Alex Capus
Le roi d’Olten à la conquête de Paris

Par Isabelle Falconnier - Mis en ligne le 29.08.2012 à 16:14

Dites «Capus» comme «Camus», sans le «s». Et apprenez vite, car Alex Capus, jusque-là roi d’Olten, débarque par la grande porte sur la scène littéraire française. Après deux livres parus en français de manière confidentielle – Un avant-goût de printemps (Autrement, 2007, épuisé) suivait la cavale de deux braqueurs allemands échoués à Bâle lors de l’hiver 1933 et Le roi d’Olten (Campiche, 2011) chroniquait en 24 histoires brèves la vie dans sa ville d’Olten –, le romancier s’intègre à l’écurie Actes Sud qui lance dans la mêlée de la rentrée littéraire son épatant Léon et Louise, best-seller en Allemagne et en Suisse alémanique l’an dernier.

A Paris fin juin, lors de la journée de présentation de la rentrée Actes Sud aux libraires et journalistes de toute la France sur la scène du Théâtre de l’Odéon, Alex Capus a mis tout le monde dans sa poche en quelques sourires charmeurs et blagues pince-sans-rire – les libraires conquis se demandant pourquoi ils ne connaissaient pas encore ce type génial.

Le beau gosse d’un mètre nonante-deux a tout pour plaire: des boucles romantiques, une grâce gourmande et faussement pataude, et surtout un roman épatant, follement romanesque, qui s’inspire de la double vie de son propre grand-père parisien pour en tirer une saga extraconjugale tendre, portée et dramatique, prise dans la tourmente de la Première puis de la Deuxième Guerre mondiale sans jamais perdre de son intensité.

Au Flügelrad, le bistrot à deux pas de la gare d’Olten qu’il a racheté il y a un an et demi avec ses amis d’enfance le journaliste Werner de Schepper, rédacteur en chef de l’Aargauer Zeitung, et l’écrivain Pedro Lenz, il n’oublie pas la chantilly avec la tarte aux pruneaux, plaisante avec la serveuse.

C’est tout le quartier populaire, riche de leurs souvenirs d’enfance, à un pont de distance des quartiers bourgeois, que lui et Werner de Schepper ont envie de voir revivre. Ils ont déjà commencé à réhabiliter les maisonnettes de cheminots de la Rosengasse toute proche, et ont de grands projets pour un entrepôt au bout de la rue, devant lequel passent chaque matin les 3000 étudiants de l’école professionnelle sortant de leur train. «J’ai les idées, Werner sait comment les réaliser et à quelles portes frapper.»

Au Flügelrad, les clients s’attendaient à le voir derrière les fourneaux mais, s’il y donne tous ses rendez-vous, Alex Capus y est un client payant et a débauché un gérantcuisinier lassé du luxe de Gstaad. Plat unique à midi, chili con carne ou rôti-purée, petite carte le soir: l’affaire roule. Il s’est installé un bureau dans ce quartier d’immigrés où il a grandi, sans téléphone ni internet, et retourne le soir dans sa famille, installée à Schöngrund, le quartier résidentiel de la ville. «Tous les immigrés veulent gagner le centre bourgeois. Ensuite, on revient.»

Père absent. Il a cinq fils âgés de 22 à 5 ans, l’aîné d’une première liaison, les quatre suivants de sa femme actuelle, une Italienne professeure de droit à l’Université de Bâle rencontrée il y a vingt ans – il se baignait dans l’Aar, elle était sur un bateau, ils se sont rejoints sur le quai.

Il a 5 ans lorsqu’il arrive à Olten en 1966. Sa mère, une institutrice soleuroise, vient de se séparer de son père français. Un père qui se remarie et coupe les ponts – «Paris était loin d’Olten, les mœurs étaient moins souples. Et mon père, éternel jeune homme, a rapidement quitté sa femme et ses enfants suivants. Il déménageait souvent, je devais courir après son numéro de téléphone. Il a vaguement fait des études de psychologie mais je ne sais pas vraiment de quoi il vivait.» Depuis sa mort, il a recréé des liens forts avec ses demi-frères, qui habitent Carnac et viennent chaque été à Olten.

En 1994, il est journaliste à l’Agence télégraphique suisse lorsqu’il publie à compte d’auteur un recueil de chroniques qu’il vend au porte-à-porte à 1000 exemplaires. Un dimanche soir à 22 heures, le patron de la grande maison d’édition zurichoise Diogenes l’appelle en personne et lui fait promettre de lui envoyer en primeur le manuscrit de son premier roman. Ce sera Munzinger Pascha, trois ans plus tard. Depuis, Alex Capus n’a jamais cessé d’écrire. «Je n’avais pas d’ambitions littéraires. J’étais heureux à l’ATS. Je me moquais de ceux qui voulaient être artistes. D’ailleurs je suis resté méfiant envers les artistes, je me caricature souvent en plus rustique ou paysan que je ne suis vraiment.»

Quinze ans après ses débuts, malgré son immense popularité en Suisse alémanique et en Allemagne, sa mère lit toujours les critiques des journaux avant de lire le livre lui-même. Il a fait plus de cent lectures de Léon et Louise en Allemagne, ne gommant surtout pas son accent soleurois. «Les Allemands adorent! J’ai eu une grand-mère maternelle chaleureuse qui m’a donné de bonnes armes pour être à l’aise et confiant dans la vie. Pour moi, le monde est un jardin plutôt qu’une jungle.»

Léon n’a pas 20 ans lorsqu’il rencontre Louise Janvier dans un village de Normandie, pour la perdre sous les obus de la Première Guerre, la retrouver, puis la perdre à nouveau dans la tourmente de la Deuxième Guerre mondiale. Entre-temps, il se sera marié avec Yvonne, aura fondé une famille qu’il ne quittera jamais, même pour l’amour de sa vie. Louise Janvier a existé, elle est apparue à l’enterrement du grand-père sous les yeux médusés de la famille, qui connaissait son existence sans jamais l’avoir vue.

Secrets de famille. Alex Capus se souvient que son aïeul, qui l’accueillait souvent à Paris, lui disait: «Pas le mardi ni le jeudi, d’accord?» «Je ne posais pas de question, il n’en disait pas plus, par pudeur.» Yvonne connaissait l’existence de Louise, l’acceptait. Alex a retrouvé une photo d’elle. «Elle était plutôt petite, l’air volontaire.» Il ne sait quasi rien de leur histoire. «Nous sommes une famille catholique qui cloisonne et tait les secrets de famille pour que tout le monde puisse garder la tête haute. Et les Français adorent les ménages à trois. Cette femme n’a fait de mal à personne, elle est restée discrète et a enrichi notre vie familiale de quelques légendes bienvenues.» Alex Capus n’a pas fait d’enquête familiale. «Ce n’était pas le but. De toute manière, personne ne sait rien.»

Léon et Louise est un roman, donc. Un roman qui en dit long sur l’éducation sentimentale d’Alex Capus, et la douce France de son enfance. «J’ai des souvenirs d’étés dans une ferme en Normandie, des camemberts énormes, des pêches juteuses, la fête quand les hommes repartaient le dimanche soir en laissant les femmes et les cousins seuls.» Entre les lignes, ce roman explore un des mystères de sa vie: «Pourquoi est-ce que je vis depuis si longtemps à Olten, une ville sans rien de particulier? Pourquoi j’apprécie tant les relations affectives à long terme, d’amour ou d’amitié? On y trouve une intimité tellement plus riche qu’avec les relations passionnelles courtes...»

Cet automne, il publie un petit western de 80 pages, histoire de rigoler un peu – «Un homme doit passer aux choses sérieuses après avoir écrit un roman d’amour» –, le résultat de la visite de quelques ghost towns en Californie et au Nevada en octobre dernier qui lui ont «furieusement rappelé» Olten. Son prochain roman mettra en scène un «bricoleur atomique», l’ingénieur suisse Felix Bloch, qui participa à Los Alamos au projet de la bombe avant d’abandonner le groupe.

Politiquement engagé à gauche, Alex Capus vient de remettre la présidence de la section locale du Parti socialiste et a refusé l’offre du parti d’être candidat au Conseil national. «J’ai été heureux de pouvoir redonner de l’élan au parti de la ville, mais je ne suis pas assez combatif ni discipliné pour entrer dans une phase opérationnelle d’élections. Je m’ennuie dans les séances. Mais je suis un citoyen exemplaire, je ne manque aucune votation!» Il déteste les vacances et arrive la plupart du temps à empêcher sa famille de l’emmener au sud. Cet été, sa femme l’a poussé jusqu’aux bords du lac de Neuchâtel. «Ecrire l’histoire de Léon et Louise m’a appris que les nouveaux départs n’existent pas, qu’on ne fait jamais que continuer sa vie.»

«Léon et Louise». D’Alex Capus. Actes Sud, 320 p.


ALEX CAPUS

1961 Naissance en Normandie.

1966 Arrivée en Suisse.

1994 Diese verfluchte Schwerkraft, publié à compte d’auteur.

1997 Munzinger Pascha, chez Diogenes. Suivent 11 romans.

2007 Un avant-goût de printemps (Autrement).

2011 Le roi d’Olten (Campiche).

2012 Léon et Louise (Actes Sud).

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