueli Maurer, vice-président helvétique, et Joseph Kabila, président de la RDC. Le ministre suisse de la Défense aura alors l’occasion de faire entendre la voix de la Suisse devant une vingtaine de chefs d’Etat. «Il n’est en revanche pas prévu d’aborder spécifiquement la situation en RDC, même si l’instabilité à l’est et dans la région préoccupe la Suisse», indique Silvia Steidle, porte-parole de la Défense. Une position diamétralement opposée à celle de la France. Le président François Hollande – qui a longtemps hésité à se rendre au sommet – estime que la situation congolaise est «inacceptable sur le plan des droits [et] de la démocratie». Il devrait prononcer un discours très critique à Kinshasa. Le Belge Elio Di Rupo, premier ministre de l’ancienne puissance coloniale, se fera pour sa part remplacer par son vice-premier ministre. La diaspora congolaise et certaines ONG ont appelé au boycott de la manifestation, estimant qu’y participer cautionnait le régime de Kabila. Alors que la RDC n’a plus accueilli de manifestation importante depuis l’époque Mobutu, le sommet donnera en effet au président l’occasion de se pavaner sur la scène internationale. |










