Les pilotes de l’armée suisse peuvent remercier le franc fort. Sans cette épée de Damoclès sur notre économie et l’emploi, nos faucheurs de marguerites n’auraient probablement pas «touché» les 22 remplaçants de leurs 54 F-5 Tiger avant 2020. Mais voilà, la faiblesse de l’euro et le pilonnage intensif des milieux industriels, réclamant désespérément la manne fédérale pour soutenir leurs affaires, ont relancé cet achat à deux milliards de francs.
«AUJOURD’HUI, LES AVIONS SONT LIVRÉS TELS QUELS. IL N’Y A DONC PLUS D’HELVÉTISATION DE L’AVION.» Giovanni Giunta, secrétaire général du Groupe romand pour le matériel de défense et de sécurité (GRPM)
Un achat dénoncé par de nombreux spécialistes qui estiment que la trentaine de F/A-18 actuellement en service suffisent pour assurer la souveraineté du ciel helvétique. Et qu’il serait plus intelligent d’investir dans des avions de transport pour évacuer des Suisses en danger à l’étranger par exemple ou dans des drones de combat.
Hold-up démocratique. Or, le PLR, le PDC et l’UDC en ont décidé autrement. Le mercredi 14 septembre, au matin, la droite du Conseil national devrait voter comme un seul homme le nouveau rapport sur l’armée. Un rapport qui fixera les grandes lignes de la défense nationale: 100 000 hommes et un budget annuel d’au moins cinq milliards de francs.
Et c’est dans ce cadre financier que l’armée devra piocher pour s’offrir le jet de ses rêves, entre le suédois Gripen, l’européen Typhoon et le français Rafale. L’avantage de cette solution? Elle évite la case «investissement extraordinaire» et donc de passer devant le peuple, estime-t-on à droite alors que la gauche crie au hold-up démocratique.
Surtout, l’armée pourra, dès 2012, passer commande de ses 22 appareils qu’elle paiera ensuite par tranches. Une manière de cacher sous le tapis les inévitables dépassements de crédit, affirment les mauvaises langues. Ueli Maurer, le patron du Département de la défense (DDPS), nous a en tout cas déjà prévenus. L’avion nous coûtera en réalité entre 3,5 et 5 milliards de francs.
La girouette Maurer. Par quel miracle en est-on arrivé là alors que le Conseil fédéral a annoncé en août 2010 son intention de geler ce dossier jusqu’en 2015? Et que notre ministre UDC de la Défense n’a cessé de souffler le chaud et le froid sur cette dépense depuis son entrée en fonctions en 2009?
Le projet initial prévoyait par exemple l’acquisition de 33 avions de combat, puis 22, puis huit, puis douze avant que le DDPS ne remette le nombre de 22 sur la table. En outre, en décembre 2008, Maurer annonçait sa volonté de remplacer «nos vieux Tiger» avant d’expliquer, à la mi-octobre 2009, qu’il n’avait plus de sous, en avril 2010, qu’il rêvait d’un «budget spécial», et en juin 2010, qu’il voulait échelonner leur acquisition.
Bref, comme à son habitude, Maurer a joué à la girouette. Côté pile, il défendait le projet en jouant la carte de la neutralité armée et de la défense du territoire. Côté face, il a demandé au Conseil fédéral d’arrêter la procédure d’achat, sachant que l’armée ne pouvait, seule, s’offrir un nouveau joujou à moins de couper encore dans ses budgets. Et ce risque politique, il ne voulait pas l’assumer.
Et le ministre de la Défense aurait probablement réussi son coup sans la crise économique. Chauffés à blanc par les milieux patronaux et par les cantons profitant de la manne aéronautique militaire dont Genève, Schwytz (les Suédois pourraient acheter 50 PC-21 pour un milliard de francs) ou Lucerne, le PLR et le PDC sont sortis de leur torpeur.
A l’automne 2010, emmenés par les conseillers aux Etats Jean-René Fournier (PDC/VS) et Bruno Frick (PDC/SZ) et par les conseillers nationaux Sylvie Perrinjaquet (PLR/NE) et Pius Segmüller (PDC/LU), ils ont déposé des motions appelant à prendre une décision en 2011. «Irresponsable financièrement», leur avait alors répondu le Conseil fédéral tout en reconnaissant, la PDC Doris Leuthard et le PLR Johann Schneider-Ammann en tête, que l’avion serait un bon élément de relance.
Les PLR-PDC ont alors remis la compresse en faisant comprendre à Maurer que sa réélection en décembre dépendait de l’achat de l’appareil, tout en lui faisant miroiter le Département des finances que devrait abandonner l’ex-UDC Eveline Widmer-Schlumpf. Faute de soutien politique suffisant, la PDB ne sera très vraisemblablement pas réélue au gouvernement.
Tentative de diversion. Or, la charge est également venue de son propre parti. En mars dernier, le groupe UDC des Chambres fédérales, emmené notamment par le conseiller national Bruno Zuppiger (UDC/ZH), lui a donné l’ordre de marche de trouver une solution pour financer l’avion. A l’époque, l’économie commençait à battre de l’aile. Le ministre de la Défense a alors tenté une diversion.
En avril, il a proposé d’investir quelques millions pour prolonger la durée de vie des Tiger. Puis il a bricolé avec Eveline Widmer-Schlumpf l’idée d’un fonds spécial alimenté dès 2013 ou 2014 par 400 à 500 millions de francs par an prélevés sur le budget ordinaire de la Confédération.
Pas assez vite mon fils, lui a répondu l’alliance PLR-PDCUDC. Du coup, Maurer, pour sauver la face, a annoncé cet été qu’il souhaitait profiter du franc fort pour acheter à bon compte de nouveaux avions et soutenir l’industrie.
Il faut dire que cette dernière a sorti l’artillerie lourde: l’investissement de deux milliards générera dix millions d’heures de travail, dont trois millions pour la Suisse romande. Il devrait ainsi sauver plusieurs dizaines de milliers d’emplois grâce aux contre-affaires pour les sociétés technologiques helvétiques. En gros, chaque franc dépensé à l’étranger pour l’avion sera réinvesti en Suisse.
Et les trois avionneurs en lice parlent même de doubler, voire tripler leurs emplettes dans les entreprises à croix blanche, se réjouit Giovanni Giunta, secrétaire général du Groupe romand pour le matériel de défense et de sécurité (GRPM), qui a longtemps prêché dans le désert pour l’acquisition de l’avion avant d’être entendu par les parlementaires.
Transfert de compétences. «Quatre cent cinquante entreprises suisses peuvent bénéficier directement de ces affaires compensatoires», abonde Markus Niederhauser, CEO de Systems Assembling SA à Boudry, président du GRPM et vice-président du groupe Sécurité, techniques de défense et aéronautique de Swissmem. «Les contrats conclus sont sûrs et s’étendent sur dix à quinze ans. Cela permet d’éviter de devoir recourir à du chômage technique et garantit un transfert de compétences bienvenu en ces temps difficiles.»
Or, une enquête de L’Hebdo avait prouvé en 2010 qu’à peine 40 à 50% de ces commandes militaires compensatoires ont été réalisées par le passé. «Les temps ont changé», se défend Giovanni Giunta, également coresponsable du bureau des affaires compensatoires à Armasuisse. «A l’époque, nous avons construit en Suisse les F/A 18 par exemple. Aujourd’hui, les avions sont livrés tels quels.
Il n’y a donc plus d’helvétisation de l’avion. Et en contrepartie, Dassault, EADS ou Gripen signent des accords de collaboration avec nos PME. La logique est tout autre.» Et à ce jour, plus de 800 millions de francs de contrats sont déjà en boîte, dont 500 millions déjà honorés.
Vision électoraliste. A gauche, on attend pour voir. Pour Christian Levrat, président du Parti socialiste, toute l’agitation autour de l’avion ressemble avant tout à «du vent préélectoral». Ce dont se défend Sylvie Perrinjaquet. «Ueli Maurer joue la montre depuis deux ans avec ce dossier, c’est plutôt lui qui a une vision électoraliste…»
«LEURTRUC DE RELANCE ÉCONOMIQUE, ÇA TIENT DEUX MINUTES...» Christian Levrat, président du Parti socialiste suisse
Reste que la conseillère nationale admet être «attachée à une sécurité de notre espace aérien digne d’un pays démocratique et souveraine», elle se bat aussi «pour les affaires compensatoires qui sont créatrices d’emplois pour la Suisse».
Un argument qui ne tient pas, selon Christian Levrat. «Leur truc de relance économique, ça tient deux minutes. Les achats compensatoires représentent moins de 30% du coût total.» De toute manière, le socialiste fribourgeois attend le centre droit et l’UDC au contour du budget, en décembre.
Soit après les élections fédérales. «C’est là que se jouera le match, prévient-il. Mais avec la voie choisie, les partisans de l’avion devront dire où ils pensent compenser les milliards nécessaires. Au choix, l’agriculture, les transports régionaux, la formation. Toutes les autres dépenses importantes sont liées, donc difficiles à mettre en œuvre.»
En gros, les élus actuels du centre droit vont laisser une patate chaude, très chaude même, au prochain Parlement issu des urnes. D’autant que le Groupe pour une Suisse sans armée (GSsA) est prêt à réarmer ses canons de DCA pour descendre en flammes le projet, lui qui avait retiré son initiative «Contre de nouveaux avions de combat» au moment du moratoire décrété par le Conseil fédéral.
«Nous sommes prêts à en relancer une», tonne Christophe Barbey. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si une rencontre avec les Verts et les socialistes à ce sujet est agendée cette semaine à Berne. S’il n’y a pas d’autre alternative à l’achat des avions, le PSS soutiendra le GSsA, avertit, lui aussi, Christian Levrat. «Il y a quand même des limites à la sottise, non?»
Le Rafale, favori des pilotes, mais aussi le plus cher
GRIPEN
Développé par la Suède dans les années 80, le Gripen (griffon) est le meilleur marché des trois candidats au remplacement du Tiger. Cet avion de combat monoréacteur – le seul de la sélection – coûterait entre 30 et 40 millions de dollars pièce, soit 40% de moins à l’achat que ses concurrents. Son exploitation est en outre plus avantageuse (-25%). Exporté en Hongrie, République tchèque, Afrique du Sud et Thaïlande, il est à la peine en revanche côté performances.
RAFALE
C’est le petit doué de la bande et son engagement en Libye a été décisif, expliquent ses promoteurs. Mais c’est aussi le plus cher: une centaine de millions de francs pièce. Voilà ce qui explique pourquoi ce biréacteur mis en service au début des années 2000 dans l’armée française n’a pas encore trouvé preneur à l’étranger. En revanche, il a la cote auprès de nos pilotes. Autre avantage: il pourrait remplacer vers 2020 les F/A-18 et devenir l’unique appareil de la flotte.
TYPHOON
Développé par le Royaume-Uni, l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne, l’Eurofighter Typhoon est un biréacteur qui a su séduire les Autrichiens et les Saoudiens pour son très bon rapport qualité-prix. Son coût unitaire d’environ 80 millions de francs est d’ailleurs inférieur à celui du Rafale. Mis en service en 2004, sa production totale dépassera les 700 exemplaires. L’Eurofighter qui tient lui aussi la corde peut également remplacer à terme les F/A-18.
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