Après les Kadhafi, le déluge, la guerre civile, les fils de Ben Laden en Tripolitaine, la mort, la famine, le retour du colonialisme…
Aujourd’hui, les Libyens pleurent leurs victimes, fauchées par la folie des Kadhafi. «JE SUIS UN RÉVOLUTIONNAIRE, UN COMBATTANT, ISSU D’UNE TRIBU, D’UNE TENTE.»
Telles sont quelques-unes des plaies qui menacent la Libye si le «guide de la révolution» quitte le pouvoir. Lundi, puis mardi, Seif el-Islam, le fils, et son père, Mouammar Kadhafi, ont promis l’enfer aux Libyens s’ils s’entêtent à vouloir les renverser.
Un dernier baroud d’honneur pour un dictateur groggy, déboussolé et qui jure qu’il mourra en martyr et en Libye. Appelant les tribus à son aide, le maître de Tripoli a perdu sa légitimité, allant même jusqu’à affirmer, pour se défendre, qu’il ne peut pas démissionner, comme son peuple le demande.
«Mouammar Kadhafi n’est pas président, il est le leader de la révolution libyenne», a-t-il martelé lors d’une intervention télévisée dans les ruines des bâtiments, bombardés par les Américains en 1986. «Je suis bien plus haut que tout poste présidentiel. Je suis un révolutionnaire, un combattant, issu d’une tribu, d’une tente.»
Voici que le bourreau se présente en victime après plus d’une semaine de mobilisation dans les rues de Libye. Une nouvelle fois, il croit pouvoir berner ses «sujets» et les tribus libyennes dont il est un des fils et qu’il tente d’amadouer en avançant la thèse, rabâchée, d’un complot extérieur pour ravir les richesses pétrolières du pays et pour détruire cette «démocratie» populaire unique au monde. Mais le mal est fait…
Pire, comme son fils, le guide est à la dérive. «Nous n’avons pas encore utilisé la force», menace-t-il oubliant que les funestes moissons de morts récoltées par ses avions et les crimes de son régime font la une des médias internationaux depuis plusieurs jours. «Mais si nous devons le faire, nous le ferons en vertu de la Constitution libyenne et du droit international.»
Puis, bégayant, il traite les médias de chiens, les révoltés de rats qu’il veut chasser un par un. Accusant au passage les enfants du pays d’être des drogués, voire des terroristes instrumentalisés et payés par l’étranger, Kadhafi semble avoir perdu pied et s’enfonce dans les sables mouvants de la révolte libyenne. Triste fin pour un tyran qui a su se forger l’image d’un leader incontournable et intouchable il y a quelques mois.
Tribalisme. Mais les Libyens sont fatigués d’entendre les discours du «boucher de Tripoli» et de son fils qui passait jusque-là pour un réformateur. Jetant leurs chaussures en signe de mépris et dénonçant le tribalisme, ils ne cherchent plus à analyser politiquement ses paroles. Pour eux, Kadhafi a plutôt besoin d’une psychanalyse.
Il faut dire qu’ils connaissent le renard du désert par cœur. Celui qui a pris le pouvoir en 1969 en chassant sans tirer un coup de feu le roi Idris Ier n’a jamais su donner la prospérité à son peuple. Un gâchis énorme alors que le pays regorge de pétrole et de gaz.
Les six millions de Libyens n’ont jamais senti l’odeur de la rente pétrolière évaluée à des milliards de dollars. En revanche, ils ont connu la misère avec les années d’embargo au moment où leur «guide» jouait le financier du terrorisme international.
Puis, sentant le vent tourner avec l’exécution de Saddam Hussein, Kadhafi a fait amende honorable. Il a payé des milliards pour redevenir fréquentable et l’ancien ennemi public numéro un de l’Occident a retourné ses armes contre les islamistes puis aujourd’hui, contre son propre peuple.
Le père du Livre vert, le pendant arabe du Livre rouge de Mao, celui qui a expérimenté toutes les formules tyranniques sur son pays, des comités populaires à la démocratie par le peuple à une structure sans chef, le meilleur ami de Silvio Berlusconi qui ne sortait jamais sans ses «Kadhafettes », ses gardiennes du corps, celui qui se rêvait roi des rois d’Afrique, celui qui voulait unir sous un seul étendard tout le continent africain, se terre désormais dans son bunker de Bab al-Azizia.
Il a même réussi à entraîner dans sa chute son prometteur fils Seif al-Islam. Le glaive de l’islam s’est lui aussi retourné contre son propre peuple alors qu’il passait pour un réformateur, pour un homme moderne qui avait bataillé à plusieurs reprises contre la vieille garde du régime et qui voulait démocratiser son pays.
A la grande surprise d’un de ses amis. «Il y a deux semaines, j’ai dîné avec Seif à Tripoli. Je lui ai demandé s’il redoutait que la Libye soit touchée à son tour par la révolution. Il m’a répondu qu’il s’y attendait, mais qu’il n’y aurait pas trois discours en référence aux trois discours prononcés par Ben Ali et Moubarak avant leur départ. Puis il a éclaté de rire.»
Clan Kadhafi
Quels avoirs en Suisse ?
Mouammar Kadhafi et son clan ont-ils encore de la fortune en Suisse? En 2008, suite à l’arrestation de Hannibal, Tripoli menaçait de retirer les fonds libyens de Suisse. En septembre 2009, une société gérant 5 milliards de dollars pour le fonds souverain Libya African Portfolio fermait effectivement ses portes.
Par ailleurs, selon la Banque nationale suisse, les avoirs libyens (étatiques et au nom de ressortissants libyens) en Suisse auraient fondu: 619 millions de francs fin 2009, contre 5,7 milliards deux ans plus tôt.
Cependant, il est probable que les éventuels avoirs détournés de la famille ne seraient pas déposés au nom de ses membres, mais via des structures plus complexes. Ils ne seraient donc pas comptabilisés par la BNS .
Quant à Tamoil Suisse SA (324 stations-service et une raffinerie, en Valais à Collombey-Muraz), elle dépend d’Oilinvest BV, une société hollandaise en main d’un fonds souverain libyen, donc de Tripoli. Pour l’instant, la crise politique «n’a eu aucune conséquence» sur l’entreprise, selon son porte-parole Laurent Paoliello.
La famille qui tient le pays
SAFIYA (NÉE FARKACH)
La seconde épouse du colonel, n’apparaît jamais en public, mais aime recevoir dans sa résidence de Bab al-Azizia. Son univers, c’est luxe et paillettes. Diabétique, elle fréquentait les cliniques suisses jusqu’à la crise entre les deux pays.
MOHAMED
On l’appelle «l’ingénieur». L’aîné de la famille, fils de la première épouse de Kadhafi, dirige la puissante société de téléphonie mobile, Libyana Mobile Phone. Il est le plus doué en affaires, et contrôle 40% de la compagnie libyenne de boissons, qui distribue Coca-Cola.
SEIF AL-ISLAM
Playboy, né en 1972, il aime les médias et la compagnie des stars, surtout féminines. Il préside la Fondation Kadhafi. Il passait pour un réformateur et rêvait de succéder à son père. Il a investi dans l’immobilier en Autriche et en Angleterre.
SAADI
Né en 1973, il voulait faire une carrière de footballeur en Italie. Mais il n’avait pas le niveau. Alors il a acheté 7,5% des parts de la Juve. Il dirige les unités d’élite de l’armée qui ont réprimé dans le sang la révolte de Benghazi. Contrôle aussi les importations de voitures.
MOUTASSEM BILAL
Colonel de l’armée libyenne, il préside le Conseil national de sécurité. Un dur du régime, proche de son père. Partisan d’une répression sanglante.
HANNIBAL
Violent et déprimé, il s’est fait connaître en Suisse après avoir été arrêté à Genève. Il a eu affaire à de multiples reprises aux polices européennes. Né en 1976, il préside la Société nationale de transport maritime et des entreprises dans l’hydrocarbure.
AICHA
Avocate, elle préside la fondation caritative Waatassimou. Très jet-set et paillettes, elle est la préférée de son père.
KHAMIS
Patron des brigades qui portent son nom, il est responsable du bain de sang. Entraîné en Russie, ce militaire est un dur. Il avait été gravement blessé lors du raid américain de 1986 sur Tripoli.
SEIF AL-ARAB
Le petit dernier passé son temps à faire la fête en Europe. Vit de ses rentes pétrolières. Le colonel a également adopté Milad Abuztaia, un neveu du clan.
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